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Le Rex Club vide en 2020 / ©David Boschet
15 février 2021

30% des clubs français ont fermé : la nuit que l’on connaissait est-elle définitivement perdue ?

par Brice Miclet

430 fermetures de clubs et boîtes de nuit en moins d’un an. Les chiffres avancés ces derniers jours par plusieurs syndicats d’établissements font froid dans le dos, mais masquent également la complexité d’un secteur en crise depuis plus de vingt ans. Entre manque de visibilité total, pessimisme et espoirs permis, le monde de la nuit tente de subsister sous perfusion. Mais pour combien de temps ? Et à quel prix ?

Dans le secteur culturel, la crise n’épargne personne. Mais sans vouloir jouer à qui sera le moins bien loti, il est aisé d’imaginer à quel point les clubs, discothèques et boîtes de nuit, sont en train de morfler. D’ailleurs, depuis quelques jours, des chiffres émanant de plusieurs syndicats (en premier lieu le Syndicat national des discothèques et lieux de loisirs) font état d’une situation dramatique pour le secteur : 430 établissements auraient mis la clé sous la porte. Dans le lot, difficile de distinguer exactement les fermetures volontaires des liquidations judiciaires. Mais une chose est sûre : le secteur compte 1 600 établissements environ, ce qui représenterait près de 27 % de disparitions en moins d’un an de crise. Et ça n’est pas terminé.

« On a été les premiers fermés, on va être les derniers à rouvrir. »

 

Le secteur est une boule à facettes

Mais que les choses soient claires : 1 600 établissements signifient 1 600 cas différents. Il y a les plus fragiles, ceux qui ont des trésoreries solides, les boîtes de campagnes, les clubs parisiens, ceux qui mettent l’accent sur une offre électronique musicale, ceux qui opèrent plutôt dans la tradition des discothèques, les locataires, les propriétaires… Une vraie boule à facettes. Et tous ces facteurs, tous ces profils, sont des variantes qui dictent ou non une résistance face aux coups durs. Celui-ci est particulièrement raide. Mais toutes les personnes interrogées pour cet article le disent : les aides de l’État sont une perfusion salutaire. Qui leur est due, certes, mais dont la plupart des pays voisins étrangers ne disposent pas.

La crise a vu le jour en mars. Quand les bars, restaurants, salles de concerts ou festivals ont pu, pour certains, rouvrir entre les deux confinements de 2020, les établissements de nuit sont restés condamnés au silence. Et un sentiment d’injustice, vif et acéré, est né. « On a été les premiers fermés, on va être les derniers à rouvrir, promet la mort dans l’âme Eric Gomes, patron du Bren’s Club, situé à Bren (Tarn). Les bars et restaurants ont un autre poids en France, ils sont beaucoup plus nombreux. » Oh, certes, ils ne sont pas non plus à la fête. Loin, très loin de là. Mais le discours politique et médiatique ne les a pas oubliés. Contrairement aux boîtes de nuit.

Le Rex Club vide / ©David Boschet

 

« C’est franchement la merde »

On l’a dit, l’État a fourni des aides. Il y a eu le chômage partiel, mis en place très rapidement, et qui couvre 84 % des salaires des employés. Puis, des aides à hauteur de 1 500 euros par mois, des aides de la Sacem, des aides régionales couvrant les frais fixes des entreprises, puis une aide de 10 000 euros versée en décembre. Sans oublier la possibilité de souscrire au PGE (le prêt garanti par l’État, qui reste un prêt et non une aide, et qu’il faudra bien rembourser un jour). Alors, quand la santé de l’établissement est bonne, comme au Rex Club à Paris, le moral est moins impacté. « On a beaucoup de chance, convient Victorien Jacquemond. Ayant le Grand Rex avec nous, qui est une grande institution, on n’a pas de loyer à payer. On paie les charges du bureau, des frais fixes, certes, mais on n’est pas à l’agonie. » D’autant que le club est finalement loué pour six mois par une structure institutionnel. Ça ne compense pas toutes les pertes, mais c’est déjà ça.

« J’ai dû trouver du boulot ailleurs pour me nourrir. » Le gérant du club One O One à Clermont-Ferrand

Autre son de cloche chez les plus fragiles. À Clermont-Ferrand, cela fait quelques années que le One O One est en difficulté. « Financièrement et moralement, on n’est pas au top, avoue le gérant Christophe Vonwill. C’était déjà compliqué avant la crise, ça l’est encore plus maintenant. Même avec les aides, j’ai perdu beaucoup d’argent. Et je continue à en perdre. J’ai souscrit au PGE, qui s’élève à peu près au quart du chiffre d’affaire, c’est-à-dire 75 000 euros, et il ne me reste rien aujourd’hui. Je n’ai plus aucune trésorerie. J’avais un encours négatif, des factures à payer, mais le temps que les aides se mettent en place de manière réfléchie et cohérente, j’ai perdu environ 4 000 euros par mois. J’ai dû trouver du boulot ailleurs pour me nourrir, c’est franchement la merde. »

 

La hiérarchie des non-essentiels

Tout de même, les gérants de clubs sont en droit de se poser pas mal de questions. Pourquoi les établissements de nuit sont-ils parmi les derniers à avoir pu bénéficier d’une aide de 10 000 euros par mois ? Cette aide sera-t-elle reconduite pour les mois à venir ? À l’heure où ces lignes sont écrites, personne n’est en mesure de le dire. « Et puis, obtenir les aides, c’est un parcours du combattant, ajoute Renaud Barillet, directeur de la Bellevilloise (Paris) et président du réseau des musiques actuelles de Paris. On est quasiment à deux aides sur trois non obtenues. Là, il semblerait que ça s’améliore, qu’on soit à une pour deux. Mais c’est au prix d’explications sans fin, de discussions avec des gens qui sont plus des ordinateurs que des humains. » Le PGE est réservé aux comptabilité les plus saines. Au One O One, Christophe Vonwill est pessimiste : « Honnêtement, je ne vois pas comment ils vont pouvoir continuer à nous aider de la sorte. C’est le flou le plus total. Si les 10 000 euros mensuels ne sont pas reconduits sur la durée, dans trois mois, je mets la clé sous la porte. »

« La nuit est tout en bas de la pyramide. »

Au-delà des aides et des finances, il y a bien d’autres enjeux révélés par cette crise. Vue comme une marginalité, la nuit est considérée comme un espace-temps non-essentiel. C’est un débat qu’on ne réglera pas ici. Mais au sein de ces lieux considérés comme tels, une hiérarchie s’est installée. « Et la nuit est tout en bas de la pyramide », résume Renaud Barillet. Aucune des propositions alternatives des syndicats ou des entrepreneurs concernés ne semblent avoir été réellement considérée. Entre les deux confinement, certains, équipés de terrasse, ont souhaité rouvrir un espace extérieur avec un maximum de précautions, comme les bars ont pu le faire. Mais non, niet, nada. L’argument de la ventilation semble leur avoir été régulièrement opposé. « Sur ce point, on était peut-être plus à même de recevoir du monde que bien d’autres restaurants ou bars, explique Jérôme André, patron du Safi 3 à Parentis-en-Born (Landes). On est en permanence en conformité avec des règles très strictes, constantes, on est très contrôlés, on a des systèmes d’extraction d’air performants… On est au top à ce niveau là. Et ça n’est pas pour autant qu’on nous a laissés ouvrir. » Et ce n’est pas demain que ça arrivera visiblement.

Laurent Garnier au Rex Club / ©Jacob Khrist

 

Rester groupés

Tout au long de nos entretiens, la comparaison avec les bars et les restaurants est revenue. Mais plusieurs sources alertent sur cet état d’esprit et, si elles ne contestent pas les chiffres de 430 fermetures pour 1 600 établissements, déplorent que le secteur culturel soit si divisé. Car si l’on ajoute les établissements de danse, de spectacle, les cabarets, les bars à ambiance musicale, et autres, il s’agit alors d’un milieu qui réunit presque 10 000 structures. Et ça change tout. Car le monde de la culture est interdépendant : quand un de ses pans souffre, tout le secteur en pâtit dans des proportions différentes. Certes, les boîtes de nuit et clubs sont définis par ce que l’on appelle le type B « établissement de danse », mais un titre réglementaire ne renseigne en aucun cas sur la nature du spectacle qui s’y déroule.

« Si ça dure, ça va être extrêmement compliqué. »

L’autre grand enjeu de cette crise, c’est l’avenir à long terme des établissements de nuit. Depuis plus de vingt ans, le milieu est en difficulté. Les lieux ferment, le maillage territoriale se réduit, les autres offres se sont diversifiées, les autorités sont plus sévères… En fait, le « produit discothèque » est en danger. Pas nécessairement le « produit club électro », qui se distingue principalement par sa programmation artistique qui implique le booking d’artistes et pas uniquement l’emploi d’un ou plusieurs DJs résidents, et qui paraît avoir un avenir devant lui, s’étant réinventé, solidifié depuis cinq ans, et proposant un concept en phase avec les tendances de consommation culturelles des plus jeunes. D’ailleurs, Tommy Vaudecrane, président de Technopol, réseau qui réunit deux-cents structures du secteur électronique, constate que ces établissements ont l’air de mieux résister à la crise. Pour l’instant. « Ce n’est peut-être qu’une question de temps, avoue-t-il. Le dépôt de bilan pend au nez de certains. Il y a des dettes qui semblent insurmontables, il n’y a parfois plus de trésorerie… Pour l’instant, grâce aux aides et à certains bailleurs souples, ils s’en sortent. Mais si ça dure, ça va être extrêmement compliqué. » D’autant que si certains bailleurs ont été très conciliants au début de la crise, on voit de plus en plus procédures de remboursements de loyers se lancer. Ce secteur est grandement fait de locataires et de fonds de commerce. Là aussi, il y a de l’insécurité.

 

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S’adapter ou mourir

Non, le problème le plus urgent est peut-être ailleurs. Comme à Lille, par exemple, ville où Sam Lion tient plusieurs lieux et événements liés à la nuit et à la fête. « La vraie question est la suivante : « Est-ce qu’on va rouvrir un jour ? » Tant qu’on devra porter des masques, le segment discothèque n’aura pas le feu vert. Les restaurants, les bars, les guinguettes vont rouvrir, mais les établissements festifs clos, c’est autre chose. Je n’y crois pas un seul instant. » Cela n’engage que lui, mais a le mérite d’être clair. Deux points l’empêchent d’être optimiste. Le fait qu’on apprenne à vivre avec des masques, nouvelle donne sociale qui va à l’encontre de l’esprit des discothèques, de partage et de proximité, et le fait que les plus jeunes commencent à se passer de tels lieux, à s’habituer à ne pas les fréquenter. Les plus âgés, les 30-45 ans, sont pour beaucoup capables de s’en passer, d’ores et déjà. « Nous, on a la chance d’avoir une clientèle jeune, détaille Eric Gomes au Bren’s Club. C’est ce qui nous a permis de maintenir une belle activité, d’avoir une structure saine, et de pouvoir patienter en attendant la réouverture. Mais ceux qui n’ont pas fond de roulement conséquent, même avec les aides, sont en grand danger. » Et ils sont nombreux. En tous cas, lui, croit encore à l’avenir de son établissement et au retour des noctambules.

« La vraie question est la suivante : « Est-ce qu’on va rouvrir un jour ? » »

Mais à Lille, cette crise a poussé Sam Lion a changé son fusil d’épaule, peut-être pour de bon. « Pour moi, la thématique plein air, festival, thé dansant, thé électronique, guinguette, ça va exploser. On est dans une légitimité, on peut y respecter les distanciations sociales, on peut consommer de la musique. J’imagine même faire une discothèque de plein air. » Actuellement, il discute avec plusieurs municipalité de la région lilloise pour installer des guinguettes en extérieur en prévision des beaux jours de 2021. L’été dernier, lorsque la France n’était pas confinée, il en avait crée une, « dans un trou perdu ». Une tireuse, une friterie, des tables, des chaises et des nappes. Un carton plein. Dès juin, si la crise sanitaire est plus clémente, il remettra le couvert.

Rex Club, à Paris / © Alban Gendrot

 

Ne pas jeter l’éponge

Il n’y a donc rien de sûr à l’horizon. Ni la disparition des discothèques, ni leur pérennité. Au One O One, malgré la situation alarmante, Christophe Vonwill n’a pas totalement jeté l’éponge. « Je pense qu’on ne rouvrira pas sur un format club, mais peut-être en tant que bar, toujours avec cet esprit de musique, de culture électronique. Et pourquoi pas se contenter des soirées plutôt que des nuits. » D’autres, comme le Pop Up du Label à Paris, en profitent pour faire des travaux, pour repenser leur lieu en profondeur. Entre ces refontes visuelles et conceptuelles, et des règles sanitaires contraignantes, il est probable que, pour ceux qui seront restés debout, beaucoup de nos lieux fétiches deviennent méconnaissables après la crise, au point où la nuit aura radicalement changé de visage.

« Et pourquoi pas se contenter des soirées plutôt que des nuits. »

Néanmoins, faire le dos rond et attendre la réouverture n’est pas donné à tout le monde. Surtout, il n’y a aucune garantie d’un retour à la normale. Lorsque les lieux festifs clos pourront de nouveau accueillir du public, il faudra peut-être du temps avant que la fête ne batte son plein. Le secteur est endetté, les habitudes de consommation sont en train de changer, certains établissements sont tout simplement condamnés… S’il ne faut pas sombrer dans un alarmisme total, il faudra certainement des années pour mesurer le véritable impact de cette crise sur la fête française. Et il risque d’être très lourd.

 

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