Le Rex Club vide en 2020 / ©David Boschet

30% des clubs français ont fermé : la nuit que l’on connaissait est-elle définitivement perdue ?

430 fer­me­tures de clubs et boîtes de nuit en moins d’un an. Les chiffres avancés ces derniers jours par plusieurs syn­di­cats d’établissements font froid dans le dos, mais masquent égale­ment la com­plex­ité d’un secteur en crise depuis plus de vingt ans. Entre manque de vis­i­bil­ité total, pes­simisme et espoirs per­mis, le monde de la nuit tente de sub­sis­ter sous per­fu­sion. Mais pour com­bi­en de temps ? Et à quel prix ?

Dans le secteur cul­turel, la crise n’épargne per­son­ne. Mais sans vouloir jouer à qui sera le moins bien loti, il est aisé d’imaginer à quel point les clubs, dis­cothèques et boîtes de nuit, sont en train de mor­fler. D’ailleurs, depuis quelques jours, des chiffres émanant de plusieurs syn­di­cats (en pre­mier lieu le Syn­di­cat nation­al des dis­cothèques et lieux de loisirs) font état d’une sit­u­a­tion dra­ma­tique pour le secteur : 430 étab­lisse­ments auraient mis la clé sous la porte. Dans le lot, dif­fi­cile de dis­tinguer exacte­ment les fer­me­tures volon­taires des liq­ui­da­tions judi­ci­aires. Mais une chose est sûre : le secteur compte 1 600 étab­lisse­ments env­i­ron, ce qui représen­terait près de 27 % de dis­pari­tions en moins d’un an de crise. Et ça n’est pas terminé.

On a été les pre­miers fer­més, on va être les derniers à rouvrir.”

 

Le secteur est une boule à facettes

Mais que les choses soient claires : 1 600 étab­lisse­ments sig­ni­fient 1 600 cas dif­férents. Il y a les plus frag­iles, ceux qui ont des tré­soreries solides, les boîtes de cam­pagnes, les clubs parisiens, ceux qui met­tent l’accent sur une offre élec­tron­ique musi­cale, ceux qui opèrent plutôt dans la tra­di­tion des dis­cothèques, les locataires, les pro­prié­taires… Une vraie boule à facettes. Et tous ces fac­teurs, tous ces pro­fils, sont des vari­antes qui dictent ou non une résis­tance face aux coups durs. Celui-ci est par­ti­c­ulière­ment raide. Mais toutes les per­son­nes inter­rogées pour cet arti­cle le dis­ent : les aides de l’État sont une per­fu­sion salu­taire. Qui leur est due, certes, mais dont la plu­part des pays voisins étrangers ne dis­posent pas.

La crise a vu le jour en mars. Quand les bars, restau­rants, salles de con­certs ou fes­ti­vals ont pu, pour cer­tains, rou­vrir entre les deux con­fine­ments de 2020, les étab­lisse­ments de nuit sont restés con­damnés au silence. Et un sen­ti­ment d’injustice, vif et acéré, est né. « On a été les pre­miers fer­més, on va être les derniers à rou­vrir, promet la mort dans l’âme Eric Gomes, patron du Bren’s Club, situé à Bren (Tarn). Les bars et restau­rants ont un autre poids en France, ils sont beau­coup plus nom­breux. » Oh, certes, ils ne sont pas non plus à la fête. Loin, très loin de là. Mais le dis­cours poli­tique et médi­a­tique ne les a pas oubliés. Con­traire­ment aux boîtes de nuit.

Le Rex Club vide / ©David Boschet

 

« C’est franchement la merde »

On l’a dit, l’État a fourni des aides. Il y a eu le chô­mage par­tiel, mis en place très rapi­de­ment, et qui cou­vre 84 % des salaires des employés. Puis, des aides à hau­teur de 1 500 euros par mois, des aides de la Sacem, des aides régionales cou­vrant les frais fix­es des entre­pris­es, puis une aide de 10 000 euros ver­sée en décem­bre. Sans oubli­er la pos­si­bil­ité de souscrire au PGE (le prêt garan­ti par l’État, qui reste un prêt et non une aide, et qu’il fau­dra bien rem­bours­er un jour). Alors, quand la san­té de l’établissement est bonne, comme au Rex Club à Paris, le moral est moins impacté. « On a beau­coup de chance, con­vient Vic­to­rien Jacque­mond. Ayant le Grand Rex avec nous, qui est une grande insti­tu­tion, on n’a pas de loy­er à pay­er. On paie les charges du bureau, des frais fix­es, certes, mais on n’est pas à l’agonie. » D’autant que le club est finale­ment loué pour six mois par une struc­ture insti­tu­tion­nel. Ça ne com­pense pas toutes les pertes, mais c’est déjà ça.

J’ai dû trou­ver du boulot ailleurs pour me nour­rir.” Le gérant du club One O One à Clermont-Ferrand

Autre son de cloche chez les plus frag­iles. À Clermont-Ferrand, cela fait quelques années que le One O One est en dif­fi­culté. « Finan­cière­ment et morale­ment, on n’est pas au top, avoue le gérant Christophe Von­will. C’était déjà com­pliqué avant la crise, ça l’est encore plus main­tenant. Même avec les aides, j’ai per­du beau­coup d’argent. Et je con­tin­ue à en per­dre. J’ai souscrit au PGE, qui s’élève à peu près au quart du chiffre d’affaire, c’est-à-dire 75 000 euros, et il ne me reste rien aujourd’hui. Je n’ai plus aucune tré­sorerie. J’avais un encours négatif, des fac­tures à pay­er, mais le temps que les aides se met­tent en place de manière réfléchie et cohérente, j’ai per­du env­i­ron 4 000 euros par mois. J’ai dû trou­ver du boulot ailleurs pour me nour­rir, c’est franche­ment la merde. »

 

La hiérarchie des non-essentiels

Tout de même, les gérants de clubs sont en droit de se pos­er pas mal de ques­tions. Pourquoi les étab­lisse­ments de nuit sont-ils par­mi les derniers à avoir pu béné­fici­er d’une aide de 10 000 euros par mois ? Cette aide sera-t-elle recon­duite pour les mois à venir ? À l’heure où ces lignes sont écrites, per­son­ne n’est en mesure de le dire. « Et puis, obtenir les aides, c’est un par­cours du com­bat­tant, ajoute Renaud Bar­il­let, directeur de la Bellevil­loise (Paris) et prési­dent du réseau des musiques actuelles de Paris. On est qua­si­ment à deux aides sur trois non obtenues. Là, il sem­blerait que ça s’améliore, qu’on soit à une pour deux. Mais c’est au prix d’explications sans fin, de dis­cus­sions avec des gens qui sont plus des ordi­na­teurs que des humains. » Le PGE est réservé aux compt­abil­ité les plus saines. Au One O One, Christophe Von­will est pes­simiste : « Hon­nête­ment, je ne vois pas com­ment ils vont pou­voir con­tin­uer à nous aider de la sorte. C’est le flou le plus total. Si les 10 000 euros men­su­els ne sont pas recon­duits sur la durée, dans trois mois, je mets la clé sous la porte. »

La nuit est tout en bas de la pyramide.”

Au-delà des aides et des finances, il y a bien d’autres enjeux révélés par cette crise. Vue comme une mar­gin­al­ité, la nuit est con­sid­érée comme un espace-temps non-essentiel. C’est un débat qu’on ne réglera pas ici. Mais au sein de ces lieux con­sid­érés comme tels, une hiérar­chie s’est instal­lée. « Et la nuit est tout en bas de la pyra­mide », résume Renaud Bar­il­let. Aucune des propo­si­tions alter­na­tives des syn­di­cats ou des entre­pre­neurs con­cernés ne sem­blent avoir été réelle­ment con­sid­érée. Entre les deux con­fine­ment, cer­tains, équipés de ter­rasse, ont souhaité rou­vrir un espace extérieur avec un max­i­mum de pré­cau­tions, comme les bars ont pu le faire. Mais non, niet, nada. L’argument de la ven­ti­la­tion sem­ble leur avoir été régulière­ment opposé. « Sur ce point, on était peut-être plus à même de recevoir du monde que bien d’autres restau­rants ou bars, explique Jérôme André, patron du Safi 3 à Parentis-en-Born (Lan­des). On est en per­ma­nence en con­for­mité avec des règles très strictes, con­stantes, on est très con­trôlés, on a des sys­tèmes d’extraction d’air per­for­mants… On est au top à ce niveau là. Et ça n’est pas pour autant qu’on nous a lais­sés ouvrir. » Et ce n’est pas demain que ça arrivera visiblement.

Lau­rent Gar­nier au Rex Club / ©Jacob Khrist

 

Rester groupés

Tout au long de nos entre­tiens, la com­para­i­son avec les bars et les restau­rants est rev­enue. Mais plusieurs sources aler­tent sur cet état d’esprit et, si elles ne con­tes­tent pas les chiffres de 430 fer­me­tures pour 1 600 étab­lisse­ments, déplorent que le secteur cul­turel soit si divisé. Car si l’on ajoute les étab­lisse­ments de danse, de spec­ta­cle, les cabarets, les bars à ambiance musi­cale, et autres, il s’agit alors d’un milieu qui réu­nit presque 10 000 struc­tures. Et ça change tout. Car le monde de la cul­ture est inter­dépen­dant : quand un de ses pans souf­fre, tout le secteur en pâtit dans des pro­por­tions dif­férentes. Certes, les boîtes de nuit et clubs sont défi­nis par ce que l’on appelle le type B « étab­lisse­ment de danse », mais un titre régle­men­taire ne ren­seigne en aucun cas sur la nature du spec­ta­cle qui s’y déroule.

Si ça dure, ça va être extrême­ment compliqué.”

L’autre grand enjeu de cette crise, c’est l’avenir à long terme des étab­lisse­ments de nuit. Depuis plus de vingt ans, le milieu est en dif­fi­culté. Les lieux fer­ment, le mail­lage ter­ri­to­ri­ale se réduit, les autres offres se sont diver­si­fiées, les autorités sont plus sévères… En fait, le « pro­duit dis­cothèque » est en dan­ger. Pas néces­saire­ment le « pro­duit club élec­tro », qui se dis­tingue prin­ci­pale­ment par sa pro­gram­ma­tion artis­tique qui implique le book­ing d’artistes et pas unique­ment l’emploi d’un ou plusieurs DJs rési­dents, et qui paraît avoir un avenir devant lui, s’étant réin­ven­té, solid­i­fié depuis cinq ans, et pro­posant un con­cept en phase avec les ten­dances de con­som­ma­tion cul­turelles des plus jeunes. D’ailleurs, Tom­my Vaude­crane, prési­dent de Technopol, réseau qui réu­nit deux-cents struc­tures du secteur élec­tron­ique, con­state que ces étab­lisse­ments ont l’air de mieux résis­ter à la crise. Pour l’instant. « Ce n’est peut-être qu’une ques­tion de temps, avoue-t-il. Le dépôt de bilan pend au nez de cer­tains. Il y a des dettes qui sem­blent insur­monta­bles, il n’y a par­fois plus de tré­sorerie… Pour l’instant, grâce aux aides et à cer­tains bailleurs sou­ples, ils s’en sor­tent. Mais si ça dure, ça va être extrême­ment com­pliqué. » D’autant que si cer­tains bailleurs ont été très con­ciliants au début de la crise, on voit de plus en plus procé­dures de rem­bourse­ments de loy­ers se lancer. Ce secteur est grande­ment fait de locataires et de fonds de com­merce. Là aus­si, il y a de l’insécurité.

 

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S’adapter ou mourir

Non, le prob­lème le plus urgent est peut-être ailleurs. Comme à Lille, par exem­ple, ville où Sam Lion tient plusieurs lieux et événe­ments liés à la nuit et à la fête. « La vraie ques­tion est la suiv­ante : « Est-ce qu’on va rou­vrir un jour ? » Tant qu’on devra porter des masques, le seg­ment dis­cothèque n’aura pas le feu vert. Les restau­rants, les bars, les guinguettes vont rou­vrir, mais les étab­lisse­ments fes­tifs clos, c’est autre chose. Je n’y crois pas un seul instant. » Cela n’engage que lui, mais a le mérite d’être clair. Deux points l’empêchent d’être opti­miste. Le fait qu’on apprenne à vivre avec des masques, nou­velle donne sociale qui va à l’encontre de l’esprit des dis­cothèques, de partage et de prox­im­ité, et le fait que les plus jeunes com­men­cent à se pass­er de tels lieux, à s’habituer à ne pas les fréquenter. Les plus âgés, les 30–45 ans, sont pour beau­coup capa­bles de s’en pass­er, d’ores et déjà. « Nous, on a la chance d’avoir une clien­tèle jeune, détaille Eric Gomes au Bren’s Club. C’est ce qui nous a per­mis de main­tenir une belle activ­ité, d’avoir une struc­ture saine, et de pou­voir patien­ter en atten­dant la réou­ver­ture. Mais ceux qui n’ont pas fond de roule­ment con­séquent, même avec les aides, sont en grand dan­ger. » Et ils sont nom­breux. En tous cas, lui, croit encore à l’avenir de son étab­lisse­ment et au retour des noctambules.

La vraie ques­tion est la suiv­ante : « Est-ce qu’on va rou­vrir un jour ? »”

Mais à Lille, cette crise a poussé Sam Lion a changé son fusil d’épaule, peut-être pour de bon. « Pour moi, la thé­ma­tique plein air, fes­ti­val, thé dansant, thé élec­tron­ique, guinguette, ça va explos­er. On est dans une légitim­ité, on peut y respecter les dis­tan­ci­a­tions sociales, on peut con­som­mer de la musique. J’imagine même faire une dis­cothèque de plein air. » Actuelle­ment, il dis­cute avec plusieurs munic­i­pal­ité de la région lil­loise pour installer des guinguettes en extérieur en prévi­sion des beaux jours de 2021. L’été dernier, lorsque la France n’était pas con­finée, il en avait crée une, « dans un trou per­du ». Une tireuse, une fri­terie, des tables, des chais­es et des nappes. Un car­ton plein. Dès juin, si la crise san­i­taire est plus clé­mente, il remet­tra le couvert.

Rex Club, à Paris / © Alban Gendrot

 

Ne pas jeter l’éponge

Il n’y a donc rien de sûr à l’horizon. Ni la dis­pari­tion des dis­cothèques, ni leur péren­nité. Au One O One, mal­gré la sit­u­a­tion alar­mante, Christophe Von­will n’a pas totale­ment jeté l’éponge. « Je pense qu’on ne rou­vri­ra pas sur un for­mat club, mais peut-être en tant que bar, tou­jours avec cet esprit de musique, de cul­ture élec­tron­ique. Et pourquoi pas se con­tenter des soirées plutôt que des nuits. » D’autres, comme le Pop Up du Label à Paris, en prof­i­tent pour faire des travaux, pour repenser leur lieu en pro­fondeur. Entre ces refontes visuelles et con­ceptuelles, et des règles san­i­taires con­traig­nantes, il est prob­a­ble que, pour ceux qui seront restés debout, beau­coup de nos lieux fétich­es devi­en­nent mécon­naiss­ables après la crise, au point où la nuit aura rad­i­cale­ment changé de visage.

Et pourquoi pas se con­tenter des soirées plutôt que des nuits.”

Néan­moins, faire le dos rond et atten­dre la réou­ver­ture n’est pas don­né à tout le monde. Surtout, il n’y a aucune garantie d’un retour à la nor­male. Lorsque les lieux fes­tifs clos pour­ront de nou­veau accueil­lir du pub­lic, il fau­dra peut-être du temps avant que la fête ne bat­te son plein. Le secteur est endet­té, les habi­tudes de con­som­ma­tion sont en train de chang­er, cer­tains étab­lisse­ments sont tout sim­ple­ment con­damnés… S’il ne faut pas som­br­er dans un alarmisme total, il fau­dra cer­taine­ment des années pour mesur­er le véri­ta­ble impact de cette crise sur la fête française. Et il risque d’être très lourd.

 

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