À presque 60 ans, les Pet Shop Boys n’ont toujours pas l’intention de ralentir

Trois ans après l’épatant album Super, Pet Shop Boys, le duo élec­tron­ique le plus pop­u­laire et le plus vendeur de l’histoire de la musique bri­tan­nique, revient avec Hotspot, ultime volet de la trilo­gie entamée en 2013 sous la houlette du pro­duc­teur Stu­art Price (alias Jacques Lu Cont, Les Rythmes Dig­i­tales ou Trac­ques).

Conçu à Berlin, ce qua­torz­ième album de Neil Ten­nant (chant, paroles) et Chris Lowe (musique) renoue avec leur verve de la fin des années 80, quand leurs albums savaient panach­er titres pied au planch­er et chan­sons tristes aux paroles douces-amères. L’introduction idéale à l’univers d’un duo pio­nnier, en activ­ité depuis plus de 35 ans, et l’ex­cuse par­faite pour dis­cuter avec Chris Lowe de la vie en stu­dio, de la soix­an­taine, du troisième degré… et du Panora­ma Bar à l’heure du goûter.

Hotspot était annon­cé comme votre album berli­nois. Il a été en par­tie enreg­istré dans la cap­i­tale alle­mande, trois titres trait­ent directe­ment de Berlin. Pourquoi ne pas l’avoir tout sim­ple­ment inti­t­ulé “Berlin” ?

On aurait adoré appel­er le disque Berlin… à ceci près que c’est déjà le nom d’un des dis­ques les plus con­nus du rock, le Berlin de Lou Reed. Pour­tant cela aurait été le titre par­fait ! Je crois que ce que nous avons à faire, c’est trou­ver une nou­velle ville qui n’a pas encore don­né son nom à un album, on y enreg­istre notre prochain disque. Et voilà ! J’adore cette idée. Mau­dit Lou Reed ! (Rires)

Nous avons tou­jours aimé l’euphorie que l’on ressent sur un dance­floor, tout comme le sen­ti­ment de descente qui l’accompagne après une nuit en club.”

Pourquoi avoir enreg­istré à Berlin ?

Neil y pos­sède un apparte­ment avec un petit stu­dio inté­gré pour faire de la musique, et nous y allons de temps à autre depuis quelques années. Quand l’opportunité s’est présen­tée d’enregistrer une par­tie du nou­v­el album à Berlin aux stu­dios Hansa, là où Depeche Mode et David Bowie ont tra­vail­lé par le passé (et aus­si les pires groupes de la pop alle­mande), on en a prof­ité. Tra­vailler entre les vieux claviers analogiques des stu­dios Hansa – y com­pris des machines que je n’avais jamais vues aupar­a­vant – et le soleil de Cal­i­fornie, où nous avons ensuite mixé l’album, nous sem­blait un bon équili­bre.

Se retrou­ver dans les stu­dios mythiques Hansa a‑t-il changé votre manière de procéder ?

C’est surtout Stu­art qui a pu s’amuser : il nous a trans­for­més en groupe élec­tron­ique, plaçant les enceintes dans le stu­dio comme si cha­cune était un musi­cien jouant sa par­ti­tion. Tout d’un coup, le son ne sem­blait plus vrai­ment sor­tir de nos machines, mais d’enceintes presque dotées d’une vie autonome : une jouait la basse, une autre les par­ties élec­tron­iques, la troisième les rythmes, et ain­si de suite. Cela don­nait un tout autre relief aux morceaux sur lesquels on tra­vail­lait, qui son­nent plus dens­es, plus chaleureux. C’est sûre­ment grâce à tout ce vieil équipement.

Hotspot est un par­fait con­den­sé du “son” Pet Shop Boys, entre pop songs douces-amères, titres up-tempo ou disco-house… Serait-il le meilleur moyen d’entrer dans votre discogra­phie ?

Il pos­sède cer­taines des car­ac­téris­tiques essen­tielles des Pet Shop Boys. Nous avons notre pro­pre petite recette : des titres énergiques, des accords mag­nifiques et des paroles ironiques, “dif­férentes”, un peu tristes, avec du com­men­taire social et poli­tique, ce que l’on n’entend pas d’ordinaire dans la pop music. Nous avons tou­jours aimé l’euphorie que l’on ressent sur un dance­floor, tout comme le sen­ti­ment de descente qui l’accompagne après une nuit en club. Tu trou­ves tou­jours ces élé­ments, à des degrés divers, sur nos albums et je crois que Hotspot en a sa juste part. Même un titre up-tempo, plus ou moins dance-pop comme “Dream­land”, coécrit avec Olly Alexan­der de Years & Years, traite de la sit­u­a­tion des migrants à la recherche d’une terre promise. Le nom de l’album lui-même, Hotspot, est poly­sémique : Berlin était un “hotspot”, un point chaud, pen­dant la guerre froide, les “hotspots” sont les lieux d’arrivée et de traite­ment des migrants en Ital­ie et en Grèce, un “hotspot” est un point d’accès wi-fi… et peut même désign­er le dernier restau­rant ou club à la mode. Rien n’est jamais ce qu’il sem­ble être au pre­mier abord sur un disque de Pet Shop Boys.

Digres­sons un peu sur “Dream­land”. Berlin est-elle votre terre promise ?

Je pense, oui. C’est une ville assez extra­or­di­naire, en par­ti­c­uli­er l’été. On peut pren­dre le S‑Bahn et se retrou­ver en vingt min­utes dans la cam­pagne au bord d’un lac. Il y règne une atmo­sphère par­ti­c­ulière le dimanche après-midi. J’y retrou­ve l’ambiance du Lon­dres d’il y a une ving­taine ou trentaine d’années. Tous les mag­a­sins sont fer­més, comme autre­fois à Lon­dres, les gens vont au lac, en forêt, se prélass­er dans le Tier­garten. C’est assez onirique.

Et le dimanche, vous alliez au Berghain ?

C’est ça. C’est un endroit mer­veilleux. Générale­ment, nous allons au Panora­ma Bar le dimanche après-midi, après le déje­uner. Il y règne une atmo­sphère assez dingue, tu crois­es de tout, des danseurs qui sont là depuis des heures comme des gens comme nous qui vien­nent d’arriver, tout frais. J’ai 60 ans et je n’ai plus besoin de pass­er douze heures d’affilée dans un club. (Rires)

C’est le Berlin que vous aimez avec Neal ?

Pas seule­ment pour le Panora­ma Bar. Berlin est une ville incroy­able pour la musique. Tu as l’impression que son cœur ne bat que pour elle. Tu entres dans un bar, tu trou­ves un DJ. Et la scène est incroy­able­ment diverse et curieuse. Si tu es à l’affût, il y a tou­jours quelque chose à décou­vrir.

Ce qui est drôle quand tu approches la soix­an­taine aujourd’hui, c’est que tu ne te sens pas vieux. Tu te retrou­ves à danser dans un club entouré de per­son­nes dans leur ving­taine et à aucun moment tu ne ressens ton âge… jusqu’au moment où tu vas aux toi­lettes et tu te vois dans le miroir.”

©Phil Fisk

Com­ment situer Hotspot dans la trilo­gie d’albums pro­duite par Stu­art Price ?

Elec­tric et Super étaient de purs albums élec­tron­iques de dance music alors que Hotspot est plus var­ié, plus axé sur les chan­sons, même s’il y a un quelques morceaux euphoriques et un cer­tain feel­ing house 90s.

Com­ment se passe la col­lab­o­ra­tion avec lui ?

De manière idéale. Nous n’avions pas vrai­ment de plan en tête quand nous avons attaqué Elec­tric et tra­vailler avec lui est un plaisir. Si bien que Neil a très vite annon­cé que nous allions faire trois albums ensem­ble. Il est exigeant, rapi­de et surtout très drôle. La pro­duc­tion d’un album devient une immense par­tie de plaisir. Nous pas­sons sûre­ment plus de temps à dis­cuter et à rire qu’à tra­vailler.

C’est donc pour ça qu’il vous faut trois ans entre chaque album ?

Non non non, pas du tout. (Rires) C’est à cause de nos longues tournées. Quand nous sommes en stu­dio, les ses­sions sont très intens­es, mais entre cha­cune, c’est très drôle. Et si tu rajoutes John­ny Marr (ex-guitariste des Smiths, con­nu pour être un moulin à paroles, ndr), c’est fichu, plus per­son­ne ne tra­vaille ! Nous avons tou­jours partagé avec nos pro­duc­teurs un sens dévelop­pé du bavardage et de l’amusement. Je suis per­suadé que cette joie s’entend dans notre musique.

C’est étrange d’entendre le son de ta voix. Tu es tou­jours le plus silen­cieux de vous deux, qui en plus tire la tronche sur les pho­tos.

Oh, je chante bien de temps en temps, mais je trou­ve cela gênant. Je ne sup­porte pas de m’entendre : la dif­férence entre la voix que j’entends dans ma tête et celle qui sort de ma bouche me per­turbe. Ne pas être le chanteur ne m’a jamais dérangé. Je suis tou­jours fasciné d’entendre Neil et surtout de le voir sor­tir des paroles aus­si intel­li­gentes à la vitesse de l’éclair. Il a tou­jours quelque chose à dire, moi je n’aligne pas trois mots quand je dois écrire un texte.

Dans le titre “Hap­py Peo­ple”, Neil chante “hap­py peo­ple liv­ing in a sad world”. Êtes-vous des gens heureux dans un monde triste ?

Nous sommes fon­da­men­tale­ment heureux, mais nous vivons dans un monde qui n’est pas joyeux. Même quand tu es quelqu’un de fon­cière­ment joyeux, il y a de quoi se sen­tir mal à l’aise, surtout quand tu restes col­lé aux chaînes d’info en con­tinu.

Vous imag­iniez quand vous vous êtes ren­con­trés au début des années 80 avec Neil que vous ven­driez 100 mil­lions de dis­ques et que votre nom fini­rait dans le dic­tio­n­naire de langue anglaise ?

Absol­u­ment pas. À nos débuts, on voulait juste écrire des chan­sons, de manière très sim­ple, avec un lecteur de cas­settes et un syn­thé­tiseur mono­phonique. Nous voulions avant tout faire de la dance music élec­tron­ique et avoir notre musique en vente dans les mag­a­sins de dis­ques. Nous n’avons jamais rêvé de devenir des pop-stars, même si con­naître le suc­cès dès nos pre­miers sin­gles a été un sen­ti­ment agréable… La célébrité ne nous a jamais attirés, tout comme les oblig­a­tions pro­mo­tion­nelles. Nous sommes comme des acteurs. Je ne suis pas cer­tain qu’il y en ait beau­coup qui aiment se ren­dre dans les talk-shows pour assur­er le ser­vice après-vente. Je vais avoir 60 ans, je ne veux plus me forcer à faire des choses dont je n’ai pas envie.

Nous avons tou­jours partagé avec nos pro­duc­teurs un sens dévelop­pé du bavardage et de l’amusement. Je suis per­suadé que cette joie s’entend dans notre musique.”

Juste­ment, tu n’as jamais pen­sé à ralen­tir et prof­iter un peu plus de la vie ?

Ce qui est drôle quand tu approches la soix­an­taine aujourd’hui, c’est que tu ne te sens pas vieux. Tu te retrou­ves à danser dans un club entouré de per­son­nes dans leur ving­taine et à aucun moment tu ne ressens ton âge… jusqu’au moment où tu vas aux toi­lettes et tu te vois dans le miroir. Oh mon Dieu, une vieille per­son­ne ! (Rires) Il existe une dichotomie très étrange entre l’âge que tu es cen­sé avoir et celui que tu ressens. Les sex­agé­naires ne sont plus vieux, alors qu’avant, on attendait d’eux qu’ils s’habillent et se com­por­tent comme des petits vieux. Donc non, je ne pense pas ralen­tir. Quand on prof­ite de la vie comme moi, je ne vois aucune rai­son d’arrêter quoi que ce soit. D’ailleurs, là, tout de suite, j’ai envie d’aller courir. (Rires)

©Phil Fisk

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