© Laura Santou

Ahoo”, rap tout court, Pays-Bas : Vicky R “l’enfant des studios” en interview

Ce début d’été a été chargé pour la rappeuse franco-gabonaise Vicky R. Fes­ti­val NXNE à Toron­to, voy­age et per­for­mances au Pays-Bas avec l’enseigne de streetwear Snipes, ou encore con­cert au fes­ti­val parisien Days Off aux côtés de Chilla, Shel­don, Bamao Yendé et Ben­jamin Epps… C’est d’ailleurs au lende­main de cette belle soirée où le Hip-Hop fran­coph­o­ne était mis à l’hon­neur qu’on retrou­ve l’artiste, légère­ment fatiguée, pour faire le point sur cette folle année et surtout sur cette car­rière qu’elle a débutée très jeune.

Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu nous raconter ton histoire ? T’as grandi au Gabon à Libreville et puis en 2008 à l’âge de 10–11ans tu es venue t’installer à Lille.

De base je suis venue en France pour pass­er des vacances car ma soeur vivait déjà ici. À la fin de l’été, on m’a expliqué que je ne ren­trais pas. Ma mère, qui a eu mille vies, avait prévu de suiv­re une for­ma­tion d’un an à Brux­elles. Elle était chargée de mis­sions auprès du min­istre délégué des Finances du Gabon. Du coup, comme j’étais la dernière, elle ne voulait pas me laiss­er au Gabon. Je suis arrivée en 6e à Lille et puis une fois inscrite en France, j’ai fait toute ma sco­lar­ité ici.

T’as vécu ton enfance et adolescence entre Lille et Libreville, quels ont été les artistes avec lesquels tu as grandi ?

J’étais à fond dans la musique améri­caine. Musi­cale­ment, en terme d’influences, d’habillement, le Gabon était tourné vers les Etats-Unis à cette époque. Quand mes frères, mes soeurs et mes cousins venaient à la mai­son, on écoutait beau­coup de rap améri­cain. Du coup je pou­vais autant écouter Ja Rule, Sean Paul, qu’Ashan­ti, Jay Z, Akon ou Eve. C’était des artistes qui mar­chaient au Gabon, c’est vrai­ment des sonorités qui m’ont mar­quée et aux­quelles j’étais con­fron­tée tous les jours. Apres en rap français il y a évidem­ment Boo­ba. Mon frère qui était à Saint-Louis au Séné­gal, à l’école mil­i­taire, est ren­tré un été avec l’album Ouest Side de Boo­ba. C’est vrai­ment là, ma ren­con­tre pure avec Boo­ba. C’est tou­jours un de mes artistes préférés et son écri­t­ure est très imagée. On lui a attribué la pater­nité d’une fig­ure de style (les “métagores” ndlr), c’est fou.

Et côté rap gabonnais, que faudrait-il retenir ?

Il y a beau­coup de propo­si­tions dans le rap gabonais, que ça soit à l’époque et main­tenant. Quand j’étais jeune c’était très fran­cisé et améri­can­isé. Aujourd’hui les artistes utilisent un argot de chez nous. C’est vrai­ment un rap très pro­pre à notre cul­ture gabonaise. Et c’est ça qui est fou, c’est qu’après tant d’années on ait retrou­vé nos pro­pres codes. Si je me suis un peu éloignée du rap gabonais car musi­cale­ment cela me par­le moins, il y a des artistes que j’aime beau­coup comme Tris, Eboloko et qui appar­tient à cette nou­velle généra­tion de rappeurs. Il y a aus­si EVA, Nelfa, ou encore Don Skin.

T’es tombée dans le beatmaking très jeune à 11/12 ans, qu’est-ce qui t’y a menée ?

C’est une his­toire de ren­con­tres. Quand je suis arrivée ici, j’ai un de mes cousins qui m’a amenée en stu­dio et le beat­mak­ing a attiré ma curiosité. J’ai demandé à avoir le logi­ciel et on me l’a instal­lé. J’étais déjà allée dans des stu­dios au Gabon aupar­a­vant. Mais c’était en tant que spec­ta­trice, kif­feuse de musique et fan des artistes que j’allais voir pen­dant qu’ils enreg­is­traient. En fait ce qui est cool au Gabon, c’est que à l’époque lorsque les artistes fai­saient leur pro­mo, ils lais­saient des numéros de télé­phone lors de leur pro­mo à la télévi­sion. Et on pou­vait appel­er pour assis­ter aux enreg­istrements. Moi, je demandais et j’avais la chance d’avoir des grandes soeurs et des grands frères qui étaient disponibles pour m’accompagner, et qui étaient fans aus­si. J’étais petite : j’avais entre 7 et 10 ans. Je suis vrai­ment une enfant des stu­dios. C’est comme ça que j’ai ren­con­tré pas mal d’artistes. Ces artistes-là, ce sont des grands frères et des grandes soeurs main­tenant. Ils me con­nais­sent tous. Et ils sont con­tents de voir l’évolution.

D’ailleurs t’as failli être à l’origine d’une des productions de Sean Paul ? C’est quoi cette histoire ?

C’était en 2010. Je suis ren­trée au Gabon, et il y a plein d’événements l’été. J’étais avec ma mère qui me fai­sait ren­con­tr­er plein de gens. Et j’ai fini par par­ler avec une femme qui était pro­duc­trice. Elle m’a présen­té la team de Sean Paul en leur dis­ant que j’étais com­positrice. À cette époque, j’avais un petit niveau, j’arrivais à faire des prods struc­turées avec de vraies mélodies. On est allé en stu­dio, ils ont écouté mes propo­si­tions et en ont pris une. Mais finale­ment ça ne s’est jamais fait, parce qu’il y a eu des his­toires d’argent et trucs un peu bizarre qui sont ren­trés en jeu. Mais l’anecdote est folle !

Avec ce bagage de beatmakeuse, comment travailles-tu lorsque tu composes ?

Je com­pose aujourd’hui moins, car j’écris plus et je dois livr­er plus de morceaux. Majori­taire­ment, ce sont donc des beat­mak­ers qui com­posent et m’envoient leurs propo­si­tions. Mais je suis tou­jours en stu­dio et je guide. Je sais ce que je veux, en ter­mes de sonorités. Je fais alors plus ce que l’on appelle de la DA aux arrange­ments. Côté écri­t­ure, je m’inspire de mon quo­ti­di­en ou de celui de mes proches. Et, si je ne suis pas inspirée tout de suite quand je vais en stu­dio, je vais lire des arti­cles, ouvrir un livre que je lis en ce moment.

Et c’est quoi les livres qui t’inspirent ?

C’est un peu par­ti­c­uli­er mais j’utilise beau­coup le recueil des Fables de La Fontaine. J’adore ça. Le Français est une belle langue et les Fables sont super bien écrite. Il y a tou­jours cette idée de morale à la fin. Je m’inspire des rimes, de la manière dont la morale est amenée. J’ai aus­si un dic­tio­n­naire de rimes d’ailleurs. Je n’écris pas des mots que je prends au hasard. J’ai mon idée et puis je regarde les possibilités.

En parlant de paroles, hier soir tu as chanté “Ici ça rap tout court, on fait pas de rap féminin”. Trouves-tu qu’on parle trop encore de rap féminin ?

Quand tu regardes dans les médias, il y a encore beau­coup de per­son­nes qui gen­rent la musique. Et je ne com­prends pas com­ment on peut gen­r­er un style musi­cal. On est des musi­ciens. Il y a des rappeurs et des rappeuses, et ce qui nous lie est le rap. Et en pré­cisant “rap féminin” c’est comme si on ne voulait pas nous inclure. Ce morceau là, qui n’est pas encore sor­ti, je le joue sur scène pour voir la réac­tion des gens et leur trans­met­tre ce mes­sage. Il y a plusieurs manières de d’affirmer son fémin­isme. S’il y a bien un moyen où il faut qu’on place des reven­di­ca­tions en tant que musi­ciens, c’est dans notre musique. Sauf que dans le même temps j’ai longtemps eu l’impression que l’on me posait plus de ques­tions sur le fémin­isme que sur ma musique. Alors que je suis une artiste. C’est pour ça aus­si que pen­dant un moment, avec mon équipe on refu­sait cer­taines inter­views axées sur ça.

L’année dernière est sorti le documentaire Reines pour l’amour du rap Guillaume Genton dans lequel on te suit ainsi que quatre autres rappeuses Chilla, Davinhor, Le Juiice, et Bianca Costa dans la composition du morceau AHOO ? Comment as-tu vécu l’expérience ?

J’appréhendais parce qu’il y avait des artistes que je con­nais­sais pas — Dan­in­hor et Bian­ca Cos­ta. Mais quand on est arrivé sur le tour­nage on a pris le temps de dis­cuter avec les filles. Et main­tenant on est une famille. On avance dans nos car­rière respec­tives mais, on a com­pris qu’il fal­lait qu’on se sou­ti­en­nent les unes des autres. On a bien vu l’impact que “AHOO” a eu. Je pense que dans cinq ou dix ans quand on par­lera des col­lab­o­ra­tions mar­quantes du rap, on par­lera de “AHOO”. Ça a été le début de quelque chose, et c’est encore le début de quelque chose, parce qu’on n’est pas encore arrivées là où on veut amen­er notre col­lab­o­ra­tion. En tout cas ça nous a ouvert des portes. On a eu une grosse année, j’ai sor­ti un pro­jet (RHC, ndlr). Main­tenant le but c’est d’aller chercher des hits par nous-mêmes.

Appréhendes-tu l’après ?

Franche­ment, je n’appréhende pas, parce que la musique est ma pas­sion. C’est ce que je sais faire de mieux. Et j’ai de la chance aujourd’hui de faire ma musique comme je l’entends. On ne m’impose rien. Je suis déci­sion­naire à 95%. Donc vais don­ner le meilleur de moi et faire évoluer mon art, mes textes, par­ler de choses un peu plus pro­fondes, de mon âge. Pro­pos­er de la belle et bonne musique. Je suis quelqu’un de très opti­miste et on va défendre ce projet.

Et on peut dire qu’en ce moment le programme est chargé : le festival NXNE à Toronto, ton voyage au Pays-Pas…

Le fes­ti­val NXNE, c’é­tait la pre­mière date qu’on fai­sait avec mon équipe du côté anglo­phone. En cinq jours on a fait trop de trucs, on a enreg­istré des sons, fait un fea­tur­ing avec l’artiste locale Omega Mighty, on a tourné une vidéo,  fait des vlogs. C’était la folie. Et puis le pub­lic a cap­té la vibe. À chaque fois les gens venaient et me dis­aient : “On ne com­prend pas ce que tu dis, mais c’est trop bien ce que tu fais”. Ça com­mence à bouger, c’est bien. Lorsqu’on est allé au Pays-bas, dans le cadre de mon parte­nar­i­at avec l’en­seigne Snipes on a aus­si ren­con­tré beau­coup de gens dont des gross­es teams de créa­tion. Je pense qu’on va se délo­calis­er là-bas, pour tra­vailler avant de pren­dre des vacances.

 

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À quoi doit-on s’attendre pour ton prochain projet ?

Ouver­ture ! Il y a aura des morceaux beau­coup plus rap­pés. Pas encore d’album mais bien­tôt, après deux EPs ou un EP long for­mat de 8/9 titres. Je vis plein de trucs en ce moment, donc il faut pren­dre le temps d’absorber et de retran­scrire tout ça.

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