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© Laura Santou
11 juillet 2022

« Ahoo », rap tout court, Pays-Bas : Vicky R « l’enfant des studios » en interview

par Juliette Soudarin

Ce début d’été a été chargé pour la rappeuse franco-gabonaise Vicky R. Festival NXNE à Toronto, voyage et performances au Pays-Bas avec l’enseigne de streetwear Snipes, ou encore concert au festival parisien Days Off aux côtés de Chilla, Sheldon, Bamao Yendé et Benjamin Epps… C’est d’ailleurs au lendemain de cette belle soirée où le Hip-Hop francophone était mis à l’honneur qu’on retrouve l’artiste, légèrement fatiguée, pour faire le point sur cette folle année et surtout sur cette carrière qu’elle a débutée très jeune.

Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu nous raconter ton histoire ? T’as grandi au Gabon à Libreville et puis en 2008 à l’âge de 10-11ans tu es venue t’installer à Lille.

De base je suis venue en France pour passer des vacances car ma soeur vivait déjà ici. À la fin de l’été, on m’a expliqué que je ne rentrais pas. Ma mère, qui a eu mille vies, avait prévu de suivre une formation d’un an à Bruxelles. Elle était chargée de missions auprès du ministre délégué des Finances du Gabon. Du coup, comme j’étais la dernière, elle ne voulait pas me laisser au Gabon. Je suis arrivée en 6e à Lille et puis une fois inscrite en France, j’ai fait toute ma scolarité ici.

T’as vécu ton enfance et adolescence entre Lille et Libreville, quels ont été les artistes avec lesquels tu as grandi ?

J’étais à fond dans la musique américaine. Musicalement, en terme d’influences, d’habillement, le Gabon était tourné vers les Etats-Unis à cette époque. Quand mes frères, mes soeurs et mes cousins venaient à la maison, on écoutait beaucoup de rap américain. Du coup je pouvais autant écouter Ja Rule, Sean Paul, qu’Ashanti, Jay Z, Akon ou Eve. C’était des artistes qui marchaient au Gabon, c’est vraiment des sonorités qui m’ont marquée et auxquelles j’étais confrontée tous les jours. Apres en rap français il y a évidemment Booba. Mon frère qui était à Saint-Louis au Sénégal, à l’école militaire, est rentré un été avec l’album Ouest Side de Booba. C’est vraiment là, ma rencontre pure avec Booba. C’est toujours un de mes artistes préférés et son écriture est très imagée. On lui a attribué la paternité d’une figure de style (les « métagores » ndlr), c’est fou.

Et côté rap gabonnais, que faudrait-il retenir ?

Il y a beaucoup de propositions dans le rap gabonais, que ça soit à l’époque et maintenant. Quand j’étais jeune c’était très francisé et américanisé. Aujourd’hui les artistes utilisent un argot de chez nous. C’est vraiment un rap très propre à notre culture gabonaise. Et c’est ça qui est fou, c’est qu’après tant d’années on ait retrouvé nos propres codes. Si je me suis un peu éloignée du rap gabonais car musicalement cela me parle moins, il y a des artistes que j’aime beaucoup comme Tris, Eboloko et qui appartient à cette nouvelle génération de rappeurs. Il y a aussi EVA, Nelfa, ou encore Don Skin.

T’es tombée dans le beatmaking très jeune à 11/12 ans, qu’est-ce qui t’y a menée ?

C’est une histoire de rencontres. Quand je suis arrivée ici, j’ai un de mes cousins qui m’a amenée en studio et le beatmaking a attiré ma curiosité. J’ai demandé à avoir le logiciel et on me l’a installé. J’étais déjà allée dans des studios au Gabon auparavant. Mais c’était en tant que spectatrice, kiffeuse de musique et fan des artistes que j’allais voir pendant qu’ils enregistraient. En fait ce qui est cool au Gabon, c’est que à l’époque lorsque les artistes faisaient leur promo, ils laissaient des numéros de téléphone lors de leur promo à la télévision. Et on pouvait appeler pour assister aux enregistrements. Moi, je demandais et j’avais la chance d’avoir des grandes soeurs et des grands frères qui étaient disponibles pour m’accompagner, et qui étaient fans aussi. J’étais petite : j’avais entre 7 et 10 ans. Je suis vraiment une enfant des studios. C’est comme ça que j’ai rencontré pas mal d’artistes. Ces artistes-là, ce sont des grands frères et des grandes soeurs maintenant. Ils me connaissent tous. Et ils sont contents de voir l’évolution.

D’ailleurs t’as failli être à l’origine d’une des productions de Sean Paul ? C’est quoi cette histoire ?

C’était en 2010. Je suis rentrée au Gabon, et il y a plein d’événements l’été. J’étais avec ma mère qui me faisait rencontrer plein de gens. Et j’ai fini par parler avec une femme qui était productrice. Elle m’a présenté la team de Sean Paul en leur disant que j’étais compositrice. À cette époque, j’avais un petit niveau, j’arrivais à faire des prods structurées avec de vraies mélodies. On est allé en studio, ils ont écouté mes propositions et en ont pris une. Mais finalement ça ne s’est jamais fait, parce qu’il y a eu des histoires d’argent et trucs un peu bizarre qui sont rentrés en jeu. Mais l’anecdote est folle !

Avec ce bagage de beatmakeuse, comment travailles-tu lorsque tu composes ?

Je compose aujourd’hui moins, car j’écris plus et je dois livrer plus de morceaux. Majoritairement, ce sont donc des beatmakers qui composent et m’envoient leurs propositions. Mais je suis toujours en studio et je guide. Je sais ce que je veux, en termes de sonorités. Je fais alors plus ce que l’on appelle de la DA aux arrangements. Côté écriture, je m’inspire de mon quotidien ou de celui de mes proches. Et, si je ne suis pas inspirée tout de suite quand je vais en studio, je vais lire des articles, ouvrir un livre que je lis en ce moment.

Et c’est quoi les livres qui t’inspirent ?

C’est un peu particulier mais j’utilise beaucoup le recueil des Fables de La Fontaine. J’adore ça. Le Français est une belle langue et les Fables sont super bien écrite. Il y a toujours cette idée de morale à la fin. Je m’inspire des rimes, de la manière dont la morale est amenée. J’ai aussi un dictionnaire de rimes d’ailleurs. Je n’écris pas des mots que je prends au hasard. J’ai mon idée et puis je regarde les possibilités.

En parlant de paroles, hier soir tu as chanté « Ici ça rap tout court, on fait pas de rap féminin ». Trouves-tu qu’on parle trop encore de rap féminin ?

Quand tu regardes dans les médias, il y a encore beaucoup de personnes qui genrent la musique. Et je ne comprends pas comment on peut genrer un style musical. On est des musiciens. Il y a des rappeurs et des rappeuses, et ce qui nous lie est le rap. Et en précisant « rap féminin » c’est comme si on ne voulait pas nous inclure. Ce morceau là, qui n’est pas encore sorti, je le joue sur scène pour voir la réaction des gens et leur transmettre ce message. Il y a plusieurs manières de d’affirmer son féminisme. S’il y a bien un moyen où il faut qu’on place des revendications en tant que musiciens, c’est dans notre musique. Sauf que dans le même temps j’ai longtemps eu l’impression que l’on me posait plus de questions sur le féminisme que sur ma musique. Alors que je suis une artiste. C’est pour ça aussi que pendant un moment, avec mon équipe on refusait certaines interviews axées sur ça.

L’année dernière est sorti le documentaire Reines pour l’amour du rap Guillaume Genton dans lequel on te suit ainsi que quatre autres rappeuses Chilla, Davinhor, Le Juiice, et Bianca Costa dans la composition du morceau « AHOO » ? Comment as-tu vécu l’expérience ?

J’appréhendais parce qu’il y avait des artistes que je connaissais pas – Daninhor et Bianca Costa. Mais quand on est arrivé sur le tournage on a pris le temps de discuter avec les filles. Et maintenant on est une famille. On avance dans nos carrière respectives mais, on a compris qu’il fallait qu’on se soutiennent les unes des autres. On a bien vu l’impact que « AHOO » a eu. Je pense que dans cinq ou dix ans quand on parlera des collaborations marquantes du rap, on parlera de « AHOO ». Ça a été le début de quelque chose, et c’est encore le début de quelque chose, parce qu’on n’est pas encore arrivées là où on veut amener notre collaboration. En tout cas ça nous a ouvert des portes. On a eu une grosse année, j’ai sorti un projet (RHC, ndlr). Maintenant le but c’est d’aller chercher des hits par nous-mêmes.

Appréhendes-tu l’après ?

Franchement, je n’appréhende pas, parce que la musique est ma passion. C’est ce que je sais faire de mieux. Et j’ai de la chance aujourd’hui de faire ma musique comme je l’entends. On ne m’impose rien. Je suis décisionnaire à 95%. Donc vais donner le meilleur de moi et faire évoluer mon art, mes textes, parler de choses un peu plus profondes, de mon âge. Proposer de la belle et bonne musique. Je suis quelqu’un de très optimiste et on va défendre ce projet.

Et on peut dire qu’en ce moment le programme est chargé : le festival NXNE à Toronto, ton voyage au Pays-Pas…

Le festival NXNE, c’était la première date qu’on faisait avec mon équipe du côté anglophone. En cinq jours on a fait trop de trucs, on a enregistré des sons, fait un featuring avec l’artiste locale Omega Mighty, on a tourné une vidéo,  fait des vlogs. C’était la folie. Et puis le public a capté la vibe. À chaque fois les gens venaient et me disaient : « On ne comprend pas ce que tu dis, mais c’est trop bien ce que tu fais ». Ça commence à bouger, c’est bien. Lorsqu’on est allé au Pays-bas, dans le cadre de mon partenariat avec l’enseigne Snipes on a aussi rencontré beaucoup de gens dont des grosses teams de création. Je pense qu’on va se délocaliser là-bas, pour travailler avant de prendre des vacances.

 

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À quoi doit-on s’attendre pour ton prochain projet ?

Ouverture ! Il y a aura des morceaux beaucoup plus rappés. Pas encore d’album mais bientôt, après deux EPs ou un EP long format de 8/9 titres. Je vis plein de trucs en ce moment, donc il faut prendre le temps d’absorber et de retranscrire tout ça.

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