Midori Takada au Palais de Tokyo - RBMA 2017 - Crédit : Philippe Lévy

Ambient au Palais de Tokyo, techno à Montreuil… Un week-end au Red Bull Music Academy Festival

par Tsugi

Cette année, alors que Red Bull Music Acad­e­my monte pour la deux­ième fois son fes­ti­val parisien, on a été par­ti­c­ulière­ment alléché par une pro­gram­ma­tion rem­plie de choix forts. Notam­ment pour le coup de lance­ment de ce week-end marathon avec une soirée sobre­ment inti­t­ulée “Pleine Con­science” et prévue dans le ven­tre obscur du Palais de Tokyo. Les directeurs artis­tiques du groupe visent juste en pro­posant une soirée “ambi­ent”, terme un peu fourre-tout qui englobe par exten­sion le drone, l’expérimentale, les per­for­mances lives inclass­ables, bref le type de soirée où l’on n’est pas som­mé de danser et qui con­naît un regain d’intérêt sig­ni­fi­catif en Europe — on pense tout par­ti­c­ulière­ment à Berlin Aton­al, la Mecque du genre.

C’est d’ailleurs à ce même fes­ti­val alle­mand que l’on a vu pour la pre­mière fois Pan Dai­jing, la Chi­noise expa­triée à Berlin qui nous avait bluffé avec le live de son album Lack (Pan), où elle avait fait par­ticiper une chanteuse lyrique. Ce n’était pas le cas ce soir, et ça enl­e­vait un sacré quelque-chose. On a donc descen­du les escaliers métalliques qui nous ame­naient au sous-sol du Palais de Tokyo pour enten­dre la pro­duc­trice avec un voile noir orné de per­les rompre le silence de la salle béton­née. Sol gris et déco­ra­tion par les Lyon­nais de Trafik, néons blancs, min­i­mal­iste. Les fes­ti­va­liers com­men­cent à affluer alors que Pan Dai­jing joue avec les fil­tres, et inonde la scène de sa voix passée dans une bonne dose d’effets. Du par­lé, quelques lamen­ta­tions, la fin sur un cri stri­dent. On a trou­vé le tout beau­coup moins sub­stantiel que prévu.

Pruri­ent aka Dominick Fer­now aka Vat­i­can Shad­ow fait son entrée. Lui aus­si grand adepte du micro bien crade fait défer­ler ses salves brui­teuses sur les audi­teurs. Abrasif. Le genre de moment où l’on se sur­prend à se per­dre dans les méan­dres de son esprit malade. Dominik a appelé son label Hos­pi­tal Pro­duc­tion, et main­tenant tout de suite, ça fait sens.

Après une petite pause humide, puis un con­cours de “chut” qui fait rage dans la salle, Midori Taka­da fait réson­ner son gong. La moitié de la salle est main­tenant assise ou allongée à même le sol. (Où sont les coussins, les chais­es, les bancs, les poufs ?? C’est cru­el pour ce genre d’événement). La Japon­aise, une des pio­nnières de l’ambient, dif­fuse des petites prières ou textes puis joue quelques notes de xylo­phone. Per­cus­sion­niste de for­ma­tion, on lui doit un des plus beaux albums du genre, Through The Look­ing Glass (1983), réédité il y a peu après être tombé dans un incom­préhen­si­ble oubli spatio-temporel. Le pub­lic est atten­tif, Midori exaltée, elle vire­volte entre ses deux caiss­es claires telle un samouraï. Pas de doute, c’est elle, le clou de la soirée.

A côté, Gas paraî­trait presque con­venu. Mais les nappes presque aqua­tiques de Wolf­gang Voigt font leur petit effet. Les visuels de forêt sur­sat­urés dans le fond aus­si. Quelques per­son­nes se sont endormies sur le sol froid. Ils ne ver­ront sans doute pas Tim Heck­er, et d’ailleurs on ne le voit pas trop non plus, avec sa scéno­gra­phie pleine de fumée. Caché dans le brouil­lard, il nous pro­pose ses paysages sonores, et c’est beau­coup plus mélodieux que ce qu’on s’était imag­iné, dans la lignée semble-t-il de son dernier album Love Streams. On a fer­mé les yeux et on s’est lais­sé par­tir.

Nova Mate­ria — Crédit : Philippe Lévy

Rien de tel qu’une bonne thérapie ambi­ent col­lec­tive pour com­mencer le week-end.

Pour la suite, le lende­main, il fau­dra se ren­dre à Mon­treuil. Réu­nis­sant quelques uns des spots les plus prisés de la nuit alter­na­tive ces dernières années, la ville a cumulé un cap­i­tal contre-culturel que RBMA a souhaité embrass­er et uni­fi­er en instal­lant la dernière soirée de son fes­ti­val dans la fameuse ville de proche ban­lieue. L’idée donne lieu à un par­cours urbain façon “nuit blanche” en taille réduite, une forme ambitieuse pour une soirée musi­cale dont la pro­gram­ma­tion cherche en par­al­lèle à con­necter des sen­si­bil­ités et des cul­tures très loin­taines.

La soirée s’ouvre sur une poignée de propo­si­tions assez pointues, du moins pour les quelques curieux qui ont goûté au concert/performance de la chanteuse de Stere­o­lab, Laeti­tia Sadier, entourée du duo Nova Mate­ria, dans la salle Maria Casarès du Nou­veau Théâtre de Mon­treuil. Leur créa­tion Du Point De Vue Des Pier­res tourne autour des recherch­es du jeune philosophe Tris­tan Gar­cia, qui cherche à penser le monde en dehors du rap­port que l’homme entre­tient avec celui-ci. C’est donc ici la vie intérieure sup­posée des pier­res qui est évo­quée dans ses textes, l’un fourni sur papi­er en préam­bule, et l’autre déli­cate­ment nar­ré par Sadier, touche par touche, durant le con­cert. Musi­cale­ment, Nova Mate­ria for­ment une belle lame de fond, de l’ambient bruitiste qui ne force pas le trait et ne cherche pas à faire peur, même quand ils dépla­cent un rocher sur un sol sonorisé. Bien dosé entre son, texte et con­cept, le pro­jet trou­ve le ton qu’il faut pour ne pas son­ner pré­ten­tieux, et ouvre l’appétit.

La curiosité est main­tenue par Vois­ki, posé der­rière un bureau avec un ordi­na­teur et un cat­a­logue de pho­tos, dans le sous-sol de la Mar­brerie, comme dans une agence de voy­age souter­raine. Des hauts par­leurs douchent les vis­i­teurs avec son dernier album, entière­ment com­posé dans des avions, pen­dant qu’un dia­po­ra­ma enchaine des paysages presque déserts, glanés à tra­vers le monde au fil de ses tournées. Bien plus peu­plées sont les pho­tos de Jacob Khrist, insa­tiable mitrailleur de la teuf parisi­enne qui a com­posé une instal­la­tion vidéo immer­sive et sonorisée sur le mod­èle du silent dis­co. En évi­tant le raco­lage ou le glam­our facile lié à un tel sujet, ses clichés captent les éner­gies et la beauté frag­ile d’une faune jeune et livrée à elle-même, et se passeraient même des textes qui leurs sont col­lés.

Jacob Khrist présente Div­ina­tion au Stu­dio Lavoir

Peu de traces pour­tant de la fougue et la sauvagerie de cette faune au Chi­nois, où End­less Boo­gie laboure un bon vieux garage rock qui colle au planch­er, ni à la soirée caribéenne, qui peine à décoller. Cette dernière a lieu à la Parole Errante, lieu forte­ment engagé poli­tique­ment et guère adap­té, nous dit un habitué du lieu, à des soirées spon­sorisées. Le Guade­loupéen Ger­ard Pomer et son groupe de per­cus jouent donc devant un parterre pour le moins clairsemé — le cos­mopolitisme des gouts du fes­ti­va­lier moyen a peut-être été sures­timé. Plus tard, le set rafraichissant de DJ Nomad trou­vera néan­moins son petit pub­lic grâce à un mélange de cru­dités afro, zouk ou dis­co trop­i­cale, dont un sur deux sonne comme un inédit du Tom Tom Club.

Inac­ces­si­ble car sat­urée depuis l’heure de pointe noc­turne (ce qui explique peut-être l’injection de pub­lic à la Parole Errante…), la Mar­brerie est désor­mais une étuve, et la musique n’y importe plus vrai­ment. On l’entend d’ailleurs à peine tant le son est bas, et l’électro-tech sèche et rugueuse des Ital­iens de Not Wav­ing, tout comme le back to back entre AZF et Tomas More, frap­pent dans le vide. Les danseurs s’en foutent, ils suent et s’acharnent, et c’est eux qui font le sel et la dig­nité de cette fin de soirée boi­teuse.

Estelle Morfin et Thomas Cor­lin

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