Crédit : Julien Bernard

Anetha, esprit de famille

C’est un nom que l’on croise de plus en plus régulière­ment à l’affiche des événe­ments tech­no qui ont du goût, et qu’il faut main­tenant rajouter à la jolie liste d’artistes devenant leur pro­pre label man­ag­er: Anetha lance Mama Told Ya, une mai­son portée sur les fea­tur­ings et les bons con­seils de mamans.

Ne grandis pas trop vite…”

Pas éton­nant que la mère d’Anetha s’échinait à lui répéter ça : la Bor­de­laise squat­tait déjà les platines quand d’autres révi­saient leur bac… Qu’elle a eu, ain­si qu’un diplôme d’architecture après six ans d’études – comme quoi ! Et il s’est avéré qu’Anetha (Anna More­au de son vrai nom) écoute les con­seils de maman : treize ans plus tard, la DJ et pro­duc­trice a tran­quille­ment con­stru­it son début de car­rière, gravis­sant chaque étape (pre­mier EP en 2015 sur Work Them Records – la mai­son de Radio Slave ou Spencer Park­er –, cofon­da­tion du label Blo­caus un an plus tard, pre­mier pas­sage au Berghain en 2017, pre­mière Boil­er Room dan­tesque en 2018) sans jamais se pré­cip­iter et se pren­dre les pieds dans le tapis du burn-out ou des con­ces­sions. Aujourd’hui, la tech­no ten­dance dure tou­jours aus­si solide­ment chevil­lée au corps, tout en s’autorisant quelques incar­tades trance, elle fran­chit à l’aube de sa trentaine une nou­velle étape : la créa­tion de son pro­pre label, Mama Told Ya !. Une his­toire de famille, de partage (chaque sor­tie com­portera oblig­a­toire­ment des col­lab­o­ra­tions) et d’indépendance. Qui va piano…

Tu as com­mencé ta car­rière très jeune, c’était ton rêve d’enfant d’être DJ ?

J’ai com­mencé à mix­er dans des bars vers 17 ans, à Bor­deaux, la ville où j’ai gran­di. Je me suis tou­jours sen­tie soutenue par ma famille, mais je ne me dis­ais pas que j’allais devenir DJ, que ça allait être ma pro­fes­sion prin­ci­pale. J’ai fait six ans d’études d’architecture, c’était ma pri­or­ité. Quand j’ai eu mon diplôme, je suis allée à Lon­dres pen­dant quelques mois pour amélior­er mon anglais et faire des ren­con­tres dans d’autres cer­cles que celui de l’architecture. C’est à ce moment-là que je me suis dit “pourquoi ne pas essay­er dans la musique ?”, mais ce n’était pas du tout le plan de départ : je n’ai jamais pris de cours de piano ou de n’importe quel instru­ment, étant jeune j’ai juste beau­coup écouté de musique, avec des par­ents qui pas­saient des choses assez pointues à la mai­son. Ils m’ont don­né une cul­ture musi­cale un peu dif­férente des autres gamins de mon âge. De la new wave, avec The Cure à fond, Siouxsie and The Ban­shees, beau­coup de Gains­bourg. Après, ado, j’écoutais Le Tigre, Sexy Sushi, des trucs entre le garage et la pop. J’ai tou­jours eu ce côté élec­tro, depuis le début je savais que j’adorais ça, et mes sets étaient élec­tro, élec­tro­clash ou plus house. Mais la tech­no, c’est venu plus tard, quand je suis allée au Berghain pour la pre­mière fois, il y a six ou sept ans. Je n’avais jamais enten­du ce type de sons très épurés, et je me suis ren­du compte que c’était ça qui me man­quait dans tout ce que j’écoutais. J’aime ce côté répéti­tif et men­tal, c’est une musique qui tran­scende et qui se partage, on s’oublie assez rapi­de­ment. Comme en archi­tec­ture, il faut aller à l’essentiel. Et puis ça avait beau­coup de sens dans ce lieu-là. C’est aus­si ça qui m’a don­né envie de pro­duire des morceaux en plus des DJ-sets.

Crédit : Julien Bernard

Tu étais mineure quand tu as com­mencé, tech­nique­ment, tu n’avais pas le droit de ren­tr­er dans l’établissement dans lequel tu mix­ais !

Les platines de ce bar étaient der­rière un mur, dans une petite boîte en hau­teur, je me sou­viens que le patron fer­mait la porte à clé pour que per­son­ne ne puisse venir m’embêter. Ça n’a duré que six mois avant que je sois majeure, mais ça a com­mencé comme ça, le mer­cre­di soir parce que ça ne fer­mait pas tard. Mes par­ents m’amenaient jouer, c’était mar­rant.

C’est une force de com­mencer si tôt ?

C’est ce qui m’a per­mis de pren­dre le temps de faire évoluer mon son vers cette tech­no que je fais aujourd’hui. Mais ça con­tin­ue à évoluer, cer­tains jours , je n’ai plus trop envie de faire des trucs trop hard, d’autres je veux pro­duire des choses très brutes… On ne se lève pas pareil tous les matins, si ça se trou­ve je ferai tout à fait autre chose plus tard, je n’en sais rien ! En tout cas, je n’ai pas explosé d’un coup, j’ai eu une pro­gres­sion qui m’a per­mis de voir venir les dif­férentes étapes. Aujourd’hui, je sais que je ne veux pas jouer trop sou­vent, que j’ai besoin de me garder du temps pour autre chose, pour tra­vailler sur mon label par exem­ple. Quelqu’un qui monte trop vite ne va pas voir les choses venir et va vouloir tout pren­dre d’un coup. C’est un coup à s’écœurer et s’épuiser. Mes études d’architecture m’ont aus­si per­mis de frein­er un peu tout ça, de ne pas vouloir absol­u­ment en faire un méti­er comme cer­tains le veu­lent dès le début – alors que sou­vent ça ne marche pas. C’était vrai­ment une pas­sion avant tout, et c’est peut-être aus­si ça qui a plu.

Aujourd’hui, tu lances ton label Mama Told Ya avec un pre­mier EP de Sug­ar, ABSL et toi, Don’t Rush To Grow Up – “ne gran­dis pas trop vite”. C’est un pré­cepte que tu essayes d’appliquer donc ?

Tous les EPs du label auront une phrase de maman (ou de papa) comme titre. Tous ces con­seils qu’ils nous ont don­nés et qu’on a plus ou moins retenus. C’est for­cé­ment quelque chose qui forge une per­son­nal­ité. Et c’est vrai que je me sou­viens très bien de mamère qui me dis­ait de pro ter de mon âge,de ne pas aller trop vite, de ne pas griller les étapes. Cette con­nex­ion forte avec ma famille (mon frère me suit sur toutes mes dates, mon père est cam­era­man donc je fais des clips avec lui…) est au cœur du label, avec beau­coup d’importance accordée au con­cept du partage : les titres en forme de con­seil, les col­lab­o­ra­tions. Un label où je ne suis pas toute seule et qui fasse référence à mon passé et à celui des gens qui par­ticipent aux sor­ties. Ça a fait pas mal rire ABSL etSug­ar : eux étaient plus dans le con it quandils étaient ados ! C’est de toute manière uni­versel ce “mama told ya”, et ça ren­voie à l’univers enfan­tin. D’ailleurs on tra­vaille avec mon père sur un clip en ce moment, et il y aura des enfants, car la tech­no pour moi c’est un rap­pel de l’insouciance et de la lib­erté de l’enfance.

Crédit : Julien Bernard

La tech­no est un genre qui peut être dur, som­bre, surtout chez toi. Pour­tant, tu l’associes à l’enfance ?

Ça m’emmerde au bout d’un moment de ne rester que dans cette imagerie tech­no som­bre. Qui a dit que la tech­no ça devait être une pochette noire et blanche et
bas­ta ? Pour moi la tech­no c’est col­oré, ça a dif­férentes couch­es, des vides, des pleins, c’est comme de l’architecture, c’est hyper pétil­lant. Dans ce pre­mier EP, il y a des par­ties très som­bres qui t’amènent vers quelque chose d’hyper léger et joyeux, qui te rap­pelle ton enfance, avec des mélodies qui par­lent à tout le monde. La pochette, réal­isée par une jeune artiste, est rose, on dirait un bijou en 3D. Toute la par­tie graphisme est hyper impor­tante pour moi, c’est aus­si pour ça que j’ai voulu mon­ter mon label : je voulais vrai­ment con­trôler cet aspect-là, col­la­bor­er avec des artistes dif­férents à chaque sor­tie et avoir un logo qui ne sera jamais tout à fait pareil d’une release à l’autre. Ce ne sera pas un label gé, mais quelque chose de mod­erne et qui pour­ra aller dans plusieurs direc­tions.

Y com­pris musi­cales ?

Oui aus­si. Les pre­mières sor­ties sont plutôt tournées vers la tech­no avec quelques inspi­ra­tions trance, mais je ne suis fer­mée à rien pour la suite. J’aurai peut-être envie de col­la­bor­er avec un groupe un peu plus punk, rap… Je ne mets pas de lim­ite, je me réserve le droit de belles ren­con­tres. Tout est une ques­tion de ça. Même dans mon pro­jet de soirées Mama Told Ya que j’aimerais beau­coup dévelop­per – sûre­ment avec Pos­ses­sion –, on retrou­verait cette envie de col­lab­o­ra­tions : les dif­férents DJs fer­ont une heure en solo, une heure en back-to-back avec la per­son­ne suiv­ante, qui fera ensuite une heure en solo puis un back-to-back avec quelqu’un d’autre. On se passerait les platines comme un relais.

En mars 2018, tu as été invitée par Boil­er Room à jouer à Ams­ter­dam, et ton set a été élu par les équipes de BR comme le meilleur de l’année. C’est un des moments clés de ta car­rière ?

Ce set a claire­ment changé quelque chose. C’était la pre­mière fois que je fai­sais ça – et heureuse­ment, car je pense que je n’aurais pas été prête plus tôt. C’est énor­mé­ment de stress, il y a des caméras partout, des gens der­rière toi… Pour des DJs tech­no, c’est un peu un ring par­fois. Et puis je n’ai pas l’habitude, je fais générale­ment des sets de deux-trois heures, j’ai le temps de me met­tre dedans, de faire une belle n, et là je n’avais 50 min­utes ! J’ai com­mencé mon set par un track qui dit “please make love to me”, j’étais sûre que j’allais me faire clash­er… Et en fait le pub­lic était top, hyper ouvert, respectueux, tout le monde dan­sait, sans télé­phone, avec beau­coup de lumières – ce que j’adore –, ça m’a mise super à l’aise. Boil­er Room, c’est vrai­ment une étape sur ton CV. Les gens de BR ont en effet vrai­ment adoré le set, ils n’ont pas arrêté de le repartager, la vidéo a beau­coup tourné – et suite à ça, j’ai eu énor­mé­ment de propo­si­tions de dates. On m’a pro­posé de refaire plein d’autres, mais je refuse tou­jours, je me dis qu’il faut que je sois dans des con­di­tions par­faites parce que les gens vont m’attendre au tour­nant !

J’ai lu quelques fois que tu en avais ras le bol qu’on te demande ton avis sur la place des femmes dans les musiques élec­tron­iques en inter­view. Pourquoi ?

Je trou­ve qu’à en par­ler con­stam­ment, ça cristallise le prob­lème. Après, ça dépend de la manière dont le sujet est amené. Récem­ment, j’ai dîné avec quinze artistes élec­tron­iques, Anne Hidal­go et Jack Lang. On n’était que deux filles autour de la table, AZF et moi, et Anne Hidal­go nous a demandé com­ment ça se pas­sait pour nous dans ce milieu. Là c’était intéres­sant, car l’idée était de penser à l’avenir et ré échir à des solu­tions. Quelqu’un a par exem­ple par­lé de met­tre en place une charte de bonne con­duite pour recevoir les femmes DJs, parce que c’est vrai qu’on est sou­vent mal accueil­lies. Là dernière­ment, un tech­ni­cien m’a dit que j’étais une “casse-couilles”, et je ne pense pas qu’il me l’aurait dit si j’étais un mec – je demandais sim­ple­ment à ce qu’il ramène des platines, car il n’y avait rien d’installé quand je suis arrivée au fes­ti­val. Par con­tre, je n’ai pas envie qu’on fasse tout un drame de cette ques­tion de femmes dans la tech­no, déjà parce que per­son­nelle­ment je n’ai jamais ren­con­tré de prob­lèmes qui m’ont blo­quée dans ma car­rière. Certes, ça a été une lutte con­stante, mais je le vois plus comme un chal­lenge. Et puis pour moi, s’il y a un prob­lème, il n’est pas unique­ment lié au genre, mais aux dis­crim­i­na­tions en général, pour par exem­ple des jeunes de ban­lieue qui n’ont pas assez de mod­èles dans la musique élec­tron­ique sur lesquels se pro­jeter, et pas accès aux mêmes tech­nolo­gies que nous. Aus­si, j’ai vrai­ment l’impression qu’il y a de plus en plus de lles qui per­cent. Qu’on aime ou pas leur musique, Char­lotte de Witte et Amelie Lens font un bien fou à cette scène sur la ques­tion de la place de la femme. Elles mon­trent que c’est pos­si­ble, et elles ont éclaté tout le monde en deux sec­on­des sans jouer de leur physique.

Crédit : Julien Bernard

À ce dîn­er à la mairie, je sup­pose que vous avez égale­ment par­lé du prob­lème des drogues en clubs et fes­ti­vals suite au décès d’un jeune homme par over­dose à Dehors Brut ? Et de la réponse sys­té­ma­tique de la pré­fec­ture après ce genre de drames, à savoir la fer­me­ture admin­is­tra­tive ?

Ils sont dans l’optique de faire bouger les choses et nous sou­ti­en­nent à 100 %. Mais il y a des blocages au niveau de la pré­fec­ture. C’est un peu com­pliqué de tout faire bouger, mais ça passera en tra­vail­lant avec les poli­tiques. Il faut avancer avec eux, on ne peut pas aller à leur encon­tre dans le con­texte actuel. Depuis les atten­tats, il y a un cli­mat de peur qui a été appliqué à la fête. Ce qui s’est passé à Nantes est claire­ment scan­daleux, cette présence poli­cière n’avait pas lieu d’être, c’était la fête de la musique ! Dans ces con­di­tions, évidem­ment que ça allait tourn­er au drame. Faire peur aux gens ne va pas amélior­er la sit­u­a­tion, et ça infan­tilise tout le monde – il faut plutôt être dans l’information et la préven­tion, en met­tant bien sûr des lim­ites sur les drogues, mais sans infan­tilis­er les gens. C’était des dis­cus­sions intéres­santes, ils veu­lent bien faire. À voir main­tenant sur quoi cela va débouch­er. Mais il y a eu une idée qui m’a vrai­ment ent­hou­si­as­mée : chercher un lieu à Paris pour cen­tralis­er la cul­ture des musiques élec­tron­iques. Je pense que ça peut aider plein de gens à voir qu’eux aus­si peu­vent faire ce méti­er.

Tu tournes beau­coup aux Pays-Bas, ton agence de book­ing est alle­mande… Ça ne t’a jamais ten­té de quit­ter Paris pour rejoin­dre Berlin comme beau­coup de pro­duc­teurs ?

Pen­dant des années, ça a été dur pour les artistes français à l’international de se défaire de l’étiquette french touch. Et puis Berlin avait le mono­pole sur la tech­no, suivi de près par Ams­ter­dam qui attire beau­coup avec l’ADE. À Paris, on était lais­sés pour compte. Mais on a égale­ment des forces : le côté mode de Paris, une super scène, une super effer­ves­cence. C’est pour ce con­texte que je voulais rester à Paris, pour dévelop­per des choses ici, comme cet espace d’échange avec des jeunes où on pour­ra faire des ate­liers, trans­met­tre des con­nais­sances, dis­cuter du fait que c’est un méti­er d’être DJ, expli­quer com­ment se pro­fes­sion­nalis­er ou mon­ter des struc­tures. Beau­coup par­tent à Berlin, mais je pense que c’est une erreur : certes c’est moins cher et on peut y faire des ren­con­tres facile­ment, mais il faut entretenir notre vivi­er français, c’est impor­tant.

Quels sont les meilleurs con­seils que t’ont don­nés tes par­ents ?

De ma mère, ne pas grandir trop vite et ne pas me la péter. Et de mon père… “Tu peux tout écouter sauf du zouk.” (rires)

Le pre­mier EP du label Mama Told Ya est disponible à l’é­coute juste ici :

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