Angèle : sa première grande interview

C’était l’un des noms les plus pronon­cés dans les rues de Gronin­gen mer­cre­di dernier : Angèle, armée de son seul sin­gle “La Loi de Mur­phy”, se pro­dui­sait au Main The­ater dans le cadre du fes­ti­val de show­cas­es Euroson­ic. Et on n’était pas les seuls à vouloir la voir, la salle étant pleine de pro­fes­sion­nels atten­dant de pied ferme le “buzz” de l’hiver. Mais au-delà des moches mots de mar­ket­ing et autres engoue­ments soudains retombant comme des souf­flés, qu’en est-il ? Qui est cette très jeune femme (22 ans), enfant de la balle (fille du musi­cien Mar­ka et de la comé­di­enne Lau­rent Bibot, soeur du rappeur Roméo Elvis), mêlant humour et repris­es sur son compte Insta­gram suivi par 140 000 per­son­nes ? On l’a rejoint, après un con­cert où elle déroule tran­quille­ment bal­lades pop et chan­sons d’amour en français dans sa petite loge, his­toire de percer le mys­tère d’une artiste entre rap et chan­son, réseaux soci­aux et scène, tou­jours le cul entre deux chais­es. Naturelle, hon­nête, la tête sur les épaules et fun, dif­fi­cile de ne pas tomber sous le charme… Comme tout le monde dans la salle présent ce soir-là.

Dans le clip de “La Loi de Mur­phy”, tu joues vache­ment sur l’autodérision. C’est rare de se met­tre autant en scène avec humour sur un pre­mier clip…

J’avais telle­ment envie de ça ! Déjà, je me suis vrai­ment mar­rée à la faire cette chan­son. Le sujet est bête : ça racon­te une journée de merde. C’est tout le monde qui vit ce genre de petites emmerdes, c’est tous les jours, c’est une vision très pes­simiste de la vie – mon prin­ci­pal défaut c’est de râler tout le temps. Il vaut donc mieux en rire, et j’ai demandé à la réal­isatrice du clip, Char­lotte, de drama­tis­er à mort toutes les sit­u­a­tions. On mon­tre une tar­tine qui tombe ? Il faut que ce soit une cat­a­stro­phe, avec des gens qui pleurent. D’où le clip aus­si des loutres sur ma reprise des “Amoureux des bancs publics”… Parce que quitte à repren­dre du Brassens, avec un texte superbe, autant faire un truc décalé en vidéo, avec un peu d’ironie et des loutres.

Dans “La Loi de Mur­phy”, tu alternes entre français et anglais. Mais dans les chan­sons décou­vertes pen­dant le con­cert, c’est le français qui domine. Tu veux pass­er au 100% français à terme ?

A 100%, pas for­cé­ment. La plu­part des futures chan­sons sont com­plète­ment en français, mais j’adore tout de même l’anglais, c’est une langue géniale qui per­met de par­tir dans d’autres vibes. Avec l’anglais on peut sou­vent syn­thé­tis­er, rassem­bler des idées en une phrase forte qui ne son­nerait pas for­cé­ment bien en français.

Tu as dit que Veence Hanao, qui a co-écrit le morceau avec toi, t’avais aidé à “assumer” cette écri­t­ure en français…

Oui tout à fait. J’ai eu un long moment de calage pour réus­sir à écrire quelques chan­sons. Ça m’a tou­jours beau­coup amusée de com­pos­er des morceaux sur l’ordinateur, ça ne me posait pas trop de soucis vu que c’est quelque chose qui s’apprend tout le temps et petit à petit. Mais écrire des paroles, c’était vrai­ment com­pliqué. Frus­trant à la longue, car j’avais quand même des choses à dire et pas envie qu’on écrive pour moi. Finale­ment, Veence m’a écrit ce texte que je trou­vais mag­nifique, et ça m’a encore plus don­né envie de m’y met­tre, et en français. Sans m’en ren­dre compte, à force de dis­cuter, co-écrire et écouter ses quelques con­seils, ça m’a aidée, y com­pris à assumer de par­ler de ma vie, de dire des vraies choses sur moi, même si ça reste léger.

Cette util­i­sa­tion du français, dans des textes un poil naïf ou du moins léger, est com­plète­ment décom­plexée aujourd’hui, avec des groupes comme Par­adis ou des chanteuses comme Cléa Vin­cent. Tu te recon­nais dans cette scène ?

Com­plète­ment ! Il y a trois-quatre ans, quand le français n’était pas hype du tout, et que tous les groupes indé chan­taient en anglais, je me rap­pelle que j’écoutais France Gall ou Françoise Hardy. Je me demandais pourquoi on ne fai­sait plus des chan­sons naïves mais super belles comme ça. Car ça ne son­nait absol­u­ment pas ringard ! Aujourd’hui, ça y est, c’est décom­plexé, et le rap a pas mal aidé je pense. Ça a déroulé un tapis rouge pour la pop, j’ai fon­cé car j’avais envie de ça depuis longtemps.

Ton image vogue d’ailleurs entre le rap et la chan­son, tu as par exem­ple fait les pre­mières par­ties de Damso et Ibeyi, qui ont des univers com­plète­ment dif­férents. Tu reprends Brassens et son “Les Amoureux des bancs publics”, mais tu as aus­si fait un fea­tur­ing avec ton frère Roméo Elvis sur “J’ai vu”. Rap et chan­son, ce n’est pas incom­pat­i­ble ?

Si, un peu, j’en ai con­science. Mais c’est aus­si ce qui est chou­ette avec notre époque : on peut se per­me­t­tre de faire ce genre de con­nex­ions. Le test s’est fait pen­dant les pre­mières par­ties de Damso. Autant à Euroson­ic j’arrive avec des chan­sons pop, et les gens peu­vent par­tir s’ils aiment pas, autant pen­dant les con­certs de Damso, le pub­lic était bien obligé de rester ! Je sen­tais par­fois les lim­ites du mélange des gen­res. Je par­lais claire­ment à un pub­lic qui n’était pas du tout le mien. Sur cer­taines dates, je sen­tais que j’étais face à des gens qui n’avaient pas du tout envie de voir une petite go blonde, avec ses petites boucles d’oreilles, chanter ses petites chan­sons d’amour. Mais par­fois, c’était tout sim­ple­ment génial, avec même des pogos ! Au final, j’ai eu plus de bons sou­venirs que de mau­vais. Et j’ai sen­ti que s’il pou­vait y avoir des lim­ites à ce genre d’expériences, il y avait aus­si de moins en moins de bar­rières entre les musiques. Celui qui y croy­ait le plus en tout cas, c’était Damso. Au départ, il voulait que je sois musi­ci­enne sur sa tournée, mais ça tombait mal vu que j’étais en train de pré­par­er mon pro­jet, ça aurait tout mélangé. Alors il a voulu m’intégrer dans son spec­ta­cle, où au début du con­cert je com­mence par un piano-voix, une petite ritour­nelle d’Agnès Obel, qu’il a sam­plée dans un de ses morceaux – et là le sam­ple arrive par-dessus mon piano, Damso débar­que sur scène, le DJ aus­si, et bim le con­cert démarre ! Finale­ment, ça a tourné comme une pre­mière par­tie à part entière.

 

(Là, une femme nous inter­rompt en pleine inter­view, à coups de “ma chérie tu es une reine, la plus tal­entueuse et la plus belle, tu vas être une grande star…”)

Tu vis com­ment cet énorme engoue­ment, alors que tu n’as qu’un seul morceau à ton act­if ?

Pour être hyper hon­nête, ça m’inquiète un peu. J’espère que l’engouement ne se situe pas unique­ment sur ce morceau, parce que ça me met vache­ment la pres­sion sur les prochains, qui ne sont pas for­cé­ment dans la même veine. J’aimerais que l’excitation se place plutôt sur ce que je dégage, sur le fait que je ne me prends pas trop au sérieux tout en essayant d’être la plus créa­tive pos­si­ble, et en voulant tout écrire, pro­duire et réalis­er moi-même.

Et le fait qu’on te par­le con­stam­ment de ton frère Romeo Elvis, ça te soûle ?

Oui, petit à petit. C’est nor­mal que les gens com­men­cent par ça, naturelle­ment, mais là ça com­mence à être par­fois lourd. Mes par­ents sont aus­si con­nus en Bel­gique. Je me rends compte que ça donne mal­heureuse­ment une fausse idée aux gens sur ce que je veux présen­ter comme pro­jet. Et puis ça en énerve cer­tains, qui pensent que ça com­mence à marcher pour moi unique­ment grâce à ma famille. Évidem­ment, c’est une chance énorme, une avance de fou que j’ai pu pren­dre, en tour­nant avec mon père notam­ment. Mais mon boulet, c’est que tout le monde s’imagine que c’était très sim­ple. Finale­ment, mes par­ents ne con­nais­sent pas ce milieu-là de la musique d’aujourd’hui, ni les labels, ni les tourneurs, ni les gens à ren­con­tr­er à Paris. Ce n’est pas du tout leur domaine. Et quand bien même c’était le cas je pense que je ne leur aurais pas demandé de l’aide. Ma chance par con­tre, c’est que mes par­ents m’ont tou­jours sup­port­ée, surtout morale­ment. Quand j’étais en pleine crise d’adolescence et que j’étais com­plète­ment per­due à ne pas savoir quoi faire de ma vie, ma mère m’a tout sim­ple­ment dit : “tu aimes jouer du piano, com­mence par ça !”. Tous mes amis étaient en train de galér­er pour essay­er de prou­ver à leurs par­ents que c’était bien de se lancer dans l’art. Moi c’est ma mère qui me pous­sait, alors que j’étais à deux doigts de par­tir en psy­cho ou en his­toire, par défaut.

Tu es très présente sur les réseaux soci­aux, Insta­gram notam­ment, et tou­jours avec pas mal d’auto-dérision. Ça fait par­tie inté­grante du pro­jet Angèle ?

Je ne sais pas si ça fait par­tie inté­grante du pro­jet mais en tout cas ce n’est pas du tout cal­culé, je fais ça comme je le sens. C’est sûr que c’est ce qui est le plus vu pour le moment, c’est donc pour ça que j’attendais vrai­ment impatiem­ment de sor­tir un morceau et un clip, pour que les gens voient ce que je veux faire au-delà des repris­es et du compte Insta­gram. Ce compte a été un trem­plin génial en tout cas. Au départ, je l’avais créé juste comme ça. Mais au moment où les repris­es com­mençaient à bien marcher, il y a trois ans, je savais déjà que je voulais devenir chanteuse. J’ai fait plus de cov­ers, puis des con­certs dans des bars à Brux­elles, et ça m’a don­né l’obligation d’écrire des chan­sons pour avoir du con­tenu. Insta­gram a été un moyen d’en arriv­er là, de ren­con­tr­er ensuite mon man­ag­er, de faire avancer les choses… Tout s’est fait à tra­vers ça ! C’est plutôt génial de me dire que c’est grâce à ce compte que des gens ont com­mencé à venir à mes con­certs, avant même de sor­tir un morceau. Après, Insta­gram a beau être très cool, j’ai lu encore ce matin que c’était le réseau social qui était le plus mau­vais pour la san­té men­tale.

Tu par­les d’ailleurs de ce rap­port mal­sain dans le titre “La Thune”, qu’on décou­vre déjà en live…

Oui, c’est une chan­son qui par­le du lien qu’il y a entre l’argent et les réseaux soci­aux, où tu peux rapi­de­ment faire des choses peu intè­gres pour faire de la tune. Comme en musique d’ailleurs, en faisant de la merde tu peux facile­ment gag­n­er de l’argent, et c’est quelque chose qui me fait très peur – c’est en pen­sant à ça notam­ment que j’ai écrit cette chan­son. Et puis au côté mal­sain bien sûr des réseaux soci­aux. Je m’y mon­tre beau­coup : quand je pars en vacances, tout le monde est au courant, d’autres petits détails comme ça… J’apprends, encore aujourd’hui, à faire atten­tion à ça – et je pense que je n’ai pas encore la matu­rité pour vrai­ment savoir ce que je fais. Tout à l’heure on m’a demandé ce que ça fai­sait d’avoir 100 000 abon­nés, ou que ma dernière vidéo a fait 430 000 vues… Hein ?? Ce sont des chiffres telle­ment énormes pour moi, telle­ment abstraits. Quand t’as 1000 per­son­nes en con­cert devant toi d’habitude et que tu pass­es à 10000, c’est un truc de ouf, tu les vois, tu les sens. Mais pass­er de 10000 à 100000 abon­nés, tu ne t’en rends même pas compte, la seule dif­férence c’est que tu reçois plus de noti­fi­ca­tions – donc tu n’y fais même plus gaffe. Tout ce qui m’intéresse c’est que ces gens qui voient les vidéos aiment ma musique. Si je com­mençais à recevoir des mes­sages haineux ou frus­trés sur Insta­gram par rap­port à ce que je poste, là je ferai plus atten­tion. Ah si une fois ya un mec qui m’a envoyé qu’il me pis­sait à la raie (rires).

Angèle à Euroson­ic 2018. Crédit : Siese Veen­stra

Mais c’est tout, pas de trop de haters ?

Sur Face­book un peu plus, ils pos­tent des remar­ques pas vrai­ment con­struc­tives, genre “c’est de la merde misk­ine !” (rires). Il n’empêche que ce n’est pas tou­jours facile de se faire cri­ti­quer comme ça, je suis indé, il n’y a que moi qui gère cette page Face­book, donc je tombe directe­ment dessus… C’est le jeu, je ne dis pas que je le vis mal, mais ça peut finir par être dan­gereux et avoir des incon­vénients. Pour l’instant, j’essaye juste d’envoyer des mes­sages posi­tifs, pas trop nar­cis­siques ou pris­es de tête. J’espère surtout que je n’attise pas le manque de con­fi­ance chez les autres, je ne veux pas envoy­er une image de moi trop par­faite… Même si ça ferait plaisir à mon ego, ça ne fera pas for­cé­ment plaisir aux autres. Evidem­ment je fol­low des “meufs par­faites” sur Insta­gram, qui pren­nent des self­ies trop beaux, je les respecte et c’est agréable à regarder, mais ça me met mal dans la peau et ça ne m’apporte pas de bon­heur. Juste une frus­tra­tion sur moi-même et l’envie de me pren­dre en pho­to sous mon meilleur angle. Je ne veux pas repro­duire ce truc-là avec mon compte Ins­ta.

Et la prochaine étape, c’est l’album, directe­ment, sans pass­er par la case EP ?

Au départ, l’idée était bien de faire un EP. Mais j’ai plutôt envie de pass­er directe­ment à l’album, c’est une tra­di­tion à laque­lle je suis encore très attachée, j’aime écouter un disque dans son entièreté, avec son âme. Alors je me suis dit que ça vaudrait le coup de relever ce chal­lenge, d’autant qu’au final il ne s’agit que de quelques chan­sons en plus. J’aurais pu faire un EP avant, mais tout s’est enchaîné très vite. C’était plus trop la peine. Il n’y a pas encore de date de sor­tie arrêtée mais c’est en pré­pa­ra­tion !

Vu ce qu’on a enten­du en live, il par­lera pas mal d’amour ! Mais d’amour un peu tris­touille quand même…

C’est com­pliqué de par­ler d’amour chou­ette ! En tout cas je suis très fleur bleue, ex-fan d’Hélène Ségara. Je suis sen­ti­men­tale et je par­le de ma vie dans mes chan­sons. Donc c’est un thème récurent. J’en par­le de dif­férentes façons cela-dit. Il y a une chan­son par exem­ple qui par­le de l’amour après une dis­pute, ou le lende­main d’une sépa­ra­tion, avec le vide que ça implique. Et puis il y a “La Jalousie”, qui par­le aus­si d’ego, du moment où tout va bien dans ton cou­ple mais où tu te retrou­ves quand même à t’inventer des his­toires – genre “putain c’est qui cette go, elle est trop belle…”. “Je veux t’aider” ça par­le d’amour chou­ette par con­tre, d’une ren­con­tre sur les réseaux soci­aux, de drague et de fan­tasme. Donc ce sera pas si triste !

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