©David Boschet

Astropolis : revivre à Brest, en attendant la rave

La dernière fois que nous avions écrit sur Astrop­o­lis, c’é­tait en févri­er 2020, pour l’édi­tion hiv­er. À l’époque, la tem­pête Den­nis qui rav­ageait Brest nous inquié­tait plus que les prémices d’une pandémie s’apprêtant à nous couper toute source de fête et de cul­ture. C’est peut-être à Astro Hiv­er que certain·e·s ont dan­sé pour la dernière fois en toute inno­cence, sans imag­in­er les longs mois lanci­nants qui nous attendaient… jusqu’à cet été. Car oui, en ce mois de juil­let, la vie a repris, pour de vrai ! La sai­son des fes­ti­vals est offi­cielle­ment lancée, et à la pointe ouest, c’est Astrop­o­lis qui a ouvert le bal.

Les retrou­vailles avec la sueur des voisin·e·s, la bière dans les cheveux et les lende­mains où on tou­sse la pous­sière avalée la veille, ont été célébrées du 2 au 17 juil­let, lors d’En atten­dant la rave, “une édi­tion par­ti­c­ulière d’As­trop­o­lis, puisque nous avons dû com­pos­er avec une sit­u­a­tion très floue et des mesures san­i­taires en per­pétuelles évo­lu­tion” explique Jes­si­ca Bert, respon­s­able com­mu­ni­ca­tion du festival.

La grande messe a com­mencé le ven­dre­di 2 juil­let, dans un site encore jamais exploité par le fes­ti­val : le fort de Bertheaume, à Plougonvelin. Une fois sur place, on retrou­ve les ami·e·s, on sort du cof­fre des voitures de quoi impro­vis­er un apéro, on trinque, on allume des enceintes, on rit… Tout s’enchaîne dans un sai­sis­sant naturel, telle une choré­gra­phie qu’on n’aurait jamais cessé de répéter.
19h : le Fort ouvre ses portes pour laiss­er les 1 500 fes­ti­va­liers et fes­ti­val­ières pren­dre place dans l’am­phithéâtre à ciel ouvert, face à la mer. C’est dans ce cadre idyllique, au soleil couchant que Yann Tiersen s’apprête à inau­gur­er les grandes retrou­vailles. Et qui de mieux que Lesneu pour amorcer cette belle soirée ? L’oc­ca­sion pour le pub­lic de décou­vrir en live les deux derniers titres du groupe brestois : “Est-ce de ma faute” et “Amoureux de vous”. Une pre­mière pour Vic­tor Gob­bé qu’on n’avait encore jamais enten­du chanter en français.
Si quelques gouttes de pluie vien­nent mar­quer l’entracte, les rayons de soleil irra­di­ent tou­jours le site lorsque le vir­tu­ose du piano monte sur scène. C’est ici, au bout du Fin­istère dans la mer d’Iroise, que Yann Tiersen présente l’avant-première de “Ker­ber”, son dernier album, à venir le 27 août, et défini­tive­ment le plus élec­tro du com­pos­i­teur oues­san­tin. Dif­fi­cile d’ailleurs de résis­ter au chant des machines… Plus le set évolue, plus l’énergie monte dans le pub­lic. Une per­son­ne finit par se lever, suiv­ie par les 1 499 autres présentes. C’est ain­si que la foule finit debout, col­lée à la scène ! Et oui, Yann Tiersen, ça ne fait pas que pleur­er, ça fait aus­si danser.

 

Yann Tiersen au Fort de Bertheaume, ven­dre­di 2 juil­let ©David Boschet

Le dimanche, après avoir passé la journée de la veille en extérieur, sur la rade de Brest, à décon­necter sur les mixs de Lucie Antunes, de Tryphème, d’Aneth Pen­ny et des rési­dentes du crew nan­tais Zone Rouge, Aasana et Lizzie, c’est aux Ate­liers des Capucins, que le peu­ple d’Astropolis se retrou­ve. À lieu excep­tion­nel, live excep­tion­nel ! La légende de Détroit, Jeff Mills est présente sous les grandes nefs des anciens ate­liers de l’Arsenal pour une per­for­mance rare, en col­lab­o­ra­tion avec le mon­u­ment du jazz français : Jean-Philippe Dary. Entre free-jazz et soul branchée, le groove cos­mique du duo por­tant le nom de The Para­dox parvient à met­tre tout le monde d’accord.
Le pub­lic se laisse ensuite envelop­per par la musique onirique de Pan­tha du Prince. Le décor immer­sif nous plonge dans un univers organique où le com­pos­i­teur alle­mand Hen­drick Weber se retrou­ve à la tête d’un ensem­ble de per­cus­sions et d’instruments créés à par­tir de dif­férentes sortes de bois. L’album ne s’intitule pas “Con­fer­ence of Trees” pour rien…

The Para­dox, aux Capucins, dimanche 4 juil­let ©David Boschet

Dif­fi­cile d’aller se couch­er quand la soirée se déroule si bien. Surtout lorsqu’il n’est que minu­it… Mais le récon­fort se trou­ve dans la cer­ti­tude que cette année, Astrop­o­lis ne dure pas qu’un week-end et se pro­longe dans la semaine. Le mer­cre­di midi par exem­ple, on appré­cie de pren­dre sa pause déje­uner aux Capucins, devant un Chape­lier Fou en live. Le jeu­di soir, on se remet dans le bain en s’allongeant sous le Dôme de La Carène pour en pren­dre plein les oreilles (et les yeux) à tra­vers une expéri­ence sonore et visuelle en 360 degrés, orchestrée par les artistes Zadig x Kmyle x Daff, NZE NZE et Re.Kod x Flo­rence Bioulac.

Immer­sion sous le Dôme de la Carène, jeu­di 8 juil­let, ©David Boschet

Et puis arrive le pre­mier grand week-end. Le mythique château de Ker­oual est tro­qué par un Fort de Pen­feld plus radieux et enivrant que jamais. Les vraies retrou­vailles avec la vie qui nous avait tant man­quée, c’était ce soir-là, le ven­dre­di 9 juil­let. “Ca fait du bien putain”, s’impose défini­tive­ment comme la phrase phare de la soirée, enten­due dans toutes les bouch­es, de tous bor­ds. Et qui dit grandes retrou­vailles, insin­ue for­cé­ment Manu Le Malin. Impos­si­ble pour celui qui n’a man­qué aucune édi­tion du fes­ti­val de ne pas soulever le pub­lic, déjà sur­volté par les presta­tions de Vanadis et de Zadig & Elec­tric Res­cue. Son set est un long-format empli de fougue. Le pub­lic, lui, est heureux et tran­spi­rant. Manu Le Malin aus­si : “Ahhh, c’est la qua­trième date que je fais en dix jours. Ce soir, ça y est, je suis détendu”.
À la sor­tie, deux amies cla­mant à tue-tête : “Vive les con­certs à nou­veau ! On a 21 ans, on a soif de soirées, de con­certs et de bières!” se font gen­ti­ment rac­com­pa­g­n­er par une agent de sécu­rité. Celle-ci nous regarde avec un sourire com­plice avant de nous souf­fler : “Ils nous avaient man­qué ces fêtards. ça fait plaisir de les retrou­ver, surtout dans une si bonne ambiance”.

Manu Le Malin au Fort de Pen­feld, ven­dre­di 9 juil­let, ©David Boschet

Le lende­main, on remet le cou­vert. Même endroit, ambiance dif­férente cepen­dant. Ce same­di, Astrop­o­lis s’échappe de son car­can élec­tron­ique pour une soirée rock et rafraîchissante, avec un pub­lic plus restreint. Devant les Parisiens de Hoors­es, un Brestois, lunette de soleil sur le nez, lève sa pinte : “une reprise en douceur, ça fait du bien aus­si”! Non loin de lui, une grande rousse qui sem­ble mon­tée sur des ressorts man­i­feste sa joie de se retrou­ver devant un con­cert, entourée de ses ami·e·s. “À Brest, on adore ce for­mat “petit comité”. Les fidèles sont tou­jours là, et puis danser sans le masque, j’a‑do-re” déclare-t-elle avec un grand sourire, en effec­tu­ant un tour sur elle-même.

Alors que l’excellent rock jubi­la­toire du cou­ple canado-suisse Peter Ker­nel fait vibr­er les murs du Fort, on s’as­soit un moment avec les mem­bres du groupe Gwen­do­line, pro­gram­més en clô­ture de soirée. “Ici, on se sent comme à la mai­son” con­fie Mae­lan. Il faut dire que la bande con­naît bien la région. Groupe anti-héros de la scène indé ren­naise, Mae­lan et ses acolytes ont déjà large­ment sil­lon­né les scènes bre­tonnes avec leurs dif­férents groupes respec­tifs (Ban­tam Lyons, Lesneu…). “Gwen­do­line, c’est un témoignage de notre loose per­pétuelle. On racon­te nos frus­tra­tions et notre décalage sur de la musique cold-wave rock”, explique Pierre le chanteur. “L’idée, c’est de don­ner l’impression aux gens, qu’ils écoutent quelqu’un au bar leur livr­er ce qui lui passe par la tête” ajoute-t-il. “C’est de la poésie punk, mi pre­mier degré, mi sec­ond degré” com­plète Mae­lan. À 1h de con­cert, le qua­trième mem­bre du groupe Mick­aël arrive l’air légère­ment paniqué : “Mais les gars, on n’a pas de set-list !”. Tout le monde réag­it en riant : “Bah alors, t’es stressé ou quoi?” Une réponse à l’image de leur musique : décom­plexée et assumée. Un style qui par­le incon­testable­ment au pub­lic brestois, à en juger par l’engouement de celui-ci lors du live. Les paroles sont clamées en chœur et réson­nent tel un nou­v­el hymne au sein de Fortress : “Rendez-vous au PMU à 8h du matin/ Par­tir en retraite en mobylette avec tous les copains!”.
En atten­dant, c’est en navette que les fes­ti­va­liers et fes­ti­val­ières rejoignent le cen­tre avant de se dis­pers­er aux qua­tre coins de la ville, et pro­longer la fête jusqu’aux aurores .

Gwen­do­line, au Fort de Pen­feld, le same­di 10 juil­let ©David Boshet

Retour dans la galax­ie élec­tro, pour le dernier week-end du fes­ti­val “En atten­dant la rave”. Le same­di soir, le pub­lic nav­igue entre odes kraftwerki­ennes et sonorités robo­t­iques, grâce aux lives de la mys­térieuse entité Doppleref­fekt, ini­tié par le légendaire Ger­ald Don­ald, du vision­naire et pio­nnier Antho­ny Rother, venu avec son set up mon­u­men­tal de machines et du pro­lifique pro­duc­teur bre­ton, main­tenant exilé à Paris, Shelter.

 

Doppleref­fekt au Fort de Pen­fled, ven­dre­di 16 juil­let @Morganographe

Same­di 17 juil­let, clos­ing en apothéose pour la dernière soirée au Fort de Pen­feld. La danse est menée par deux étoiles mon­tantes de la scène élec­tron­ique, Mari­na Trench et Nicky Elis­a­beth, ain­si que par une jeune artiste brestoise Swooh, mem­bre du col­lec­tif Ele­men­to Records. Este­van et Julien, deux Guingam­pais, ont l’air char­mé. “Le week-end dernier, c’était la pre­mière fois que nous venions à Astro. Après un an et demi sans fête, 1h15 de voiture, c’est le min­i­mum que l’on puisse faire pour ren­dre hom­mage à la musique”, con­fie le pre­mier. “D’ailleurs, on n’a pas hésité à refaire la route ce week-end. Et ce qui est sûr, c’est qu’on revien­dra”, surenchérit le deuxième.

Nicky Elis­a­beth au Fort de Pen­feld, same­di 17 juil­let ©Morganographe

En févri­er 2020, nous con­cluions le report d’Astropolis Hiv­er par ces mots : “S’il fal­lait danser et aimer jusqu’à en mourir, ce serait à Brest, bien évidem­ment, qu’on le ferait”. Aujourd’hui, en cet été 2021, nous avons bien envie d’écrire : Pour revivre, c’était à Brest, bien évidem­ment qu’il fal­lait être.

 

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