Avant la guitare, j’ai d’abord eu un sampleur ” : rencontre avec Sergio Pizzorno, guitariste de Kasabian

Prof­i­tant d’un petit break de son fameux groupe Kasabi­an, Ser­gio Piz­zorno s’échappe. On avait tou­jours soupçon­né le gui­tariste d’être le plus aven­turi­er de la bande, explo­rant de nou­velles con­trées élec­tron­iques au fur et à mesure que leur recette post-britpop — qui fai­sait fureur dans les années 2000 — s’es­souf­flait. Entre deux albums en meute, le Leices­te­rien fran­chit un cap en sor­tant un pre­mier pro­jet solo por­tant ses ini­tiales, The S.L.P. Un disque arc-en-ciel qui jux­ta­pose rock, élec­tro, hip-hop et même musique de film, quitte à en devenir un peu indi­geste. Mais le résul­tat vaut au moins une oreille atten­tive. Plusieurs titres, comme que “The Wu” ou le bipo­laire “Favourites” — en col­lab­o­ra­tion avec la rappeuse Lit­tle Simz -, nous mon­tre un Ser­gio Piz­zorno assumant pleine­ment sa cas­quette de pro­duc­teur, qu’il endosse avec une cer­taine classe à l’anglaise. Riffs de gui­tares ou découpes de sam­ples : The S.L.P. est le bras­sage des mul­ti­ples influ­ences d’un rockeur pro­téi­forme.

Ton album peut se rap­procher de 48 : 13, l’avant-dernier album de Kasabi­an, qui expéri­men­tait beau­coup de sonorités élec­tron­iques. Tu voulais repar­tir dans cette direc­tion en solo ?

Je ne me suis jamais sen­ti frus­tré ou vu mes ambi­tions lim­itées avec Kasabi­an. Ensem­ble, nous avons tou­jours beau­coup expéri­men­té. On a sim­ple­ment décidé de faire une pause d’un an. C’é­tait donc le moment ou jamais de faire mon pro­pre truc. Et cela tombe bien : je vois ce disque comme une excur­sion, l’oc­ca­sion de revenir avec de nou­velles trou­vailles.

Tu sem­bles juste­ment avoir exploré énor­mé­ment de styles musi­caux, des musiques élec­tron­iques au hip-hop, en pas­sant bien sûr par le rock…

Tout à fait. Le fait d’être en solo m’a appris une toute nou­velle manière de tra­vailler. Quand tu es dans un groupe, tu fais des choses spé­ci­fiques, logique­ment liées à ton instru­ment. Mais avec The S.L.P., j’ai pu explor­er des ter­rains plus vastes et inviter en stu­dio des artistes que j’adore. La jeune scène rap bri­tan­nique notam­ment, avec des rappeurs comme Slowthai ou Lit­tle Simz, m’in­téresse beau­coup. À l’avenir, j’aimerais bien pro­duire des artistes émer­gents qui com­men­cent à peine, et les aigu­iller. C’est quand même un milieu dif­fi­cile, il faut être bien entouré.

Quelle est ta rela­tion avec le hip-hop ?

J’ai gran­di avec le gangs­ta rap, j’en écoutais beau­coup étant ado. Et j’ai com­mencé à faire des beats avant de savoir jouer de la gui­tare : mon tout pre­mier instru­ment était un sam­pleur ! C’é­tait com­pliqué à utilis­er d’ailleurs… J’ai égale­ment eu un petit clavier ; je ne savais pas en jouer mais il me per­me­t­tait de jouer mes sam­ples. J’ai donc tou­jours fait des tracks à par­tir de boucles, en cher­chant des sons, en empi­lant les pistes. Le rock est venu après et les deux styles se sont ren­con­trés très naturelle­ment. J’ai ce back­ground de beat­mak­er : le hip-hop et le sam­ple ont tou­jours été à la base de mon par­cours musi­cal.

Tu as beau­coup sam­plé sur ce disque ?

C’est très dur d’obtenir la per­mis­sion pour utilis­er un sam­ple. Mais il y en a effec­tive­ment un de notable : j’ai sam­plé une vieille annonce issue d’un grand mag­a­sin turc, quelque chose de très bizarre (rires).

Ce que tu dis sur ta cas­quette de beat­mak­er est intéres­sant, car ton util­i­sa­tion même de la gui­tare a changé sur The S.L.P.. Par exem­ple, le riff de “Wu” ressem­ble beau­coup à une boucle de syn­thé…

J’ai essayé de m’af­franchir des règles, des réflex­es que j’ai pris avec Kasabi­an. Avec le groupe, on recherche sou­vent un son assez agres­sif, quelque chose de tran­scen­dant à tra­vers la vio­lence. Sur The S.L.P., ” rhythm was the key”. J’ai ten­té des choses beau­coup plus min­i­mal­istes et ryth­miques, moins agres­sives. Il me fal­lait trou­ver une manière de trans­met­tre l’én­ergie sans vio­lence, en dévelop­pant notam­ment le côté émo­tion­nel de ma musique.

Dans cet album, il y a trois inter­ludes musi­caux inti­t­ulés “Mean­while…”, avec des sonorités très ciné­matographiques. C’est quelque chose qui t’in­spire ?

Tout d’abord, je suis un immense fan de com­pos­i­teurs du début des années 70, comme Ennio Mor­ri­cone ou John Bar­ry. Ils parvi­en­nent à trans­met­tre des choses incroy­ables à tra­vers leurs com­po­si­tions, avec un son très pro­pre. Ensuite, tout le con­cept de “Mean­while…” vient des bandes-dessinées, où pen­dant une scène d’ac­tion, le lecteur est trans­porté vers une intrigue par­al­lèle : “Pen­dant ce temps là, dans la Bat­cave…” J’aime évo­quer des images, don­ner un effet de sur­prise à l’au­di­teur qui se demande où il va être emmené dans le morceau suiv­ant. Tu fer­mes les yeux et paf ! Te voilà dans un tout autre univers.

Un autre univers que tu explores est celui des dance­floors, avec notam­ment “Nobody Else”, qui sonne très club…

C’est un morceau esti­val, il me sem­ble par­fait pour rouler en décapotable au milieu de beaux paysages ! Il me fait bizarrement penser à deux choses qui n’ont pas grand-chose à voir : Mar­vin Gaye, et “Music Sounds Bet­ter With You” de Star­dust.

C’est drôle, car tu par­les surtout d’in­spi­ra­tions améri­caines ou français­es. Pour­tant, l’al­bum sonne assez british. Cer­taines chan­sons ont par exem­ple pu me faire penser à Hot Chip ou Alt‑J

À une époque, je n’aimais pas être sans cesse com­paré aux mêmes groupes du Nord de l’An­gleterre, comme les Stone Ros­es ou Oasis. C’est une analyse ter­ri­ble­ment réduc­trice, qui met directe­ment ta musique dans une case trop petite pour elle. Mais c’est vrai, je pense qu’un truc unique relie les artistes bri­tan­niques ; l’at­ti­tude, la per­son­nal­ité, l’ac­cent. Même si en ce moment, je me sens plus proche de ce que peu­vent faire les Français !

Avec sa palette sonore et ses mul­ti­ples invités, ce disque risque d’être assez com­plexe à jouer en live. Com­ment comptes-tu t’y pren­dre ?

Je ne prévois pas de jouer beau­coup de gui­tare, plus d’en­doss­er un rôle d’enter­tain­er à l’an­ci­enne. Je veux créer une belle ambiance, avec beau­coup de pro­jec­tions etc… C’est un chal­lenge, on bosse là-dessus en ce moment. Mais en tout cas, cela promet d’être très intéres­sant !

The S.L.P. est disponible depuis le 30 août :

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