Un dancing suédois en 1948 / © CLASSIC PICTURE LIBRARY / ALAMY IMAGE BANK

Avant les clubs, il y avait quoi ?

Quelle est l’origine du club­bing et des dis­cothèques ? Depuis quand se rassemble- t‑on, la nuit tombée, pour y danser jusqu’au petit jour au son d’une musique qui enflamme les corps et les sens ? Petite his­toire des clubs et de la nuit fes­tive, qui prend sa source à Paris, au XIXe siècle.

Arti­cle issu du Tsu­gi 135, tou­jours disponible en kiosque et à la com­mande en ligne.

Si le phénomène de la dis­cothèque tel que nous le con­nais­sons, avec ses DJs, sa scéno­gra­phie, son sound-system, ses tribus et ses idéaux, est issu du dis­co new-yorkais des années 70, les inter­pré­ta­tions sur ses orig­ines vari­ent. Cer­tains évo­quent les clubs avant-gardistes ital­iens des années 60, d’autres les dis­cothèques parisi­ennes de l’après sec­onde guerre mon­di­ale. Mais pourquoi ne pas évo­quer les fêtes zazous des années 40, les juke-joints afro-américains ou les bals parisiens du XIXe siècle ?

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clubsL’invention de la nuit

C’est au XIXe siè­cle que la notion de plaisir et de loisir noc­turnes se développe au sein de la pop­u­la­tion de Paris, qui béné­fi­cie, plus tôt que les autres métrop­o­les occi­den­tales, des bien­faits de l’éclairage au gaz. Le Boule­vard, qui s’étend de la Madeleine à la Bastille, où se con­cen­trent théâtres, bals, cafés, cabarets, restau­rants, eux-mêmes sou­vent illu­minés de façon spec­tac­u­laire, con­stitue alors le lieu prin­ci­pal de fêtes et de plaisirs qui s’étendent bien après minu­it et se ter­mi­nent sou­vent aux abor­ds des Halles cen­trales où, au petit matin, se mêlent le monde du tra­vail et ceux que l’on désigne déjà sous le nom de « noctambules ».

La péri­ode allant de 1830 à 1870 cor­re­spond à l’apogée et à la mas­si­fi­ca­tion du phénomène des bals publics, qui rassem­blent chaque semaine, dans une grande mix­ité sociale, des dizaines de mil­liers de per­son­nes. Un phénomène qui, au cours des décen­nies suiv­antes, per­dra de son car­ac­tère pop­u­laire, tout en annonçant le développe­ment d’une indus­trie du diver­tisse­ment dans l’ensemble du monde occi­den­tal. De l’autre côté de l’Atlantique, loin de la fureur de la pol­ka dan­sée dans les bals parisiens, les anciens esclaves afro-américains dis­posent dans le sud-est du pays de leurs pro­pres lieux, les juke-joints ou bar­rel house, où ils peu­vent enfin se réu­nir et y pos­er les bases d’une cul­ture qui, bien­tôt, se répan­dra à tra­vers le monde. Libéré de l’esclavage en 1862, mais souf­frant de la ségré­ga­tion des ter­ri­bles lois Jim Crow, le peu­ple noir peut y boire, jouer et bien sûr écouter des folk rags, ébauch­es du rag­time et du jazz, aux­quels suc­cè­dent le plus fiévreux boogie-woogie ain­si que le blues.

 

Du Mississippi à Saint Germain-des-Prés

Paris fait juste­ment par­tie des pre­mières métrop­o­les européennes à accueil­lir les musi­ciens de jazz et la cul­ture afro-américaine, par­ti­c­ulière­ment entre Mont­par­nasse et Saint-Germain. Là, une faune bohème et inter­na­tionale, com­posée d’artistes et d’aristos, aux­quels vien­nent se join­dre des fêtards de la classe moyenne, invente le Mont­par­nasse des Années Folles. Entre 1913 et 1929, on y décou­vre le jazz et des dans­es qui émancipent les corps comme le shim­my et le charleston, au danc­ing de la Coupole, Bobi­no ou au célèbre Bœuf sur le toit. Ces années que l’on dit folles, décrit l’historien Antoine de Baecque, sont appelées ain­si car elles suc­cè­dent aux pri­va­tions de la pre­mière guerre mon­di­ale, mais aus­si parce qu’elles font référence au cos­mopolitisme des élites parisi­ennes, à une atmo­sphère de dépra­va­tion, voire à l’ambiguïté des gen­res et des identités.

Une nou­velle approche des corps et de la sex­u­al­ité qu’illustre la pop­u­lar­ité, au sein de ce micro­cosme, du Mon­o­cle, club les­bi­en, ou du Tav­er­na­cle, « boîte à folles », ain­si que la fig­ure plus pop­u­laire de la garçonne, femme éman­cipée des injonc­tions de la société patri­ar­cale. La moder­nité de l’entre-deux-guerres s’incarne par ailleurs dans le swing, à la fois musique et danse. Une frange de la jeunesse issue des class­es moyennes supérieures, les zazous à Paris et les swingju­gend à Berlin et Ham­bourg, que l’on pour­rait con­sid­ér­er comme les tribus pio­nnières des contre-cultures du XXe siè­cle, se pas­sionne pour cette musique inter­prétée par des big bands. Une musique énergique et vire­voltante, sur laque­lle ils dansent dans les clubs jazz, dans une cave ou autour d’un gramo­phone, que l’on écoute encore pen­dant la guerre, mal­gré le pou­voir nazi qui voit dans cette expres­sion «nègre», un art dégénéré. Dans son ouvrage con­sacré au dis­co, Turn The Beat Around, le jour­nal­iste Peter Shapiro con­sid­ère à ce titre que les orig­ines, dis­ons sym­bol­iques, du club­bing mod­erne, remon­teraient à ces fêtes organ­isées par ces jeunes gens épris de jazz et de musique noire, habil­lés de façon capricieuse et exubérante, qui se rassem­blaient clan­des­tine­ment pour écouter les plus beaux vinyles qu’ils étaient par­venus à sauver de la bar­barie nazie.

Un juke joint à Clarksdale, Mississippi, en 1939

Un juke joint à Clarks­dale, Mis­sis­sip­pi, en 1939 / © THE PROTECTED ART ARCHIVE / ALAMY IMAGE BANK

La discothèque moderne

Dans le Paris de l’après-guerre, un jeune pub­lic, qui témoigne d’une cer­taine mix­ité sociale et de couleur de peau, con­tin­ue à swinguer sur les musiques qu’appréciaient les zazous, ain­si que sur un nou­veau genre de jazz, le be-bop. Sym­bole d’une lib­erté retrou­vée, le jazz réu­nit une faune intel­lectuelle, artis­tique, curieuse et poli­tisée dans de petites caves, par­fois semi-clandestines, du quarti­er de Saint-Germain-des-Prés (le Tabou, L’Échelle de Jacob), où les dans­es comme le jit­ter­bug et le boogie-woogie, l’alcool et la drogue (haschich, héroïne, éther et amphé­t­a­mines), aident à oubli­er les dif­fi­cultés du rationnement. Selon Antoine de Baecque, la péri­ode qui s’ouvre à Paris à par­tir des années 1950 signe toute­fois la fin d’un héritage pop­u­laire venu du XIXe siè­cle. Bien­tôt, dans un dou­ble mou­ve­ment, les class­es pop­u­laires seront exclues de ces réjouis­sances. Quant aux femmes, elles refuseront de plus en plus l’exploitation sex­uelle dont elles étaient vic­times au fil des siè­cles précé­dents dans les étab­lisse­ments de nuit, tout en étant désor­mais soumis­es à l’injonction du mod­èle de la femme au foyer.

Les pre­mières dis­cothèques offi­cielles, qui pren­nent leur essor à Paris au cours de cette péri­ode, sont en effet loin de l’esprit du Boule­vard du XIXe. Paul Paci­ni est ain­si le fon­da­teur du pre­mier club mod­erne, le Whisky À Go-Go, exclu­sive­ment jazz, qui ouvre dès 1947, à Saint Ger­main. Le phénomène s’amplifie à par­tir de la sec­onde moitié des années 1950 avec l’ouverture de Chez Régine, l’Épiclub, ou plus tard la bien nom­mée Dis­cothèque, suiv­is du Bistin­go, du Club des St Pères, du Club Pierre Char­ron ou du Saint Hilaire. La plu­part de ces lieux fonc­tion­nent avec une clien­tèle d’habitués soigneuse­ment sélec­tion­nés, réu­nis­sant une faune de jet-setteurs, d’aristocrates, de bour­geois et d’artistes. Les signes car­ac­téris­tiques (et regret­ta­bles) du club­bing sont déjà présents : bouteille au nom du client, sélec­tion du pub­lic et accès VIP. Un phénomène qu’Antoine de Baecque définit comme une forme « d’autonomisation de la nuit » où, « close sur elle-même », elle se trans­forme et se réduit en une « autocélébra­tion de la sphère mondaine ».

Retrouvez la suite de cette article dans le Tsugi 135 : La musique fait son #MeToo, toujours disponible en kiosque et à la commande en ligne.

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