Inter[re]view : GoGo Penguin fusionne jazz et machines avec brio

Le trio anglais GoGo Pen­guin a sor­ti le 12 juin son qua­trième album éponyme. En pleine con­fi­ance, et après avoir pris son temps pour par­faire sa pro­duc­tion, ils livrent ici la ver­sion la plus aboutie de leur musique à la croisée du jazz, de l’électronique et de la musique clas­sique.

L’histoire l’a prou­vé plusieurs fois : sor­tir un album éponyme est sou­vent un signe de con­fi­ance en son son. Sou­vent, l’artiste cherche ain­si à sig­ni­fi­er qu’il estime avoir réal­isé son œuvre la plus sincère et aboutie. C’est exacte­ment ce dont il est ques­tion ici avec le trio de jazz man­cu­nien GoGo Pen­guin et son qua­trième album, sans titre donc, paru le 12 juin. En ascen­sion con­stante depuis son pre­mier album en 2014, le groupe pro­pose ici le meilleur cru de son jazz mêlant aus­si bien elec­tron­i­ca que musique clas­sique, aus­si para­dox­al que fasci­nant.

Après un pre­mier EP en 2012, le groupe se sta­bilise sous la forme d’un trio en 2013 avec l’arrivée du con­tre­bassiste Nick Blac­ka. Il rejoint ain­si Chris Illing­worth au piano et Rob Turn­er à la bat­terie, deux musi­ciens avec qui il avait déjà beau­coup joué aupar­a­vant. On retrou­ve ain­si une forme clas­sique du trio jazz, portée au som­met par des for­ma­tions comme celle de Brad Mehldau, Avishai Cohen ou Esb­jörn Svens­son. Cha­cun de ces trios a su réin­ven­ter le genre en y inté­grant des influ­ences rock ou élec­tron­iques, et c’est cet héritage que le groupe a inté­gré dès son pre­mier album, V2.0. Par­fois présen­té comme de la musique élec­tron­ique jouée de manière acous­tique, l’album est un suc­cès qui per­met aux Anglais de sign­er avec le pres­tigieux label de jazz Blue Note (label d’Ornette Cole­man, John Coltrane, Miles Davis, Her­bie Han­cock, mais aus­si Robert Glasper ou Mar­cus Miller, par­mi de nom­breux autres).

L’elec­tron­i­ca est la musique qui nous relie.”

S’ensuivent deux albums, Man Made Object en 2016 et A Hum­drum Star en 2018, et un rythme de tournée effréné. « En 2016, nous avons passé 200 jours en tournée, loin de chez nous. Ça deve­nait dif­fi­cile à tenir » explique le con­tre­bassiste Nick Blac­ka. Pour lui, cette pres­sion ne venait pas du label, mais d’eux-mêmes, pour « faire un album rapi­de­ment et repar­tir en tournée ». « Nous nous sommes dit qu’on avait besoin d’un peu plus de temps pour tra­vailler sur notre prochain disque » poursuit-il. Un temps d’ar­rêt néces­saire, notam­ment pour le pianiste, tout récem­ment devenu père.

Le tra­vail sur ce nou­veau disque s’est donc étalé sur plusieurs mois. Ce temps a servi à appro­fondir une for­mule inchangée depuis les débuts du groupe. On y retrou­ve les mêmes influ­ences majeures : la con­struc­tion répéti­tive, pré­cise et à base de motifs peut rap­pel­er la musique clas­sique con­tem­po­raine de Philip Glass ou Steve Reich ; les beats de bat­terie et le tra­vail des tex­tures sonores vien­nent directe­ment de l’electronica anglaise de Four Tet ou Jon Hop­kins. Plus que le jazz, « l’electronica est la musique qui nous relie » selon Nick Bac­ka. Mais surtout, le groupe pour­suit le tra­vail d’hybridation des Norvégiens de l’Esbjorn Svenssön Trio (ou E.S.T.), dont le leader est mal­heureuse­ment décédé d’un acci­dent de plongée en 2008. « En avance sur son temps », souligne Bac­ka, il a été nova­teur dans l’intégration d’éléments de musique pop, rock et élec­tron­ique dans le jazz, avec l’emploi de nom­breux effets sonores. « D’une cer­taine manière, nous reprenons les choses où ils les ont lais­sées. » À savoir, en pous­sant encore plus loin l’aspect élec­tron­ique.

Ain­si, cer­tains titres ont été écrits directe­ment à l’aide d’Ableton. « C’est une manière sim­ple de sché­ma­tis­er des idées et de voir com­ment elles son­nent, avant de les trans­fér­er sur les instru­ments acous­tiques » explique le con­tre­bassiste. Par exem­ple, le final du titre « F Major Pix­ie », où l’ambiance change rad­i­cale­ment, a été écrit sur ce logi­ciel, et c’est dans un sec­ond temps que les musi­ciens ont repro­duit cela sur leurs instru­ments. Il n’est donc pas ques­tion d’u­tilis­er l’in­for­ma­tique de la même manière qu’un pro­duc­teur élec­tron­ique, puisque la final­ité est de jouer cette musique de manière acous­tique. « Ça n’arrive jamais jusqu’au mix final, en général c’est juste pour enten­dre ce que donne une idée. »

C’est une ques­tion d’expressivité et d’émotion, pas de savoir si c’est du jazz ou non.”

Car c’est bien là la force du groupe : tous les sons sont acous­tiques, béné­fi­ciant seule­ment de quelques effets de réverbe ou, ponctuelle­ment, de dis­tor­sion. Si les Anglais parvi­en­nent si bien à coller aux effets de l’electronica, c’est grâce à un tra­vail de pro­duc­tion métic­uleux, poussé ici à son max­i­mum. Les ingénieurs du son Joe Reis­er (« le qua­trième mem­bre du groupe », qui les suit en tournée) et Bren­dan Williams étaient même présents dès les répéti­tions. Il en résulte un son très organique, aidé par cer­taines manip­u­la­tions comme appli­quer de la mousse sur les cordes du piano (« Kora ») ou en blo­quant cer­taines cordes avec divers objets (« Don’t Go »). Plus glob­ale­ment, l’album est remar­quable­ment équili­bré dans son ensem­ble, en ter­mes de sonorités comme de struc­ture.

Tout ceci donne donc cet album, sans doute le meilleur pro­duit par le groupe. « Les com­po­si­tions et la manière dont nous les jouons sont plus proches que jamais de ce que nous voulions faire depuis le début » affirme Nick Blac­ka. Pour lui, le disque est « la meilleure représen­ta­tion du groupe », et on ne peut que lui don­ner rai­son. Ce qui fait de cet album une bonne porte d’entrée dans leur musique, mais aus­si un repère pour analyser les para­dox­es de leur musique. Évac­uons d’emblée la sem­piter­nelle et stérile ques­tion : « mais est-ce que c’est vrai­ment du jazz ? », car, comme le dit sim­ple­ment le con­tre­bassiste, « c’est une ques­tion d’expressivité et d’émotion, pas de savoir si c’est du jazz ou non ».

Mais cette musique est juste­ment para­doxale dans son expres­siv­ité. Elle com­porte à la fois la froideur de l’électronique tout en étant pleine de la chaleur du jazz ; elle a la pré­ci­sion par­fois raide de la musique clas­sique et la sou­p­lesse d’une musique impro­visée ; une approche très cérébrale de l’écri­t­ure mais aus­si très expres­sive dans ses mélodies et ses cli­max exaltés. Tout autant élec­tron­ique et acous­tique, elle trans­porte une émo­tion dif­fi­cile à définir, si ce n’est peut-être par le terme d’élégiaque. « On ne veut pas dire aux gens quoi ressen­tir en nous écoutant » déclare Nick Blac­ka. À cha­cun, donc, de savoir si cette musique réus­sit à se fray­er un chemin dans son cœur, ou si elle ne reste qu’une musique mécanique et froide.

© Jon Shard & Paul Mid­dlewick

Et parce qu’aucune musique ne saurait être séparée de son con­texte, il con­vient de rap­pel­er que la sor­tie de ce disque a été décalée d’une semaine en rai­son des mou­ve­ments ayant suivi la mort de George Floyd. Les mem­bres de GoGo Pen­guin sont blancs, et leur musique, dans son approche hybride, peut sem­bler décon­nec­tée de l’héritage africain du jazz comme de la musique élec­tron­ique. Mais cela n’empêche pas ses mem­bres d’être con­scients de ces enjeux. « Nous voulions nous mon­tr­er sol­idaires. [Décaler la sor­tie du disque] est une façon de don­ner un temps aux gens pour réfléchir et se mon­tr­er sol­idaires envers ceux qui ne béné­fi­cient pas du priv­ilège Blanc » déclare Nick Blac­ka. « Blue Note est le foy­er his­torique d’un grand nom­bre d’artistes Noirs. La musique que nous faisons vient d’eux. Nous devons soutenir ce qu’il se passe dans le monde. »

Le nou­v­el album de GoGo Pen­guin est disponible sur toutes les plate­formes

(Vis­ité 928 fois)