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Brain Performance Mix by The Absolut Company Creation © Sarah Bastin
10 mai 2022

đŸ—žïž Brain Performance Mix : crĂ©er et contrôler de la musique par la pensée

par Alexis Bernier

C’est un dĂ©fi digne de la sciencefiction qu’ont relevĂ© MolĂ©cule et The Absolut Company Creation : inventer un nouvel instrument pilotĂ© par la pensĂ©e et partir avec lui en tournĂ©e. Les derniĂšres rĂ©pĂ©titions du Brain Performance Mix viennent de se dĂ©rouler avant une premiĂšre Ă  Paris au 104 le 18 mai et le dĂ©part sur les routes. Musique Ă©lectronique et nouvelles technologies s’associent Ă  nouveau pour dessiner le futur.

Article issu du Tsugi 150 : Dylan Dylan, u.r.trax, Marina Trench, Romane Santarelli : Électro, le Monde d’AprĂšs

 

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C’est la glorieuse incertitude, non pas du sport, mais de la création. Jusqu’à la fin de la tournée, il y aura de quoi s’inquiéter pour l’équipe du BPM, l’acronyme de Brain Performance Mix, imaginé comme « la première performance musicale créée et contrôlée par la pensée d’un artiste » et dont nous avons déjà un peu parlé dans Tsugi. « L’instrument est prêt, il est tout jeune, mais il fonctionne. Je lui ai même donné un nom, Jil », raconte Molécule quelques jours avant d’entrer en résidence pour les premières répétitions en situation de ce concert d’un genre nouveau, sur lequel il travaille depuis de nombreux mois. « En revanche, on ne sait pas encore comment Jil va réagir lorsqu’on va l’utiliser sur scène en public. Comment les jeux de lumière, les réactions du public ou les éventuelles interférences dues à la saturation des ondes Bluetooth dans une salle de concert vont l’affecter. D’ailleurs, je ne sais même pas comment je vais réagir moi-même, utiliser cet instrument demande une énorme concentration. Mais si cette fragilité du dispositif et les zones d’ombre qui entourent cette performance sont inquiétantes, elles sont surtout très excitantes, d’autant que je ne veux pas de filet de sécurité. Je ne souhaite pas truquer la performance, si cela ne marche pas, cela ne marche pas, il faut l’assumer. » BPM est né en 2019 grâce à l’impulsion de la structure de mécénat The Absolut Company Creation qui, depuis 2016, a aussi permis la naissance de OX puis de Physis, deux installations scénographiques lumineuses associant déjà musique électronique et nouvelles technologies, qui ont accompagné dans le domaine des neurotechnologies. « Ils avaient développé un casque très léger permettant de transformer les ondes cérébrales liées au cortex visuel en commandes numériques, utilisé notamment pour le monde du jeu vidéo. Nextmind souhaitait amener cette technologie dans d’autres univers et ils ont accueilli chaleureusement notre rêve un peu fou de créer le premier live conçu et contrôlé par l’activité cérébrale. »

Un voyage intérieur

Il a fallu ensuite trouver le musicien qui allait s’emparer de cette technologie pour la porter sur scène. C’est ici qu’intervient Romain De La Haye-Serafini, plus connu sous le nom de Molécule, notamment pour son travail dans le domaine du field recording et qui reconnaît volontiers « aimer tester de nouveaux outils ». Dès que l’équipe de The Absolut Company Creation lui a présenté le casque développé par Nextmind et ses possibilités, Molécule a eu une intuition : « On m’a parlé de cette technologie comme étant une sorte une troisième main permettant de faire des choses en plus avec mes machines, mais j’ai tout de suite senti que cela pouvait aller plus loin. Ouvrir et fermer des boutons avec une troisième main, c’est un gadget. Je ne suis pas certain que les musiciens aient vraiment besoin d’une main supplémentaire. » Ce qui intéresse Molécule, c’est « d’être face à une technologie qui nécessite de la concentration, presque un voyage à l’intérieur de soi, pour envoyer des ordres, piloter la machine, ce qui me semble assez proche de la création elle-même. La technologie développée par Nextmind se fonde sur l’activité cérébrale, ils ont trouvé un moyen de la capter et de s’en servir pour faire exécuter des commandes. En ce qui me concerne, je voulais que l’humeur du musicien influe sur la manière dont les commandes allaient être effectuées et donc sur la façon dont l’instrument allait sonner. Mon souhait était d’arriver à inventer un instrument original à partir de cette technologie et qu’il sonne différemment selon la personne qui l’utilise et son humeur du jour ». La science-fiction n’est pas loin. Pour tirer le maximum de la technologie développée par Nextmind, dépasser le simple, bien que déjà spectaculaire, stade consistant à ouvrir ou fermer des commandes uniquement avec son cerveau, pour « obtenir grâce au capteur posé sur le crâne des informations en continu, qui vont faire évoluer le son de l’instrument selon l’état d’esprit de la personne qui en joue », un troisième cerveau arrive à bord en 2021, Benjamin Lévy. Pur produit de l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique), comme il se définit lui-même, Benjamin Lévy est à la fois ingénieur, informaticien et musicien (violoncelliste), et il a toujours travaillé à associer sciences et musique. Après avoir fait toute sa carrière à l’Ircam, Benjamin Lévy vient de le quitter lorsque la proposition de collaboration avec Molécule lui tombe dessus. « Ce qui m’a attiré, c’est de combiner une technologie de pointe avec une création musicale et aller jusqu’à un concert. C’est ce que j’ai fait durant des années à l’Ircam. Cette fois, j’allais avoir l’occasion de le faire dans un autre monde de musique. Un nouvel horizon. » Ensemble, Molécule et Benjamin vont encourager Nextmind à ouvrir le capot de leur invention et développer Jil, pour qu’il soit non seulement commandé par la pensée, mais qu’il permette aussi de véritablement sculpter le son.

Brain Performance Mix feat Molécule by The Absolut Company Creation © Sarah Bastin

L’instrument du futur

Reste à en jouer sur scène. Car des trois défis du projet BPM, créer un nouvel instrument, en jouer sur scène et rendre compréhensible par le public ce qu’il permet de faire – alors que par nature son utilisation est invisible –, la dernière phase n’est pas la plus simple. Comment rendre visible l’invisible alors même que lors d’un live de musique électronique, nombreux sont ceux qui ont souvent du mal à comprendre ce que le musicien fait avec ses machines ? Lors d’un live BPM, il ne tourne même plus de boutons. L’agence Franz & Fritz, spécialisée dans l’utilisation de la lumière et la création de scénographies spectaculaires (pour de nombreux défilés de mode, mais aussi pour Clara Luciani ou le festival Peacock), va proposer de séparer la scène en deux espaces, celui d’un studio classique, véritable tableau de bord des machines de Molécule, et celui réservé à Jil, incarné sous la forme très pure d’un monolithe inspiré par celui de 2001, l’Odyssée de l’espace. Sur scène, Molécule fait des allers-retours entre l’un et l’autre, le casque de Nextmind serré – « jusqu’à faire saigner » – sur la tête. Lorsqu’il se présente devant Jil, tel un astronaute du film de Stanley Kubrick, le « processus de calibration » se met en place jusqu’à ce qu’une voix synthétique annonce « cerveau connecté ». Molécule peut alors façonner le son, le travailler avec son cerveau et ensuite retourner à ses machines pour en jouer sans que la connexion neuronale soit interrompue et que Jil cesse de réagir aux émotions du musicien. À chaque fois que Molécule se présente devant Jil, les mains dans le dos, le son évolue comme s’il était vivant. Alors, pour mieux faire appréhender cette abstraction, il faut une part de théâtralité dans ce show, sans qu’elle ne soit jamais au détriment de la musique, particulièrement intense et résolument dansante avec ses clins d’Ɠil aux Daft Punk. Même sans toujours saisir ce qui se passe, la musique garde tous ses droits. Des premières répétitions, Molécule est sorti heureux mais épuisé par la concentration que l’exercice demande durant plus d’une heure. « Finalement, ce n’est pas tant Jil qui est affecté par l’intense light show conçu par Franz & Fritz que moi. J’ai parfois du mal à fixer mon attention. » Quant aux interférences des signaux Bluetooth que redoutait Benjamin Lévy, elles ne semblent pas non plus affecter « l’instrument du futur », comme tous en parlent avec fierté. La première du Brain Performance Mix aura lieu le 18 mai prochain au 104 à Paris sur invitation. Molécule partira ensuite en tournée dans diverses salles, en soirée spéciale lors du closing de Nuits Sonores à Lyon le 29 mai, en ouverture du Weekend des curiosités au Bikini à Toulouse le 2 juin, au Bon Air à Marseille le 3 juin ou au Peacock en septembre. En clair, demain est déjà aujourd’hui.

 

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