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©Glauco Canalis
24 juillet 2020

Inter[re]view : Ce superbe album de Kamaal Williams n’est pas du jazz, « c’est du Wu funk »

par Jacques Simonian

Après l’introductif et désormais classique Black Focus avec le batteur Yussef Dayes, et le plus complexe The Return en solo qui encapsulait « l’essence du Londres underground », le virtuose du clavier Kamaal Williams revient avec un tout nouveau disque, Wu Hen. Un long qui en dit beaucoup sur son identité personnelle et artistique, qui l’impose (enfin) avec fracas, comme une référence d’outre-Manche – pour ne pas affirmer autre chose.

Sous un soleil de plomb à l’une des tables de l’Hôtel Amour, au lendemain d’une Fête de la musique un poil spéciale pendant laquelle Kamaal Williams – Henry Wu pour le civil – ridait sur le toit d’une caisse dans le Pigalle de son ami Stéphane Ashpool, nous avons rencontré le natif de Peckham pour parler de Wu Hen, sa toute dernière proposition musicale ; aussi complète que géniale. Autant vous l’avouer tout de suite, et bien entendu, en accord avec les dires de son créateur : “Wu Hen est [s]on meilleur album, le disque ultime”. Alors, que se cache-t-il sous cette pochette à la fois suggestive et évasive réalisée par le peintre en vogue Othelo Gervacio ?

« Wu Hen est mon meilleur album, le disque ultime. »

Artwork

Si vous connaissez l’artiste et ses obsessions, vous serez donc familier avec cette composition à trois, déjà bichonnée sur ses précédents essais, octroyant “le plus d’espace possible, permettant à chaque musicien de “s’exprimer le plus librement qu’il soit”. Selon cette idée précise, on est heureux de retrouver à la baguette pour la totalité des cordes du disque, Miguel Atwood-Ferguson, dont la réputation et le brio se mesurent à son grand nombre de collaborations (Ray Charles, Flying Lotus, Dr. Dre, Seu Jorge, Thundercat…). Mais Kamaal a le nez fin, et son flair, en plus de l’allier au(x) meilleur(s), l’a amené à s’associer à un jeune artiste totalement dévoué au saxophone, rencontré en tournée, à Atlanta : Quinn Mason. Un talent brut, “un frère”, qui n’a ni plus ni moins “complètement changé [s]a façon globale de comprendre la musique.”

Avec eux, mais aussi en compagnie du New-Yorkais Greg Paul à la batterie – “le responsable de ce groove appuyé” –, le bassiste Rick James – “un nom comme ça, ça ne s’invente pas” —, Alina Bzhezhinska à la harpe et la chanteuse Lauren Faith sur le funky « Hold On » (qu’on vous présentait en avant-première), Wu Hen prend une tout autre ampleur. Pour une fois sous ce nom, Kamaal Williams se détache de ce côté plus expérimental, pour finalement accoucher d’un son plus organique, précis, à en faire pâlir les musiciens issus du monde académique du jazz. Sans les nommer, et sans en être, le Londonien s’amusera simplement à dire : “Les mecs, vous vouliez du jazz ? OK, vous l’avez !” Une posture de rupture, ou à l’inverse, d’élévation, qui a le mérite d’être directe.

Comme un exemple parmi d’autres, prenons le morceau « Pigalle ». Un titre qui nous a renvoyé non sans nostalgie dans ce Paris early fifties qui séduisait déjà le jeune Miles Davies – “le vrai monde du jazz” acquiesce Kamaal. En plein cœur de ce Saint-Germain-des-Prés, qui vibrait aux souffles des instruments à vent, transpirant sur ces ritournelles de pianos qui rappellent la façon de jouer des batteurs. Ce don avec technique, ces claviers qui sonnent comme des percussions et qui agissent comme de solides “fondations”, c’est effectivement la signature du londonien. Un style ultra-reconnaissable, perfectionné depuis ses débuts, et finalement labellisé comme étant du “Wu funk”. D’un check assuré et de ce “you got it baby!” qui se passe de traduction, nous sommes flattés d’avoir visé juste.

 

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En plus d’être son nom d’usage, Henry Wu est également l’alias que le Londonien embrasse lorsqu’il se mue en DJ. Un producteur chevronné, en bon Anglais, fanatique de house – et par extension de broken beat. Son amour pour ce genre, il l’a constamment chéri, et comme sur tous ses disques jusqu’ici, Kamaal Williams a toujours eu cette volonté de proposer “une version live de la house music – ce qui était d’ailleurs l’idée de base de Black Focus [son premier album sous Yussef Kamaal, avec le batteur Yussef Dayes]”. Pour Wu Hen, c’est le track « Mr Wu » qui décroche ce précieux rôle ; et quel nom plus approprié à ça, finalement ?

Puisque Kamaal Williams mentionne son premier disque, nous n’avions pas d’autre alternative que de lui demander un bref commentaire sur le long de Dayes et Tom Misch. La réponse vaut son pesant d’or : “Tu sais, je suis un sportif, un vrai compétiteur. Je pensais que son album me remettrait illico au boulot. Mais ça n’a pas été le cas, son disque m’a vraiment déçu. Yussef n’est pas censé être le meilleur batteur ? On a déjà fait un classique ensemble, alors, s’il est chaud, retournons en studio pour faire un Black Focus 2 !” On ne va pas refaire l’histoire, mais si on peut la faire avancer…

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