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©Brian Purnell
5 juin 2020

Céline Dion : pour qu’on l’aime encore

par Tsugi

Cette semaine, Tsugi vous invite à lire ou relire cinq articles de la série consacrée aux pop stars, initialement publiée dans le zine bordelais Le Gospel (le #6 se chope ici). Aujourd’hui, nous posons un regard sur la vie de Céline Dion, star gigantesque pleine d’humanité, devenue une figure d’identification pour tous les cœurs brisés.

Par Adrien Durand

La surexposition de la vie privée des artistes est un frein à l’imagination des fans, forcément. Après être apparus, des décennies durant, comme des Dieux de l’Olympe descendant parmi les hommes le temps d’un concert, une signature ou une éventuelle partie de jambes en l’air dans un luxueux hôtel, les stars du rock et de la pop doivent désormais se présenter à nous hors de toute mise en scène (en apparence bien sûr) et artifices : humains, accessibles avec une fenêtre ouverte en permanence sur leur intimité, sans exposer leur richesse et leur bien être de manière trop éhontée, au risque de se faire guillotiner (virtuellement).

Au lycée, j’étais obsédé par un groupe qui s’appelait Everclear, un trio américain, arrière-garde grunge californienne un peu commerciale. Je lisais les paroles encore et encore et je m’identifiais énormément au chanteur et à ses histoires de mal-être, d’héroïne et de bébé mort (on est bête quand on a 15 ans). Une question me taraudait souvent : qu’était-il en train de faire, là tout de suite, pendant que je buvais un Fanta assis sur le trottoir devant une maison de lotissement ?

Une question que je me suis aussi souvent posée en pensant à Céline Dion, à l’instar de, j’imagine, ses nombreux fans, au fur et à mesure que la chanteuse québécoise réussissait le rare exploit d’apparaître à la fois accessible (presque un bien public) et inatteignable dans une tour d’ivoire construite par le music business.

 

L’Amérique pour les nuls

La première fois que je suis allé à Montréal, des amis m’ont fait traverser Charlemagne : “c’est la ville de Céline”. Il y a deux types d’artistes : ceux qu’on appelle par leurs prénoms et les autres. Elvis, Johnny, Miles et donc Céline. Celle-ci a explosé au visage du public et des médias français en 1995 avec son album D’eux, son quinzième pourtant, produit et écrit par Jean-Jacques Goldman. Sur la pochette, baignée d’un halo vaporeux très 4AD, qui accentue cette impression de fragilité évanescente au bord du songe, y apparaît une jeune femme portant tous les attributs de la girl next door du milieu des années 1990, carré Rachel Green et sourcils amincis. Succès commercial en forme de raz-de-marée (c’est l’album francophone le plus vendu à ce jour), D’eux s’accompagnait d’une promotion qui mettait en avant cette chanteuse au charisme mesuré, douce, docile et effacée (Goldman lui aurait demandé de calmer le jeu sur le volume surhumain de sa voix pour séduire le public français).

« The French album » (surnom donné au disque) résonne comme un souffle transatlantique. Baigné de clins d’œil sonores au rock américain (tel qu’il est fantasmé par les fans de Johnny Hallyday et Dick Rivers) et d’une production radiophonique glaçante et épique (« Je ne sais pas », réminiscence du « In The Air Tonight » de Phil Collins), il est une première incursion de la chanson française dans ce qu’on appelait à l’époque la variété internationale. En même temps qu’un nouveau standard de la pop FM déprimée (la mort de l’amour, la vie impossible sans partenaire masculin). Celui qui ouvrira les portes de l’enfer à des descendants plus ou moins légitimes (Garou, Eve Angeli, Lara Fabian…).

Teeth

En 1986, Céline Dion, pourtant, peine à dépasser les frontières québécoises. C’est pour toi ne s’est écoulé qu’à 50 000 exemplaires et n’a pas été promu internationalement. Impressionnée par la carrière de Michael Jackson, la jeune chanteuse décide à son tour de se métamorphoser. Elle change de maison de disques, travaille son anglais et se fait refaire les dents, substituant à ses charmantes quenottes en bazar, une mâchoire de top model constituée de petits carrés blancs tenus en rang par la chirurgie. En vain. Durant les premières années de la promotion de cette Céline 2.0, les médias à scandales (du moins en France) ne cesseront de ressortir les clichés d’une chanteuse timide, voire pataude, gentille et inoffensive aux dents de travers. Entachée par le mépris des Français pour leurs cousins du Québec, Céline Dion n’est pas encore prise au sérieux, moquée pour son physique (celui d’avant) et soupçonnée d’être un produit marketing. Ça ne l’empêche pas de percer le marché américain, beaucoup plus familier de la chirurgie et de la pop vocale surpuissante, en vogue au début des années 1990 au pays de Boyz II Men et Toni Braxton.

Dans le film d’horreur Teeth sorti en 2007, une jeune femme dévore le pénis de ses assaillants avec un vagin doté de dents. Échappant à une tentative de viol par un de ses compagnons d’un groupe prônant l’abstinence avant le mariage, elle va utiliser ce vagina dentata pour affronter la violence des hommes. Ces dents acérées devenues symbole de résistance à l’aliénation patriarcale, ce sont probablement celles dont on a débarrassé Céline Dion pour qu’elle devienne une pop star sage et qu’elle rentre dans le rang. Avec aux manettes, des hommes de l’ombre bien décidé à exploiter au maximum les possibilités de la chanteuse québécoise, Goldman donc et son manager René Angélil.

 

“C’est arrivé comme dans les films”

Céline Dion chante les amours impossibles, la tristesse d’être seule et abandonnée. Elle devient une possible figure d’identification pour les amoureux éconduits, aux sentiments non partagés, avec une universalité qui impressionne pour une approche si dramatisante (allant de Xavier Dolan à ma prof de musique qui nous fit apprendre par cœur en 4ème « Pour que tu m’aimes encore », sorte de version d’Orphée et Eurydice pour banlieues résidentielles).

Cette mythologie des amours désespérés et irréalisables n’est pas sorti de nulle part. À l’âge de 12 ans, Céline Dion, enfant de la balle, encouragée par sa famille, fait parvenir une démo à un impresario important au Québec. Il s’appelle René Angélil et “the rest is history”.

Contée mille fois, la romance de Céline et René est devenue par le miracle de la communication contemporaine une histoire d’amour contre vents et marées, naviguant dans les eaux agitées de vérités plus ou moins avérées entre A Star is Born et Titanic (dont la BO fera passer Céline Dion à la postérité).

“Ce soir de 1988, où elle remporte l’Eurovision, devant 600 millions de téléspectateurs, René n’est pas dans la lune, mais aux anges. Quand il la retrouve dans sa chambre d’hôtel, comme ils le font depuis des années pour débriefer, il n’ose pas poser sur sa joue le chaste baiser qu’il lui a toujours donné pour lui souhaiter bonne nuit. Alors elle s’en offusque : “Tu ne m’as pas embrassée, René Angélil”.

On n’en saura pas plus sur ce qui se passe entre la jeune femme de 20 ans et son manager derrière la porte fermée. “C’est arrivé comme dans les films, dira René avec pudeur. Le coeur n’a pas d’âge”. Quand il ouvre ses bras, effrayé, pour se réfugier dans sa chambre, Céline Dion ne le laisse pas partir : “Si tu ne viens pas, je vais frapper à ta porte”. Elle n’aura pas besoin de mettre sa menace à exécution. René ne la quittera plus.”

Alors qu’à la même époque, Maïwenn épouse Luc Besson à l’âge de 15 ans sans que personne de ce côté de l’Atlantique ne se pose quelque question, le récit des amours de René Angélil et Céline Dion fait l’objet d’un storytelling différent. Un coup de foudre mutuel et platonique transformé en relation physique assumée à l’initiative de la jeune chanteuse. René Angélil, figure forte (son manager), déjà divorcé deux fois et qu’elle côtoie depuis ses 13 ans, aurait résisté avant que l’amour ne triomphe. Mais de quoi ? De sa minorité ? Quoiqu’il en soit de la vérité (qu’on ne connaîtra jamais, mais la réaction courroucée de Maman Dion en dit long), le tout dénote d’une certaine science de la communication et du marketing et transforme Barbe Bleue en Roméo Montaigu. Aux yeux du public, Céline Dion incarne désormais par ce tour de passe passe à la fois le sentiment de dévastation d’une relation impossible et celui d’un amour invincible au-delà de la mort. De la cérémonie des Oscars au Stade de France, elle devient gigantesque.

 

Viva Las Vegas

L’histoire de la culture populaire récente est peuplée d’une autre mythologie, celle des artistes reclus, retirés du monde, un quasi-blasphème à l’époque de la surexposition médiatique des premières décennies du XXIème siècle. Provisoirement éloignée de la scène publique au début des années 2000 (pour officiellement gérer sa grossesse, officieusement, le premier diagnostic de cancer de son manager de mari), Céline Dion va réaliser pleinement l’idéal presque dystopique d’une méga star accessible et pourtant si proche de ses fans en se produisant lors de 723 concerts exclusifs à Las Vegas entre 2003 et 2007. Accueillie dans une salle à 95 millions de dollars, construite spécialement pour l’accueillir, Céline Dion devient un symbole du statut réservé aux stars de la pop. Elle est enfermée dans une cage dorée et réduite à donner de la voix pour les touristes et fans du monde entier, à quelques centaines de mètres des acrobates du Cirque du Soleil et des strip clubs de la capitale du vice. Une sorte de Salinger qu’on aurait enfermé dans un cirque de freaks pour lire encore et encore L’attrape-cœurs aux adolescents du monde entier.

Alors que Whitney Houston s’effondre sous le coup d’une overdose dans sa baignoire et que Mariah Carey rejoue à longueur d’années sa chanson de Noël (le seul de ses morceaux encore toléré par le grand public), Céline Dion devient une icône de la pop culture. Une veuve courageuse qui, après le décès de René Angélil, affiche sa positivité et sa résignation en même temps qu’une croyance en l’amour qui dépasse l’entendement. Raillée pour son accent québécois et sa joie de vivre, Céline Dion ne se retourne jamais contre ses détracteurs. C’est justement son humanité et ses failles qui lui servent de gilet pare-balles (et décuple l’adhésion populaire).

Comme Amy Dunne dans Gone Girl, Céline Dion est prisonnière, sans que l’on soit sûre si c’est de son statut, son humanité, sa starification ou de l’emprise d’Angélil par delà la mort. C’est d’ailleurs en surmontant le deuil qu’elle semble pleinement se réaliser et rentrer dans son époque. En tenue extravagante au Met Ball, en sportswear Balenciaga puis sans maquillage dans le clip de « Imperfections », Céline Dion existe enfin comme une femme d’apparence libre de ses mouvements. En mère accomplie, on l’a vu monter sur scène pour chanter avec son fils René une reprise de « Black or White » de Michael Jackson associée pour toujours à l’image de l’ “amitié” du chanteur avec Macaulay Culkin. Un adieu à l’enfance étrangement choisi ou une façon d’expier une bonne fois pour toute sa vie de chanteuse aux capacités vocales surréalistes qui n’aura eu de cesse d’apparaître et disparaître. Un mirage de pop star féminine qui avance dans la vie régie par les mêmes failles et sentiments que nous. À la recherche de l’amour.

L’article original a été publié sur Le Gospel ici. Le zine #6 est disponible par là.

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