©Brian Purnell

Céline Dion : pour qu’on l’aime encore

par Tsugi

Cette semaine, Tsu­gi vous invite à lire ou relire cinq arti­cles de la série con­sacrée aux pop stars, ini­tiale­ment pub­liée dans le zine bor­de­lais Le Gospel (le #6 se chope ici). Aujourd’hui, nous posons un regard sur la vie de Céline Dion, star gigan­tesque pleine d’humanité, dev­enue une fig­ure d’identification pour tous les cœurs brisés.

Par Adrien Durand

La sur­ex­po­si­tion de la vie privée des artistes est un frein à l’imagination des fans, for­cé­ment. Après être apparus, des décen­nies durant, comme des Dieux de l’Olympe descen­dant par­mi les hommes le temps d’un con­cert, une sig­na­ture ou une éventuelle par­tie de jambes en l’air dans un lux­ueux hôtel, les stars du rock et de la pop doivent désor­mais se présen­ter à nous hors de toute mise en scène (en apparence bien sûr) et arti­fices : humains, acces­si­bles avec une fenêtre ouverte en per­ma­nence sur leur intim­ité, sans expos­er leur richesse et leur bien être de manière trop éhon­tée, au risque de se faire guil­lotin­er (virtuelle­ment).

Au lycée, j’étais obsédé par un groupe qui s’appelait Ever­clear, un trio améri­cain, arrière-garde grunge cal­i­forni­enne un peu com­mer­ciale. Je lisais les paroles encore et encore et je m’identifiais énor­mé­ment au chanteur et à ses his­toires de mal-être, d’héroïne et de bébé mort (on est bête quand on a 15 ans). Une ques­tion me tarau­dait sou­vent : qu’était-il en train de faire, là tout de suite, pen­dant que je buvais un Fan­ta assis sur le trot­toir devant une mai­son de lotisse­ment ?

Une ques­tion que je me suis aus­si sou­vent posée en pen­sant à Céline Dion, à l’instar de, j’imagine, ses nom­breux fans, au fur et à mesure que la chanteuse québé­coise réus­sis­sait le rare exploit d’apparaître à la fois acces­si­ble (presque un bien pub­lic) et inat­teignable dans une tour d’ivoire con­stru­ite par le music busi­ness.

 

L’Amérique pour les nuls

La pre­mière fois que je suis allé à Mon­tréal, des amis m’ont fait tra­vers­er Charle­magne : “c’est la ville de Céline”. Il y a deux types d’artistes : ceux qu’on appelle par leurs prénoms et les autres. Elvis, John­ny, Miles et donc Céline. Celle-ci a explosé au vis­age du pub­lic et des médias français en 1995 avec son album D’eux, son quinz­ième pour­tant, pro­duit et écrit par Jean-Jacques Gold­man. Sur la pochette, baignée d’un halo vaporeux très 4AD, qui accentue cette impres­sion de fragilité évanes­cente au bord du songe, y appa­raît une jeune femme por­tant tous les attrib­uts de la girl next door du milieu des années 1990, car­ré Rachel Green et sour­cils amin­cis. Suc­cès com­mer­cial en forme de raz-de-marée (c’est l’album fran­coph­o­ne le plus ven­du à ce jour), D’eux s’accompagnait d’une pro­mo­tion qui met­tait en avant cette chanteuse au charisme mesuré, douce, docile et effacée (Gold­man lui aurait demandé de calmer le jeu sur le vol­ume surhu­main de sa voix pour séduire le pub­lic français).

The French album” (surnom don­né au disque) résonne comme un souf­fle transat­lan­tique. Baigné de clins d’œil sonores au rock améri­cain (tel qu’il est fan­tas­mé par les fans de John­ny Hal­ly­day et Dick Rivers) et d’une pro­duc­tion radio­phonique glaçante et épique (“Je ne sais pas”, réminis­cence du “In The Air Tonight” de Phil Collins), il est une pre­mière incur­sion de la chan­son française dans ce qu’on appelait à l’époque la var­iété inter­na­tionale. En même temps qu’un nou­veau stan­dard de la pop FM déprimée (la mort de l’amour, la vie impos­si­ble sans parte­naire mas­culin). Celui qui ouvri­ra les portes de l’enfer à des descen­dants plus ou moins légitimes (Garou, Eve Angeli, Lara Fabi­an…).

Teeth

En 1986, Céline Dion, pour­tant, peine à dépass­er les fron­tières québé­cois­es. C’est pour toi ne s’est écoulé qu’à 50 000 exem­plaires et n’a pas été pro­mu inter­na­tionale­ment. Impres­sion­née par la car­rière de Michael Jack­son, la jeune chanteuse décide à son tour de se méta­mor­phoser. Elle change de mai­son de dis­ques, tra­vaille son anglais et se fait refaire les dents, sub­sti­tu­ant à ses char­mantes quenottes en bazar, une mâchoire de top mod­el con­sti­tuée de petits car­rés blancs tenus en rang par la chirurgie. En vain. Durant les pre­mières années de la pro­mo­tion de cette Céline 2.0, les médias à scan­dales (du moins en France) ne cesseront de ressor­tir les clichés d’une chanteuse timide, voire pataude, gen­tille et inof­fen­sive aux dents de tra­vers. Entachée par le mépris des Français pour leurs cousins du Québec, Céline Dion n’est pas encore prise au sérieux, moquée pour son physique (celui d’avant) et soupçon­née d’être un pro­duit mar­ket­ing. Ça ne l’empêche pas de percer le marché améri­cain, beau­coup plus fam­i­li­er de la chirurgie et de la pop vocale sur­puis­sante, en vogue au début des années 1990 au pays de Boyz II Men et Toni Brax­ton.

Dans le film d’horreur Teeth sor­ti en 2007, une jeune femme dévore le pénis de ses assail­lants avec un vagin doté de dents. Échap­pant à une ten­ta­tive de viol par un de ses com­pagnons d’un groupe prô­nant l’abstinence avant le mariage, elle va utilis­er ce vagi­na den­ta­ta pour affron­ter la vio­lence des hommes. Ces dents acérées dev­enues sym­bole de résis­tance à l’aliénation patri­ar­cale, ce sont prob­a­ble­ment celles dont on a débar­rassé Céline Dion pour qu’elle devi­enne une pop star sage et qu’elle ren­tre dans le rang. Avec aux manettes, des hommes de l’ombre bien décidé à exploiter au max­i­mum les pos­si­bil­ités de la chanteuse québé­coise, Gold­man donc et son man­ag­er René Angélil.

 

C’est arrivé comme dans les films”

Céline Dion chante les amours impos­si­bles, la tristesse d’être seule et aban­don­née. Elle devient une pos­si­ble fig­ure d’identification pour les amoureux écon­duits, aux sen­ti­ments non partagés, avec une uni­ver­sal­ité qui impres­sionne pour une approche si drama­ti­sante (allant de Xavier Dolan à ma prof de musique qui nous fit appren­dre par cœur en 4ème “Pour que tu m’aimes encore”, sorte de ver­sion d’Orphée et Eury­dice pour ban­lieues rési­den­tielles).

Cette mytholo­gie des amours dés­espérés et irréal­is­ables n’est pas sor­ti de nulle part. À l’âge de 12 ans, Céline Dion, enfant de la balle, encour­agée par sa famille, fait par­venir une démo à un impre­sario impor­tant au Québec. Il s’appelle René Angélil et “the rest is his­to­ry”.

Con­tée mille fois, la romance de Céline et René est dev­enue par le mir­a­cle de la com­mu­ni­ca­tion con­tem­po­raine une his­toire d’amour con­tre vents et marées, nav­iguant dans les eaux agitées de vérités plus ou moins avérées entre A Star is Born et Titan­ic (dont la BO fera pass­er Céline Dion à la postérité).

Ce soir de 1988, où elle rem­porte l’Eurovision, devant 600 mil­lions de téléspec­ta­teurs, René n’est pas dans la lune, mais aux anges. Quand il la retrou­ve dans sa cham­bre d’hôtel, comme ils le font depuis des années pour débriefer, il n’ose pas pos­er sur sa joue le chaste bais­er qu’il lui a tou­jours don­né pour lui souhaiter bonne nuit. Alors elle s’en offusque : “Tu ne m’as pas embrassée, René Angélil”.

On n’en saura pas plus sur ce qui se passe entre la jeune femme de 20 ans et son man­ag­er der­rière la porte fer­mée. “C’est arrivé comme dans les films, dira René avec pudeur. Le coeur n’a pas d’âge”. Quand il ouvre ses bras, effrayé, pour se réfugi­er dans sa cham­bre, Céline Dion ne le laisse pas par­tir : “Si tu ne viens pas, je vais frap­per à ta porte”. Elle n’aura pas besoin de met­tre sa men­ace à exé­cu­tion. René ne la quit­tera plus.”

Alors qu’à la même époque, Maïwenn épouse Luc Besson à l’âge de 15 ans sans que per­son­ne de ce côté de l’Atlantique ne se pose quelque ques­tion, le réc­it des amours de René Angélil et Céline Dion fait l’objet d’un sto­ry­telling dif­férent. Un coup de foudre mutuel et pla­tonique trans­for­mé en rela­tion physique assumée à l’initiative de la jeune chanteuse. René Angélil, fig­ure forte (son man­ag­er), déjà divor­cé deux fois et qu’elle côtoie depuis ses 13 ans, aurait résisté avant que l’amour ne tri­om­phe. Mais de quoi ? De sa minorité ? Quoiqu’il en soit de la vérité (qu’on ne con­naî­tra jamais, mais la réac­tion cour­roucée de Maman Dion en dit long), le tout dénote d’une cer­taine sci­ence de la com­mu­ni­ca­tion et du mar­ket­ing et trans­forme Barbe Bleue en Roméo Mon­taigu. Aux yeux du pub­lic, Céline Dion incar­ne désor­mais par ce tour de passe passe à la fois le sen­ti­ment de dévas­ta­tion d’une rela­tion impos­si­ble et celui d’un amour invin­ci­ble au-delà de la mort. De la céré­monie des Oscars au Stade de France, elle devient gigan­tesque.

 

Viva Las Vegas

L’histoire de la cul­ture pop­u­laire récente est peu­plée d’une autre mytholo­gie, celle des artistes reclus, retirés du monde, un quasi-blasphème à l’époque de la sur­ex­po­si­tion médi­a­tique des pre­mières décen­nies du XXIème siè­cle. Pro­vi­soire­ment éloignée de la scène publique au début des années 2000 (pour offi­cielle­ment gér­er sa grossesse, offi­cieuse­ment, le pre­mier diag­nos­tic de can­cer de son man­ag­er de mari), Céline Dion va réalis­er pleine­ment l’idéal presque dystopique d’une méga star acces­si­ble et pour­tant si proche de ses fans en se pro­duisant lors de 723 con­certs exclusifs à Las Vegas entre 2003 et 2007. Accueil­lie dans une salle à 95 mil­lions de dol­lars, con­stru­ite spé­ciale­ment pour l’accueillir, Céline Dion devient un sym­bole du statut réservé aux stars de la pop. Elle est enfer­mée dans une cage dorée et réduite à don­ner de la voix pour les touristes et fans du monde entier, à quelques cen­taines de mètres des acro­bates du Cirque du Soleil et des strip clubs de la cap­i­tale du vice. Une sorte de Salinger qu’on aurait enfer­mé dans un cirque de freaks pour lire encore et encore L’attrape-cœurs aux ado­les­cents du monde entier.

Alors que Whit­ney Hous­ton s’effondre sous le coup d’une over­dose dans sa baig­noire et que Mari­ah Carey rejoue à longueur d’années sa chan­son de Noël (le seul de ses morceaux encore toléré par le grand pub­lic), Céline Dion devient une icône de la pop cul­ture. Une veuve courageuse qui, après le décès de René Angélil, affiche sa pos­i­tiv­ité et sa résig­na­tion en même temps qu’une croy­ance en l’amour qui dépasse l’entendement. Rail­lée pour son accent québé­cois et sa joie de vivre, Céline Dion ne se retourne jamais con­tre ses détracteurs. C’est juste­ment son human­ité et ses failles qui lui ser­vent de gilet pare-balles (et décu­ple l’adhésion pop­u­laire).

Comme Amy Dunne dans Gone Girl, Céline Dion est pris­on­nière, sans que l’on soit sûre si c’est de son statut, son human­ité, sa star­i­fi­ca­tion ou de l’emprise d’Angélil par delà la mort. C’est d’ailleurs en sur­mon­tant le deuil qu’elle sem­ble pleine­ment se réalis­er et ren­tr­er dans son époque. En tenue extrav­a­gante au Met Ball, en sports­wear Balen­ci­a­ga puis sans maquil­lage dans le clip de “Imper­fec­tions”, Céline Dion existe enfin comme une femme d’apparence libre de ses mou­ve­ments. En mère accom­plie, on l’a vu mon­ter sur scène pour chanter avec son fils René une reprise de “Black or White” de Michael Jack­son asso­ciée pour tou­jours à l’image de l’ “ami­tié” du chanteur avec Macaulay Culkin. Un adieu à l’enfance étrange­ment choisi ou une façon d’expier une bonne fois pour toute sa vie de chanteuse aux capac­ités vocales sur­réal­istes qui n’aura eu de cesse d’apparaître et dis­paraître. Un mirage de pop star fémi­nine qui avance dans la vie régie par les mêmes failles et sen­ti­ments que nous. À la recherche de l’amour.

L’article orig­i­nal a été pub­lié sur Le Gospel ici. Le zine #6 est disponible par là.

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