Capture d'écran du clip de "Pookie"

C’est quoi votre problème avec Aya Nakamura ?

Si la cri­tique de la musique d’Aya Naka­mu­ra est néces­saire, les vagues d’attaques vir­u­lentes sur sa per­son­ne sem­blent totale­ment démesurées. D’autant qu’elles sont bien sou­vent tein­tées de misog­y­nie, de racisme ou de mépris de classe. Par­fois les trois à la fois.

Ce n’est un secret pour per­son­ne : le suc­cès attire et attise les cri­tiques à l’encontre de celles et ceux qui le vivent. Cepen­dant, le cas d’Aya Naka­mu­ra, dont le dernier album sobre­ment inti­t­ulé AYA est en train de péter les scores depuis sa sor­tie il y a un mois, est révéla­teur de plusieurs choses. D’abord, que la vio­lence et la gra­tu­ité des attaques à son égard sont injus­ti­fiées, mais aus­si qu’elles témoignent d’un mépris ter­ri­ble pour ce qui sort des cadres. Car oui, que l’on aime ou non sa musique, les cas­es sem­blent trop grandes pour elle. Et quand ça dépasse, ça dégomme.

Que les choses soient claires. Dans un domaine aus­si sub­jec­tif que la musique, la cri­tique est néces­saire et nor­male. On ne peut et on ne doit pas tout aimer, sous peine de tomber dans une forme de pop­ti­misme bête et méchant. Oui mais voilà, ce qui frappe chez Aya Naka­mu­ra, c’est la manière dont elle cristallise les rejets, qu’ils con­cer­nent sa musique, ses textes, mais aus­si sa couleur de peau, sa classe sociale sup­posée, et sa féminité. Tout cela est remis en ques­tion, con­stam­ment et simul­tané­ment. Certes, parce que tout cela est égale­ment loué par son pub­lic et par une par­tie des jour­nal­istes, par­fois à l’excès, mais aus­si parce qu’en France, on a quand même quelques prob­lèmes avec les symboles.

« Un double temps »

Dif­fi­cile de dater les orig­ines du prob­lème. Il faut cer­taine­ment remon­ter aux débuts de son suc­cès nation­al, c’est-à-dire en 2018, lorsque son titre “Djad­ja” a com­mencé à explos­er les comp­teurs un peu avant l’été. Le grand pub­lic décou­vrait alors cette chanteuse qui avait la par­tic­u­lar­ité (et qui l’a tou­jours) de manier la langue française de façon totale­ment décom­plexée, et sa capac­ité à créer des gim­micks basés sur des expres­sions que ces nou­veaux audi­teurs n’avaient alors jamais enten­dues. Et for­cé­ment, les arti­cles louant cette com­pé­tence ont fleuri, et, pro­por­tion­nelle­ment, les cri­tiques, qu’elles soient médi­a­tiques ou provenant de par­ti­c­uliers sur les réseaux soci­aux, ont explosé.

Les per­son­nages de var­iété, on les déteste toujours.”

« À mon sens, il y a eu un dou­ble temps, se sou­vient Nar­jes Bah­har, respon­s­able édi­to­r­i­al rap chez Deez­er. D’abord dès 2016 sur les réseaux soci­aux, moment où elle a com­mencé à faire par­ler d’elle, puis sur les chaînes main­stream notam­ment avec les NRJ Music Awards de 2018 où Nikos Alia­gas a écorché son nom. » Il est vrai que ce dernier événe­ment, sur­venu au mois de novem­bre, a eu des réper­cus­sions inat­ten­dues. La chanteuse, n’ayant à juste titre que peu goûté que l’animateur ne sache pas pronon­cer son nom cor­recte­ment, a réa­gi sur Twit­ter. Mais hon­nête­ment, rien de bien méchant.

Franck Ribéry, le QI de tulipe et le melon

Le prob­lème, c’est que l’équipe de l’émission Touche pas à mon poste, ani­mée par Cyril Hanouna, s’est empressée d’en faire une affaire d’État, en deman­dant à ses chroniqueurs de choisir leur camp. Une bro­chette d’intervenants, dont Jean-Michel Maire, se lâche : « Elle a un mel­on de ouf », « Déjà elle par­le pas français », « Y’avait des gens qui attendaient en Afrique elle a été à l’aéroport elle a don­né elle a voulu faire un self­ie avec per­son­ne telle­ment elle a le mel­on (sic) ». Pour les leçons de français, on repassera. Puis, Aya Naka­mu­ra est qual­i­fiée de « Madon­na de ban­lieue » par Matthieu Delormeau. Bref, on ne va pas refaire l’historique. Mais il est impor­tant de rap­pel­er la bassesse des attaques, surtout lorsqu’elles ont lieu à une heure de grande écoute, et de l’ef­fet boule de neige de la haine sur Inter­net et les réseaux soci­aux. Et égale­ment de mon­tr­er que cette séquence sym­bol­ise, d’une cer­taine façon, ce que beau­coup lui reprochent aujourd’hui : une pré­ten­due arro­gance, un statut de diva, et une ten­dance à l’ouvrir. Et alors ? Doit-on encore s’é­ton­ner de cela chez un.e artiste musical.e en 2020 ?

Plus récem­ment, dans le cadre de la pro­mo­tion de son dernier album, l’émission Quo­ti­di­en, présen­tée par Yann Barthès, a déploré le fait qu’Aya Naka­mu­ra ait annulé sa venue dans le show « à la dernière minute », infor­ma­tion reprise par tous les médias ou presque, con­tribuant à lui accol­er cette image de femme trop pré­cieuse et capricieuse. Sous un arti­cle du Parisien posté sur Twit­ter, le député des Bouches-du-Rhône Eric Diard y est allé de son com­men­taire : « Quand on a un QI de tulipe on prend encore plus vite la grosse tête ». Et puis, il y a eu cet arti­cle paru sur le site de Mar­i­anne, et rédigé par le chroniqueur Samuel Piquet (qui écrit égale­ment chez Causeur) qui trou­vait le temps de moquer le vocab­u­laire de la chanteuse dans un papi­er mani­ant l’ironie avec les deux pieds décol­lés, et d’être pour cela salué par Eugénie Bastié, chroniqueuse elle aus­si, mais au Figaro et sur Cnews. Certes, on a beau­coup trop encen­sé la « novlangue » d’Aya Naka­mu­ra. Mais dans une grande con­de­scen­dance, il écrit : « Pour être un ambas­sadeur de la langue française, il suf­fit donc d’inventer des mots. Franck Ribéry, auteur de la célèbre for­mule « la rou­tourne va vite tourn­er », sera cer­taine­ment ravi de l’apprendre. » Hihi­hi ! Notons ce grand clas­sique du dén­i­gre­ment de la chan­son pop­u­laire : pren­dre les textes en exem­ple sans leur musique, comme le fai­sait régulière­ment Eric Zem­mour sur le plateau d’On n’est pas couché. Les intel­lectuels auto-proclamés ont vis­i­ble­ment peur du vide.

Les critères mis à mal

Alors, il y a deux choses : d’abord, ce sen­ti­ment que l’histoire se répète sans cesse, et que les attaques gra­tu­ites et méprisantes envers les chanteurs à suc­cès font par­tie du paysage, font par­tie du jeu. Pourquoi pas après tout ? D’ailleurs, Bertrand Dicale, jour­nal­iste à France Info et France Musique, le rap­pelle : « Les per­son­nages de var­iété, on les déteste tou­jours. Tout ce qui a pu être dit sur Claude François, sur Mireille Math­ieu, sur Christophe Mahé… Quand Bal­avoine est mort, je me sou­viens d’un nom­bre d’âneries ver­tig­ineux qui ont été dites pour se réjouir de sa mort. Cette vio­lence n’a rien d’extraordinaire. Que des artistes de var­iété se fassent insul­ter sur les réseaux soci­aux ou par des jour­nal­istes, bon. Ça en dit plus sur les gens qui le font que sur les artistes eux-mêmes. Au fond, ça n’a pas grande importance. »

Mais dans un sec­ond temps, il faut égale­ment s’interroger sur la manière dont ce mépris, qui n’a plus rien de musi­cal, se man­i­feste. Pour Dolores Bakèla, jour­nal­iste indépen­dante cul­ture et société, et co-fondatrice de la plate­forme L’Afro, cela va plus loin : « On lui reproche d’être arro­gante, bête, de ressem­bler à un homme, de ne pas tou­jours être apprêtée quand on la prend en pho­to à son insu, d’être une diva mais d’être cheap (une « Madon­na de ban­lieue »), de chanter des mots qu’ils ne con­nais­sent pas, d’être sûre d’elle et bien dans son corps… De manière très con­tra­dic­toire, on lui reproche d’être une star, et en même temps de ne pas cor­re­spon­dre aux critères de ce que serait une star pour eux. »

On lui reproche d’être une star, et en même temps de ne pas cor­re­spon­dre aux critères de ce que serait une star pour eux.”

Bertrand Dicale abonde : « Ce qui me frappe, c’est le dou­ble refus qu’on impose à cette artiste. On refuse de con­stater qu’elle est aus­si la France, et on refuse qu’elle ne soit pas ce qu’on imag­ine des class­es pop­u­laires. On lui nie sa francité, et on lui nie une cer­taine aris­to­cratie. Je m’explique : Aya Naka­mu­ra appar­tient aux class­es pop­u­laires, comme George Brassens, qui était fils d’artisan dans un chef-lieu de can­ton. Pour Aya Naka­mu­ra, enfant de la toute petite bour­geoisie de ban­lieue, c’est un peu la même chose. Est-elle unique­ment cela ? Non. Et c’est pour cela qu’on lui reproche de ne pas être le cliché des class­es pop­u­laires, de ne pas être révoltées, de ne pas dire « pute », « salope » à toutes les phras­es, de ne pas par­ler de révolte, de soci­olo­gie, de police, de gang­ster ou de mort. On lui reproche de ne pas employ­er les codes des révoltés racisés de ban­lieue puisqu’elle par­le autrement, qu’elle a un autre dis­cours. Soit on lui reproche la trahi­son, soit de ne pas cadr­er avec une image. »

« Pas juste un papier dans le New Yorker »

On peut tout à fait qual­i­fi­er les paroles d’Aya Naka­mu­ra de « vides », comme on peut y voir une grande richesse. C’est au choix. Elle n’a jamais prôné une quel­conque révo­lu­tion de la langue française, n’a pas demandé à ce que des lin­guistes s’extasient devant son verbe. Mais le faire sans pren­dre en compte sa musique dans son ensem­ble (car c’est bien de cela qu’il s’agit), qui char­rie les influ­ences mod­ernes afro-caribéennes et latines, et qui brise com­plète­ment les codes de la chan­son pop­u­laire française (et oui), est assez mal­hon­nête. Surtout lorsque c’est une élite cul­turelle jour­nal­is­tique et médi­a­tique blanche qui s’en charge. Surtout lorsque l’on sait que les langues se délient au fil du temps, et les dif­fi­cultés ren­con­trées par les artistes racisés dans l’industrie musi­cale. La chanteuse et égérie May­belline Lyna Mahyem, dont l’album Femme forte est sor­ti en octo­bre dernier, l’a con­staté à de nom­breuses repris­es : « Il y a de la dis­crim­i­na­tion, per­son­ne ne peut le nier. Mais en soi, que ce soit une noire ou une arabe, on est toutes vic­times de cela. Le milieu urbain est majori­taire­ment fait d’Africains, et les gens ne l’acceptent pas. » Misog­y­nie, racisme et mépris de classe se con­fondent, par­fois inconsciemment.

Il y a de la dis­crim­i­na­tion, per­son­ne ne peut le nier. […] Le milieu urbain est majori­taire­ment fait d’Africains, et les gens ne l’acceptent pas.”

« Dans cer­tains médias, il y a un mépris de classe évi­dent, ajoute Nar­jes Bah­har. Sa musique et sa per­son­ne dépassent com­plète­ment cer­tains pro­fils de jour­nal­istes qui sont pour­tant bien instal­lés dans les rédac­tions. Ils ne com­pren­nent plus, il y a beau­coup de con­de­scen­dance, et on voit des points de rup­ture émerg­er. On la regarde comme une curiosité, on emploie un ton pater­nal­iste, on ne va pas con­sid­ér­er ces artistes à leur juste hau­teur. Mais c’est quelque chose de très récur­rent en France. Pour pass­er cer­tains palier, en plus de pro­pos­er une musique dite ‘pop’, il faut accepter de ren­tr­er dans une cer­taine dynamique. » Et dans ses textes ou dans les musiques et les influ­ences qu’elle con­voque, Aya Naka­mu­ra s’écarte de cette dynamique. « Beau­coup d’artistes ont eu du suc­cès en pra­ti­quant des musiques très iden­ti­fiées, avec le zouk par exem­ple. Mais on ne les regar­dait pas en dehors de ce cadre très spécifique. »

Car oui, être une femme noire qui s’affirme et fig­ur­er en tête des ventes en France, c’est une pre­mière depuis très longtemps. Bertrand Dicale va plus loin : « Le pub­lic français ne parvient pas à cern­er la façon dont Aya Naka­mu­ra est vue à l’étranger. Dans cer­tains pays, c’est Coco Chanel, c’est Juli­ette Gré­co ou Françoise Hardy. À l’étranger, Aya Naka­mu­ra est la femme française, « the next femme française ». Ce qu’on oublie, c’est que l’incarnation de la femme française libre et élé­gante a tou­jours été en avance à l’étranger par rap­port à la per­cep­tion française. Gré­co était scan­daleuse en France, Françoise Hardy était con­sid­érée comme une fille qui ne chan­tait pas, on fai­sait des sketchs sur elle, on la traitait d’anorexique, on ricanait… Alors qu’en Angleterre, elle fai­sait la Une de Vogue. Alors qu’au Japon, elle est encore une icône de la bour­geoisie cul­tivée japon­aise. Aya Naka­mu­ra, c’est exacte­ment la même chose. 

Le pire quipro­quo qu’on puisse faire sur Aya Naka­mu­ra, c’est ne pas com­pren­dre que la France, c’est aus­si elle.”

Alors regardons-la : une grande femme, élé­gante, qui n’a pas sa langue dans sa poche, qui dis­joint la langue, qui apporte quelque chose de très fort artis­tique­ment. Et regar­dons ce clip de “Pook­ie” tourné au château de Fontainebleau. Alors nous, on dit : « Ohlala, c’est rebelle, c’est la ban­lieue qui vient dyna­miter les sym­bol­es. » Mais pas du tout ! Quand t’es un gamin à Cara­cas ou à San Juan, que tu es der­rière ton ordi­na­teur et que tu vois Aya Naka­mu­ra qui chante “Pook­ie”, tu rêves du château de Ver­sailles. La France, quoi ! Je pense que le pire quipro­quo qu’on puisse faire sur Aya Naka­mu­ra, c’est ne pas com­pren­dre que la France, c’est aus­si elle. Ça n’est pas unique­ment elle, nous ne sommes pas unique­ment le pays d’Aya Naka­mu­ra bien sûr, mais ce qui fait que soudain on nous regarde, c’est elle. Elle est pre­mière en stream­ing dans quinze pays d’Amérique du Sud et cen­trale. Voilà. Ça n’est pas juste un papi­er dans le New York­er, les gars. C’est une star pop­u­laire dans un nom­bre incroy­able de pays où les gens décou­vrent que la France, ce n’est pas juste du cham­pagne et du par­fum. » Encore une fois, rien n’oblige à appréci­er cela et à être béat. Mais ce décalage de con­sid­éra­tions et les per­son­nes qui l’insufflent est criant.

Qui le fait et pourquoi ?

Aya Naka­mu­ra est trop fémi­nine, trop mas­cu­line, trop ban­lieusarde, trop légère, trop frontale… Et trop noire pour cer­tains. « Cela mon­tre bien que même quand elles com­plaisent aux normes de beauté, la vio­lence due sim­ple­ment au fait qu’elles sont des femmes noires s’a­bat quand même sur elles, ajoute Dolores Bakèla. Je ne me rap­pelle mal­heureuse­ment pas une seule femme noire, artiste, notam­ment à la peau fon­cée, qui n’ait pas eu à subir la misog­y­noir. C’est val­able pour d’autres domaines comme la poli­tique ou les médias, par ailleurs. Et si on regarde dans la société, le racisme et le sex­isme sont des plaies et abî­ment la vie de bon nom­bre de femmes noires, ampli­fiés plus leur peau est som­bre. » La musique d’Aya Naka­mu­ra est-elle poli­tique ? « Je pense pour ma part, vu l’é­tat des médias, de l’in­dus­trie musi­cale, et de l’évo­lu­tion de sa car­rière, que le fait qu’elle soit là, qu’elle ait du suc­cès avec la musique qu’elle fait, avec autant d’ai­sance, d’in­so­lence – d’au­cuns diront d’ar­ro­gance –, c’est poli­tique en soi. Lorsqu’elle reprend Nathalie Renoux lors du 19h45 de M6 parce qu’elle l’a présen­tée comme une « per­son­ne de couleur », c’est poli­tique. » Car oui, on peut dire « noir ».

L’impression qui se dégage d’une par­tie du traite­ment médi­a­tique d’Aya Naka­mu­ra laisse un sen­ti­ment domin­er : quoi qu’elle fasse, elle aura tort. Et l’ampleur de son suc­cès n’arrange rien à ce niveau. Doit-on pour autant lui enlever le droit d’exister médi­a­tique­ment et en par­ti­c­uli­er de dis­tiller cette musique ? Non. Est-il gage d’intelligence de point­er la légèreté de ses textes en les com­para­nt à des cita­tions du philosophe John Stu­art Mill, qui plus est en lui ôtant sa robe musi­cale, comme dans l’article de Mar­i­anne ? Non plus. Il est tout à fait pos­si­ble de cri­ti­quer sa musique et sa per­son­nal­ité artis­tique, même frontale­ment. Mais qui le fait, et dans quelle optique (poli­tique ou d’audience) a aus­si son impor­tance. Car si la cri­tique est un droit, elle s’exerce égale­ment dans une époque par­ti­c­ulière et sur un champ d’ex­pres­sion dig­i­tal infi­ni qu’il est néces­saire de pren­dre en compte, et où les con­séquences peu­vent trop facile­ment dépass­er les faits. Et on le voit, lorsque la cri­tique dépasse les bornes, elle par­ticipe, même involon­taire­ment, à la con­struc­tion de bar­rières pour les artistes les plus exposés au racisme et à la misog­y­nie. En atten­dant, Aya Naka­mu­ra pour­suit son ascen­sion qui, au grand dam de ses nom­breux détracteurs, ne sem­blent pas près de s’arrêter.

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