Crédit : Alexandre Guirkinger

Chloé : nouveau départ

The Dawn” – “L’aube” en VF. Chloé n’au­rait pas pu choisir meilleur titre pour son superbe morceau sor­ti en mai dernier. Évidem­ment, Chloé Thévenin, de son nom com­plet, est loin d’en être à l’aube de sa car­rière. Déjà une ving­taine d’an­nées que la DJ use ses platines, au Pulp d’abord, mais aus­si au Rex Club et dans d’autres tem­ples tech­no. Côté pro­duc­tion, elle n’est pas en reste non plus, avec un tout pre­mier maxi, Erosoft, sor­ti en 2002 sur Karat Records, le label du dis­quaire Kat­a­pult. Ensuite, une foule d’EPs et deux albums ont suivi. Mais, aujour­d’hui, Chloé revient avec un troisième long-format. L’aube d’une nou­velle aven­ture : End­less Revi­sions, qui sort sur Lumière Noire, sa pro­pre mai­son créée il y a peu, après une série de max­is sous cette même ban­nière sur Kill The DJ, le label issu du Pulp. Con­trôle artis­tique com­plet, nou­veau rôle de direc­tion artis­tique et pro­jets dans tous les sens : au print­emps dernier, on a dis­cuté avec l’in­téressée, un matin dans un café, des mille et une vies de Chloé. De quoi se con­va­in­cre que oui, il faut vrai­ment sur­veiller la sor­tie de ce End­less Revi­sions. Rendez-vous chez votre dis­quaire…

… Parce que le single “The Dawn” est magnifique

Quand j’écris des morceaux, je cherche à racon­ter une his­toire. J’ai envie de com­pos­er comme on narre un con­te, que l’on écoute en fer­mant les yeux et qui évoque des sou­venirs.” Mis­sion réussie avec “The Dawn”. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le long morceau de dix min­utes démarre et se con­clut par un enreg­istrement de radio-cassette, comme autant de nos­tal­gie pour l’époque où il fal­lait rem­bobin­er au cray­on ses albums. En totale oppo­si­tion avec le traite­ment réservé ensuite au morceau donc, mixé en son bin­au­r­al par les équipes de la Mai­son de la Radio – écoutez ça au casque, cette nou­velle généra­tion de sons “spa­cial­isés” vaut le détour, même s’il fau­dra atten­dre encore un peu pour décou­vrir la ver­sion “3D” de “The Dawn”.

S’il a été com­posé dans son petit stu­dio de Place de Clichy, “The Dawn” amène en effet à rêver de grands espaces, porté par des chants d’oiseaux, des bruits d’eau et autres sons organiques. Une impres­sion accen­tuée par l’art­work du sin­gle (et de l’al­bum, dans la même veine) réal­isé par Noémie Goudal. “Je cherche tou­jours de l’e­space quand je fais mes morceaux, explique Chloé d’une voix douce. Quant au bruit de cas­sette… J’ai plein de trucs dans mon stu­dio, dont cet énorme radio-cassette, il fal­lait bien que je jus­ti­fie pourquoi je le garde !”, s’amuse-t-elle. Mais la presque antiq­ui­té sert tout de même de temps en temps. Au moment où elle com­po­sait le titre, son père lui a demandé d’en­coder tout un tas de cas­settes qu’il a enreg­istré quand il habitait à Oua­gadougou, dans les années 70, avant sa nais­sance. Si Chloé a d’abord ten­té des études de droit avant de tout aban­don­ner pour mix­er et pro­duire, elle n’est tout de même pas loin d’être une enfant de la balle : son père basque et sa mère anglaise, anci­enne DJ et pas­sion­née de dis­co, se sont ren­con­trés à Ibiza. Mais pas de sons baléariques dans la discogra­phie de Chloé, pétrie de morceaux par­fois très tech­no, fonc­tion­nels et dansants, mais tou­jours empreints de ce on-ne-sait-quoi d’ob­scu­rité, de ten­sion. De pro­fondes lumières noires en somme.

… Parce que c’est le premier grand projet de Chloé sur son nouveau label, Lumière noire

Lancé il y a quelques mois, son label Lumière noire n’a pas démar­ré avec par un EP de son cru, car il n’a jamais été des­tiné à accueil­lir ses seules pro­duc­tions. “La pre­mière vraie sor­tie de Lumière Noire est un maxi par Sut­ja Gutier­rez. Cela fai­sait des mois que je lui avais dit que j’al­lais met­tre en place un label mais sans savoir quand, com­ment, avec quel dis­trib­u­teur – surtout que je voulais faire du vinyle, ce qui est tout de suite plus com­pliqué… Il a voulu atten­dre, il a été patient, car il voulait sor­tir sur mon label. Donc une fois que tout a été prêt, il a été évidem­ment le pre­mier à sor­tir. J’ai trou­vé ça super chou­ette qu’il veuille bien atten­dre, car dans ma con­cep­tion des choses un label existe de par son con­tenu, et j’aime beau­coup cet EP de Sut­ja. Il n’est pas for­cé­ment con­nu mais j’ai tou­jours adoré sa musique. Ce sera le but de Lumière Noire : chercher ailleurs, pren­dre des risques, pro­pos­er des choses qu’on n’au­rait pas for­cé­ment pen­sé à écouter, se bous­culer.” Une seule règle cepen­dant : que les sor­ties plaisent à Chloé, qui devient ain­si sa pro­pre patronne. “Je suis l’u­nique déci­sion­naire, y com­pris sur cet album. C’est une forme de lib­erté. J’ai choisi ce méti­er pour ça, pour cette lib­erté, que ce soit dans la démarche artis­tique ou dans le fait de ne pas avoir de patron…” 

… Parce qu’elle est du genre à bien savoir s’entourer

Être sa pro­pre patronne certes, mais égale­ment tra­vailler avec des gens ouverts aux col­lab­o­ra­tions : ce sera ça sur Lumière noire. Des fea­tur­ings, il y en a sur End­less Revi­sions. Avec Ben Shemie, le chanteur de SUUNS, et même Alain Cham­fort pour une chan­son en français aus­si éton­nante que réussie. Nor­mal : depuis 20 ans, Chloé ne cesse de mul­ti­pli­er les travaux à plusieurs. Que ce soit en don­nant des idées de direc­tions, comme à l’Es­pag­nol Sut­ja Gutier­rez ou Nova Mate­ria, duo pour qui elle a pro­duit plusieurs morceaux. Ou en tra­vail­lant comme une famille. “Lumière Noire, c’est une manière de faire quelque chose qui me ressem­ble, à moi seule, explique-t-elle. Mais je ne me suis jamais enfer­mée sur un seul label. J’ai sor­ti des choses sur le label français Kill The DJ, sur l’alle­mand Bpitch Con­trol, sur l’améri­cain Throne Of Blood ou le cana­di­en My Favorite Robot… En fait, si tu regardes, ça suit un peu le par­cours géo­graphique de mes dates ! Ce sont les labels act­ifs dans leurs villes respec­tives, ils font des soirées et des liens se créent. De la même manière, j’in­vite sur mes soirées Lumière Noire et par exten­sion sur le label des gens que j’ai ren­con­trés à d’autres soirées, que j’aime bien et que je trou­ve intéres­sants. C’é­tait la même chose au Pulp.” Dif­fi­cile de ne pas évo­quer briève­ment le club fer­mé il y a dix ans, tant il a mar­qué les débuts de Chloé et la vie noc­turne parisi­enne en général. Mais depuis, la DJ/productrice/auteure de musiques de film/compositrice pour des choré­graphes a enchaîné les pro­jets. Le dernier en date ? Com­pos­er la BO de Paris la blanche, pre­mier film de Lidia Leber Ter­ki. On y suit le périple de Rekia, 70 print­emps, mère de famille kabyle, dont le mari est par­ti tra­vailler en France pour ne jamais revenir. Quarante-huit ans ont passés, et la petite mamie quitte pour la pre­mière fois l’Al­gérie pour ten­ter de retrou­ver son mari dans Paris et le ramen­er au vil­lage. Une quête entre deux pays que Chloé a illus­trée par un fin mélange entre musiques élec­tron­iques et musiques tra­di­tion­nelles kabyles, s’en­tourant de musi­ciens algériens, apprenant les sub­til­ités des instru­ments typ­iques comme le oud ou la zor­na, tra­vail­lant à par­tir de mélodies dont se sou­ve­nait la réal­isatrice, sorte de madeleines de Proust à la gui­tare.

Quelques mois plutôt, fin 2016, c’é­tait à un autre instru­ment que Chloé se frot­tait : le marim­ba. Invitée par Sour­dor­eille, la per­cus­sion­niste Vas­sile­na Ser­afi­mo­va et elle réin­ven­taient Steve Reich. “J’ai trou­vé ça super chou­ette d’avoir cette oppor­tu­nité de tra­vailler enfin avec cet instru­ment. J’é­tais en train de finalis­er à ce moment-là le morceau ‘The Dawn’, dans lequel on entend des sonorités assez proches du marim­ba. Je n’avais qu’une envie : tra­vailler avec un vrai ! Et tout s’est super bien passé avec Vas­sile­na, on a beau­coup échangé sur ce qu’on voulait faire, tout en lais­sant une grande place à l’im­pro. Suite à notre presta­tion, on a eu des deman­des et on va refaire des dates ensem­ble.” Mélanger musiques con­tem­po­raines, clas­siques et élec­tron­iques, c’est la grande mode. Chloé, qui a par exem­ple joué plusieurs fois au Cen­tre Pom­pi­dou, le fait depuis des années. “La musique élec­tron­ique te per­met de com­pos­er sans for­cé­ment avoir de con­nais­sance du solfège et encore moins de jouer un instru­ment, mais tu apprends à assem­bler tous tes sons comme un chef d’orchestre. Rejoin­dre ces deux univers (le solfège – le monde des ‘vrais musi­ciens’ avec de ‘vrais instru­ments’ – et l’élec­tron­ique), comme ce que j’ai pu faire avec Vas­sile­na, c’est une espèce de vieux fan­tasme absolu du musi­cien. Mais tout dépend com­ment c’est fait, tout est une ques­tion d’at­ti­tude, il ne faut pas tomber dans le super ego-trip.” Avec ses pro­jets presque intel­los expliqués d’une voix posée, toute en retenue, et par­lant de son méti­er comme le ferait un arti­san, Chloé est loin, très loin de l’ego-trip. Comme le titre de son album laisse paraître, elle préfère remanier sans arrêt ses pro­duc­tions, pétris­sant ses vocaux et nappes comme dans “The Dawn”, his­toire qu’à chaque écoute du morceau – et du disque en général – on puisse y décou­vrir un nou­v­el élé­ment. “J’ai cette exigence-là sur ce que je pro­duis, sur tout ce que j’é­coute aus­si. Sinon, on se ferait chi­er !”

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