Crédits : Hana Ofangel

Variations par Sourdoreille, quand des producteurs techno rencontrent des musiciens classiques

L’an­née dernière, Sour­dor­eille lançait un pro­jet osé, en co-production avec Cul­ture­box et La Com­pag­nie des Indes : pro­pos­er à cinq duos de pro­duc­teurs élec­tron­iques et d’in­stru­men­tistes clas­siques de repren­dre un réper­toire devenu mythique. Ain­si, Jeff Mills et Emile Parisien ont revis­ité le jazz de John Coltrane, Chloé et Vas­sile­na Ser­afi­mo­va ont rejoué la musique min­i­mal­iste de Steve Reich, Elec­tric Res­cue et Gas­par Claus se sont attaqués au com­pos­i­teur alle­mand Jean-Sébastien Bach, Dub­fire et Mari Samuelsen démys­ti­fièrent le style tintinnab­u­li d’Ar­vo Pärt et Zadig et Thomas Enhco s’en prirent au com­pos­i­teur hol­ly­woo­d­i­en Bernard Her­rmann. Out­re la dif­fu­sion sur Cul­ture­box, cette série de con­cert a reçu un bel écho et les trois pre­miers duos ont pour­suivi leur col­lab­o­ra­tion avec d’autres représen­ta­tions publiques.

Sour­dor­eille réitérait l’ex­péri­ence cette semaine avec la deux­ième sai­son de leur évène­ment inti­t­ulé “Vari­a­tions”, dans la belle et pres­tigieuse salle de La Cigale du 18ème arrondisse­ment de Paris. Le temps d’une soirée entre expéri­men­ta­tions sonores et visuelles, lyrisme poé­tique et révéla­tions improb­a­bles.

Crédits : Hana Ofan­gel

John Dowland par Arnaud Rebotini et Céline Scheen

On ne présente plus Arnaud Rebo­ti­ni, dans l’ac­tu ces derniers temps avec la réus­site du film 120 bat­te­ments par minute dont il a com­posé la bande orig­i­nale. Il est accom­pa­g­né de Céline Scheen, une sopra­no belge, référence dans le chant clas­sique. Ensem­ble, ils dépous­sièrent John Dow­land, luthiste pour les cours du Dane­mark et d’An­gleterre au XVIe siè­cle. Le résul­tat ressem­ble à la musique d’une messe noire, créant une ten­sion pal­pa­ble dans la salle. Un moment mag­nifique, mais trou­blant alors que nous venions à peine d’ar­riv­er.

Crédits : Hana Ofan­gel

Philip Glass par Maud Geffray et Lavinia Meijer

Maud Gef­fray est la moitié de Scratch Mas­sive. Elle a sor­ti cette année son pre­mier album, Polaar, cap­ti­vant et onirique. Lavinia Mei­jer est une harpiste néer­landaise. Elle a tra­vail­lé sur deux albums de repris­es, sur les réper­toires de Ludovi­co Ein­au­di et Philip Glass juste­ment, qui ren­con­trèrent un grand suc­cès. Si elle nageait en ter­rain con­nu, la fusion de son instru­ment, dont elle joue mag­nifique­ment, avec les nappes syn­thé­tiques et les vocaux soyeux de Maud fut par­faite. Un grand instant de poésie, aus­si bien reposant qu’én­ergique.

Crédits : Hana Ofan­gel

Henry Purcell par Marc Romboy et Tamar Halperin

Alors que les esprits présents eurent la bonne idée d’at­ta­quer une troisième pinte le ven­tre vide, Marc Rom­boy et Tamar Halperin nous plon­gent dans le baroque du 17e siè­cle. Marc Rom­boy, baron de la tech­no alle­mande, s’é­tait déjà frot­té à l’oeu­vre de Debussy avec l’Orchestre Phil­har­monique de Dort­mund. Tamar Halperin, elle, est clavecin­iste, sou­vent indis­so­cia­ble de la musique. Si Hen­ry Pur­cell est un com­pos­i­teur anglais recon­nu, le résul­tat fût légère­ment sopori­fique. Une tor­peur s’empara de la salle dira-t-on, même lorsque la clavecin­iste s’est mise à faire rouler des balles de ping-pong sur les cordes de son instru­ment, créant alors des sons dis­tor­dus s’en­tremêlant au brouil­lard élec­tron­ique de Marc Rom­boy.

Crédits : Hana Ofan­gel

Miles Davis par Kenny Larkin et Erik Truffaz

Mais on s’est réveil­lé ! Tous ! D’un côté, Ken­ny Larkin, un des pio­nniers de la tech­no sec­onde généra­tion de Détroit. De l’autre, Erik Truf­faz, un trompet­tiste suisse de génie, qui dit avoir décou­vert le jazz avec… Miles Davis juste­ment. Autant dire qu’il a dû se faire plaisir sur ce pro­jet. Et cela se ressen­tait sur scène où la com­plic­ité entre les deux musi­ciens était presque pal­pa­ble. Entre des mon­tées élec­tron­iques inter­minables et des solos de trompette stupé­fi­ants, jusqu’au moment tant atten­du où les bass­es et des kicks bien gras purent enfin s’ex­primer, l’équili­bre musi­cal était par­fait. Il y a même eu des petits cris dans la foule pour­tant ultra-silencieuse jusque là. Cer­tains ont dan­sé. Bref, c’é­tait spec­tac­u­laire, ton­nerre d’ap­plaud­isse­ment à la fin.

Crédits : Hana Ofan­gel

Astor Piazzolla par Gui Boratto et Ksenija Sidorova

Dernier duo et pas des moin­dres. Car pass­er après Ken­ny Larkin et Eric Truf­faz n’é­tait pas chose aisée tant la barre fût placée haute. Et pour­tant, le fer de lance du label Kom­pakt, Gui Borat­to, accom­pa­g­né de l’ac­cordéon­iste let­tone Kseni­ja Sidoro­va, tête de proue du pres­tigieux label Deutsche Gram­mophon, ont tran­scendé l’au­di­toire en reprenant le réper­toire tan­go du com­pos­i­teur argentin Astor Piaz­zol­la. Le mariage entre les solos d’ac­cordéon sen­suels à souhait, et la puis­sance de frappe des mod­u­laires du pro­duc­teur brésilien trans­portèrent les spec­ta­teurs entre les rues de Buenos Aires et un hangar indus­triel au petit matin pour un final per­cu­tant tout en beauté.

Crédits : Hana Ofan­gel

Encore une fois, Sour­dor­eille vient de frap­per un grand coup. À tra­vers ces dif­férents duos, l’équipe a réus­si à prou­ver qu’il exis­tait de nom­breuses approches pour mari­er musiques élec­tron­iques, instru­ments et réper­toires clas­siques. Les pro­duc­teurs doivent-ils pren­dre en charge la base ryth­mique, et les instru­men­tistes la mélodie ? Ou l’in­verse ? Chaque duo s’est prêté à l’ex­er­ci­ce à sa manière. Et comme on a pu le voir à la fin de chaque con­cert, cette expéri­ence inédite a pu rap­procher les musi­ciens entre eux. Main­tenant, reste à savoir si cer­tains décideront de con­tin­uer l’aven­ture.

Corentin Kief­fer et Antoine Tombi­ni

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