©Coline Bonnaud

Comment le rédac chef de Trax a tout lâché pour lancer son média sur l’écologie, Pioche!

par Tsugi

Le nou­veau mag­a­zine en ligne Pioche! fait, entre autres choses, le pont entre deux sujets encore trop peu traités ensem­ble, l’é­colo­gie et la musique. On a cher­ché à com­pren­dre com­ment on passe de l’élec­tron­ique au vert avec Jean-Paul Deni­aud, anci­en­nement rédac­teur en chef de Trax et nou­velle­ment cofon­da­teur, avec Cal­ixte de Procé, de ce joli média sur les ini­tia­tives écologiques.

C’est dans l’air du temps et ce n’est pas trop tôt : les ini­tia­tives écologiques se mul­ti­plient… presque autant que les moyens de les racon­ter. Ini­tia­tive écologique en soi, le nou­veau mag­a­zine en ligne Pioche! veut se faire le relais des “ini­tia­tives écologiques et sol­idaires locales, avec un regard ouvert et curieux”. En pleine cam­pagne de lev­ée de fonds en vue de son lance­ment offi­ciel, le média donne déjà de quoi réfléchir sur son site avec, par exem­ple, des arti­cles sur une veste de ski « 100% biosour­cée » ou une appli­ca­tion qui scanne l’impact envi­ron­nemen­tal des pro­duits en ray­on. Mais aus­si – et surtout pour nous – plusieurs arti­cles en lien avec la musique élec­tron­ique comme la BO d’un film sur les microplas­tiques signée Sebas­t­iAn ou une inter­view de l’artiste tech­no français Molécule sur son rap­port à la nature. Un axe musi­cal si fort que même l’artiste tech­no française La Fraîcheur, engagée pour l’environnement, offre huit tracks à télécharg­er con­tre 5€ de sou­tien à la cam­pagne de Pioche!.

Une sur­prise qui n’en est pas vrai­ment une quand on sait qui est der­rière le pro­jet ; un cer­tain Jean-Paul Deni­aud, ancien rédac­teur en chef du mag­a­zine des cul­tures élec­tron­iques Trax. Avec le jour­nal­iste Cal­ixte de Procé, ils se lan­cent dans cette nou­velle aven­ture qui, de fait, con­stru­it un pont entre deux sujets encore trop peu traités ensem­ble, l’é­colo­gie et la musique. Avec lui, on a cher­ché à com­pren­dre com­ment on passe de l’élec­tron­ique au vert.

On veut par­ler de cette écolo­gie locale de la même façon que si c’était de la musique, des fes­ti­vals ou de jeunes col­lec­tifs : en racon­tant la moti­va­tion et la per­son­ne qui est der­rière, avec énergie, curiosité et bienveillance.”

Qui es-tu Jean-Paul Deni­aud ? Raconte-nous un peu ton par­cours jusqu’ici…

D’abord, mer­ci pour cet entre­tien pour Tsu­gi, un mag­a­zine que j’ai lu dès son pre­mier numéro en 2007, et que je rêvais secrète­ment de rejoin­dre lorsque je suis arrivé à Paris comme jeune jour­nal­iste il y a dix ans. Les hasards de la vie ont fait que je me suis finale­ment retrou­vé chez Trax, dont je suis devenu rédac­teur en chef en 2014, puis directeur édi­to­r­i­al, jusqu’à mon départ en juin 2020 pour mon­ter Pioche!, mais c’est un petit kiff per­so d’être enfin pub­lié chez vous.

Quand j’étais chez Trax, j’ai essayé de détach­er le mag­a­zine de la hype club et Ibiza où il était un peu coincé depuis quelques années pour renouer avec ce qui m’avait plu quand j’ai décou­vert ce mag­a­zine au lycée : un mag de toutes les musiques élec­tron­iques, des plus “intel­lo” aux plus “pop­u­laires”, de la tech­no des villes à la tech­no des champs. J’avais très envie de lire du jour­nal­isme sérieux sur des cul­tures sou­vent méprisées par les rédacs parisi­ennes comme la psy­trance, la hardtek, le hard­core. Tout en suiv­ant bien sûr de près les autres avant-gardes plus “légitimes”.

Je viens d’un par­cours uni­ver­si­taire assez poli­tique et ancré à gauche. Trax a aus­si été un moyen, je l’avoue, de voir le mag­a­zine comme une sorte de cheval de Troie pour porter ces valeurs de diver­sité, de fémin­isme, de ter­ri­to­ri­al­ité, d’écologie, qui sont d’ailleurs inhérentes aux cul­tures élec­tron­iques. Je suis fier d’avoir porté en couv une Black Madon­na déjà engagée et encore mécon­nue, un Kid­dy Smile sous les ors de la République après son coup d’État queer à l’Élysée, ou encore en 2016 un numéro éco­lo titré en couv « Peut-on faire la fête et sauver la planète ? ».

Tu viens de lancer Pioche!, de quoi s’agit-il exactement ?

Oui, après ces sept années à défendre la musique tout en étant per­son­nelle­ment très engagé, que ce soit chez Technopol ou ailleurs, j’ai con­venu avec l’équipe de Trax qu’il était bon de pren­dre le large pour porter mes pro­jets. Par­mi ceux-là, il y avait surtout cette idée de mag­a­zine en ligne dédié à l’écologie locale et citoyenne qui m’habitait depuis un an. Au même moment, c’était au lende­main du pre­mier con­fine­ment, mon ami Cal­ixte de Procé, égale­ment jour­nal­iste cul­ture, reve­nait tout juste de Mon­tréal. On s’est appelés dix min­utes – Cal­ixte avait la même envie de porter ces sujets – et la sec­onde suiv­ante on com­mençait à boss­er ensemble.

On partageait le con­stat qu’il y a plein de gens qui s’intéressent à l’écologie mais qui ne vont pas lire les médias spé­cial­isés sur la ques­tion. Ce ne sont pas for­cé­ment des mil­i­tants mais des éco­los du quo­ti­di­en, ceux qui changent peu à peu leurs modes de vie, se posent des ques­tions sur leurs anci­ennes habi­tudes, font des petits choix du quo­ti­di­en qui comptent, même s’ils ne vont pas aller blo­quer un aéro­port. Atten­tion, on a aus­si besoin de ceux qui blo­quent les aéro­ports, mais il faut un fais­ceau d’engagements.

Pioche!, on l’a voulu juste­ment pour mon­tr­er que ce « monde d’après » qu’on désire tant est en fait déjà là, sous nos yeux, prêt à être saisi et qu’il faut le soutenir.”

Dans le même temps, il y a aus­si plein de solu­tions qui se créent en France pour mieux manger, s’habiller français, voy­ager dans nos régions. Il y a plein de jeunes qui s’engagent pour faire de meilleurs pro­duits, faire de la con­signe, qui créent des out­ils pour nous aider à pass­er le pas. On a tous envie de ça, mais on ne sait par­fois pas trop com­ment faire. Pioche!, on l’a voulu juste­ment pour mon­tr­er que ce « monde d’après » qu’on désire tant est en fait déjà là, sous nos yeux, prêt à être saisi et qu’il faut le soutenir.

Surtout, on veut par­ler de cette écolo­gie locale de la même façon que si c’était de la musique, des fes­ti­vals ou de jeunes col­lec­tifs : en racon­tant la moti­va­tion et la per­son­ne qui est der­rière, avec énergie, curiosité et bien­veil­lance. Et comme pour la cul­ture, on se dit que ça peut per­me­t­tre de ren­forcer ces solu­tions pour qu’elles devi­en­nent de solides alter­na­tives. Mon­tr­er que c’est pos­si­ble, c’est aus­si con­va­in­cre que, oui il y a de l’espoir, et qu’on n’est pas obligé d’aller vot­er con­tre, qu’il y a des solutions.

 

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De la musique élec­tron­ique à l’écologie donc… Quel a été le déclic ? Une envie, une oblig­a­tion, une urgence, une opportunité ?

Avec Cal­ixte, on a tous les deux gran­di à la cam­pagne, lui en Bre­tagne, moi en Vendée. On a donc un rap­port par­ti­c­uli­er à nos envi­ron­nements de vie. Quand on revient chez nous ou quand on se balade en région, on voit bien qu’il n’y a plus toute cette faune, tous ces insectes, qu’on a con­nus. C’est hyper flip­pant ! Il faut se bouger main­tenant, c’est clair. Nous sommes déjà en retard. Dire qu’il y a urgence ne sert à rien, on le sait. Plusieurs études mon­trent qu’on n’est pas, en tant qu’humain, sen­si­ble à ce type de mes­sage tant que ça ne nous touche pas. On le ressent avec le Covid : soudain, ça nous touche et on écoute, on ressent l’urgence. Pas tous mal­heureuse­ment, mais ça bouge quelque chose en nous. On sait qu’il faut pren­dre les choses en main.

Les artistes ont tou­jours été aux avant-postes des com­bats de leurs épo­ques. Et c’est d’autant plus vrai pour la musique électronique.”

On s’est égale­ment dit que c’est en faisant ce qu’on sait faire de mieux qu’on allait pou­voir faire notre part. Le jour­nal­isme cul­turel est un jour­nal­isme amoureux. Il reste cri­tique et vig­i­lant, il n’ignore pas son his­toire et il com­prend les enjeux en cours. Mais il est franc et pas­sion­né, il trans­met un ent­hou­si­asme sincère. C’est, je crois, ce dont l’écologie a besoin aujourd’hui. De passeurs d’histoires et d’émotions qui nous ont touchées, pour touch­er le lecteur et l’inviter à agir, pourvu qu’on soit hon­nête avec lui.

On n’imagine pas for­cé­ment ces deux mondes-là liés, pour­tant, quand on lit vos pre­miers travaux sur Pioche!, on a des arti­cles sur l’artiste tech­no Molécule qui par­le d’écologie ou de Mas­sive Attack sur l’empreinte car­bone des tournées musi­cales. Il y a donc de la matière et des ponts, c’est ce que vous vouliez démon­tr­er avec ce pro­jet ou est-ce que vous comptez aller plus loin ?

Les artistes ont tou­jours été aux avant-postes des com­bats de leurs épo­ques. Et c’est d’autant plus vrai pour la musique élec­tron­ique. C’est bien sûr le cas pour l’environnement, chez nous comme ailleurs. Fakear jouait der­rière la mil­i­tante Camille Eti­enne lors de la dernière Marche pour le Cli­mat à Paris, Rone a con­sacré sa dernière œuvre, Room With A View, à l’urgence cli­ma­tique, Anetha mène un com­bat pour des tournées plus respon­s­ables, La Fraîcheur ou Molécule s’engagent aus­si via leurs œuvres et leurs pris­es de paroles… Beau­coup de Français ont rejoint l’appel inter­na­tion­al Music Declares Emer­gency aux côtés de Thom Yorke, Mas­sive Attack et beau­coup d’autres, dont Pioche! Donc les ponts exis­tent, à fond ! Et il faut en parler.

 

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La cul­ture est aus­si à un tour­nant. Les con­certs plein de plas­tique et de débauche d’énergie, les déplace­ments en avion, les flux de pub­lic, le stream… Le monde de la cul­ture sait qu’il doit repenser ses mod­èles, et c’est un défi dans ce con­texte où elle est extrême­ment frag­ilisée. Mais c’est pos­si­ble. On le voit avec un We Love Green qui traite ces ques­tions et trou­ve des répons­es, même si c’est un énorme enjeu que de con­stru­ire une ville éphémère de 50 000 ou 80 000 per­son­nes sans impact. S’il y a bien un milieu où se trou­ve la créa­tiv­ité pour inven­ter des choses, servir d’exemple ou de passerelle pour inspir­er, c’est bien celui des arts. C’est, je crois, claire­ment l’une des luttes que les artistes ont à men­er aujourd’hui, et beau­coup sont déjà sur le pont. En tant qu’anciens jour­nal­istes cul­ture, c’est bien sûr autant de sujets dont on veut traiter sur Pioche!.

Sur une note plus per­son­nelle, quand tu te retournes sur l’état de la scène élec­tron­ique à par­tir du moment où tu as com­mencé à la défendre en 2013 jusqu’à aujourd’hui, quelles con­clu­sions te vien­nent ? Et penses-tu qu’elle aille dans le bon sens ?

La scène élec­tron­ique est fab­uleuse : quelle autre cul­ture musi­cale s’est autant réin­ven­tée et avec autant de diver­sité depuis son appari­tion ? Aujourd’hui, cette scène, qui est en grande par­tie fes­tive même si elle ne se réduit pas à cela, souf­fre grande­ment. Parce qu’au-delà de la scène, c’est aus­si une cul­ture qui manque. On manque de ce que pro­duisent les événe­ments élec­tron­iques sur le pub­lic : la lib­erté d’être soi-même par­mi les autres et de “ren­con­tr­er”, au sens fort de la ren­con­tre. C’est-à-dire aller au-delà de soi, s’ouvrir à l’inconnu, et être sur­pris par des choses nou­velles, hasardeuses, qui vont nous con­stru­ire. Cette “sécher­esse” actuelle est dif­fi­cile à vivre, surtout pour les plus jeunes qui ne vivent pas ces moments impor­tants. Sincère­ment, c’est un crève-cœur.

Quand la fête repar­ti­ra, la musique élec­tron­ique sera à nou­veau au rendez-vous des enjeux d’aujourd’hui, c’est dans son ADN.”

Dans le même temps, la scène en a prof­ité pour se retrou­ver après dix ans de faste et de suc­cès. Les com­péti­teurs d’hier se sont mis autour de la table pour se ser­rer les coudes. On retrou­ve un peu cette con­science de “scène” du milieu des années 90, quand sont nés Technopol et la Tech­no Parade. Cette crise est dure et va laiss­er des traces, notam­ment chez les artistes. Mais il va en ressor­tir des col­lab­o­ra­tions intéres­santes. Et c’est déjà le cas entre organ­isa­teurs… Il faut s’accrocher. Selon les ora­cles, la fête pour­rait revenir dès cet été. Et quand ça repar­ti­ra, la musique élec­tron­ique sera à nou­veau au rendez-vous des enjeux d’aujourd’hui, c’est sûr, c’est dans son ADN.

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