Confinés avec… La Fraîcheur

par Tsugi

En ces temps con­finés, les musi­ciens sont eux aus­si blo­qués chez eux. Nous sommes allés leur deman­der com­ment ils occu­pent leurs journées, avec au pas­sage quelques recom­man­da­tions cul­turelles. Aujour­d’hui, c’est La Fraîcheur qui se prête au jeu.

Pro­pos recueil­lis par Olivi­er Pernot

De son vrai nom Per­rine Savi­aut, la pro­duc­trice française a notam­ment vécu à Mon­tréal et Berlin avant de s’in­staller à Barcelone, prof­i­tant chaque fois de l’in­ten­sité cul­turelle du lieu. Elle a pub­lié sur le label InFiné un pre­mier album en 2018, Self Ful­fill­ing Prophe­cies, ain­si qu’un EP en mai 2019, Weltschmerz, entre deep tech­no et esprit punk, reflé­tant son par­cours riche et sans con­ces­sion. Elle partage avec nous son quo­ti­di­en de con­fine­ment, qui n’at­ténue en rien son mil­i­tan­tisme et sa détermination.

Détail du quo­ti­di­en de La Fraîcheur

Bon­jour Per­rine, où es-tu en ce moment ?

Chez moi, à Barcelone. J’y habite depuis huit mois.

Quel est le livre que tu lis actuellement ?

Je lis Com­ment tout peut s’ef­fon­dr­er : petit manuel de col­lap­solo­gie à l’usage des généra­tions présentes de Pablo Servi­gne et Raphaël Stevens. C’est un livre sur l’effondrement de notre sys­tème de civil­i­sa­tion, que mon frère m’a con­seil­lé, mais il m’a dit de le lire quand je serais de bonne humeur ! Je l’ai acheté en novem­bre dernier et je repous­sais sa lec­ture. Je crois finale­ment que c’est le bon moment de s’y plonger car on se pose beau­coup de ques­tions en ce moment. C’est sûr que c’est un peu dép­ri­mant mais cela per­met aus­si de faire le deuil de ce qu’on imag­i­nait du futur et com­mencer à repenser notre mod­èle de civil­i­sa­tion. Le plus dur, c’est la prise de con­science per­son­nelle, parce que sinon, être active et en pleine réflex­ion à la lec­ture de ce livre, cela me calme finalement.

Un album que tu viens de redé­cou­vrir et que tu aimes écouter tran­quille­ment, en entier, instal­lé dans son canapé ?

Je viens d’écouter l’album Homogenic de Björk. C’est par­ti d’une blague. Depuis le début de l’état d’urgence en Espagne, je chan­tais les paroles du morceau “Jóga” : “State of emer­gency, How beau­ti­ful to be, State of emer­gency, Is where I want to be”. Cela m’a don­né envie de réé­couter tout l’album. C’est un disque qui a une force nar­ra­tive impres­sion­nante et cela rend facile une écoute en entier. Les chan­sons sont ultra dra­ma­tiques et ont aus­si des aspects éthérées, sen­si­bles. Elles cadrent bien avec la sit­u­a­tion actuelle.

Un disque pour danser dans son salon ?

Je ne danse pas du tout dans mon salon. La danse pour moi est liée à la nuit, au club­bing, à l’expérience col­lec­tive et aus­si à la con­fronta­tion de nos oreilles et de notre corps à un sound-system. Surtout, depuis que je pro­duis de la musique, j’écoute beau­coup moins de musique chez moi. J’ai besoin de silence. J’ai la chance d’avoir une ter­rasse et, en ce moment, avec le peu de cir­cu­la­tion, on y entend beau­coup des oiseaux. Surtout des per­ro­quets et des mou­ettes. La dernière fois, j’ai même un rouge-gorge qui s’est aven­turé chez moi un après-midi.

Un film à revoir, par­mi les clas­siques qui t’ont marqué ?

Je dirais La Nais­sance des pieu­vres. C’est peut-être le plus sub­til des films de Céline Sci­amma. En tout cas, c’est un de mes films préférés et le tra­vail musi­cal de Para One, dont je ne suis pour­tant pas très fan par ailleurs, est assez par­fait sur ce film. Et puis, je m’identifie com­plète­ment à une des héroïnes du film : j’é­tais son por­trait craché quand j’avais 9/10 ans.

Un jeu à faire en famille ?

Avec ma meuf, nous jouons à Qwirkle. J’y jouais aus­si à Berlin avec mes potes ou en vacances avec mes nièces. C’est un jeu entre le Scrab­ble et le Rubik’s Cube. Il faut de la stratégie mais tu peux aus­si ne pas en avoir. C’est cool comme jeu, cela ne demande pas trop de con­cen­tra­tion. En ce moment, avec le con­fine­ment, j’ai la bougeotte et c’est dur de se concentrer.

Un site Inter­net à fouiller ?

Je lis sou­vent le média alter­natif améri­cain Democ­ra­cy Now!. C’est sur ce site que j’ai trou­vé l’interview d’Angela Davis que j’ai sam­plée pour mon morceau “The Move­ments”. Il y a beau­coup d’interviews vidéo sur ce média avec des experts sur dif­férents sujets. C’est super bien foutu. Et pour un site améri­cain, il s’intéresse au monde entier et pas unique­ment aux États-Unis. De plus, par­mi les inter­viewés, il y a beau­coup de femmes, de per­son­nes de couleur, etc. Et ce sont de vrais experts, pas des édi­to­ri­al­istes ou des com­men­ta­teurs. C’est impor­tant de retourn­er à la base du jour­nal­isme et de pos­er des ques­tions aux gens qui savent.

Un plat que tu aimes cuisiner ?

Les fameuses pad thaï

J’aime beau­coup la cui­sine thaï en général. Si tu as envie de pren­dre du temps pour cuisin­er, et cela peut avoir un côté médi­tatif de te con­cen­tr­er sur ces recettes, tu peux pré­par­er ces trois plats : des pâtes thaï, un cur­ry vert au saumon et enfin, une soupe de tofu et légumes avec des cac­ahuètes. Ces plats sont col­orés, juste suff­isam­ment épicés pour être chaleureux et réchauf­fer le corps. Et puis, il est impor­tant de soutenir les marchands asi­a­tiques qui subis­sent en ce moment une “dou­ble peine” puisqu’en plus des prob­lèmes que l’on vit tous avec les restric­tions du con­fine­ment et de l’ar­rêt de l’é­conomie, ils subis­sent un racisme et une igno­rance crasse qui voit le pub­lic éviter leurs commerces.

Une activ­ité que tu aimes faire ces jours-ci ?

Je jar­dine sur ma ter­rasse. Ces derniers jours, j’ai fait des bou­tures, du rem­potage. Je prends le temps. J’enlève les feuilles mortes des plantes. Je net­toie même les feuilles une par une pour qu’elles pren­nent un max­i­mum de soleil. Sinon, je par­ticipe à un jardin com­mu­nau­taire. J’ai mon potager là-bas. Mais je ne peux pas y aller en ce moment et du coup je m’inquiète… Alors, dès qu’il y a un peu de pluie, ce qui est rare à Barcelone, je suis con­tente pour le jardin.

Tu as envie de faire quoi en pre­mier à l’ex­térieur quand le con­fine­ment se terminera ?

J’ai envie d’aller arroser le jardin (rires). Et je vais aller m’inscrire à un stage de per­ma­cul­ture. J’aimerais savoir bien cul­tiv­er mes légumes et ne plus revivre ça : ce sen­ti­ment d’être dépen­dant, vul­nérable. Et puis, peut-être, pourquoi pas aller m’installer dans les Cévennes plus tard et être com­plète­ment autonome.

Tu pré­pares quoi pour cette année ?

C’est dif­fi­cile à dire car il y a beau­coup d’incertitude… Nor­male­ment, j’ai trois EP qui doivent sor­tir, avec des morceaux que nous avons faits ensem­ble avec Léonard de Léonard. Ce sont des morceaux qu’on a déjà eu l’occasion de jouer en live ensem­ble. Je tra­vaille aus­si sur la musique d’une pièce de danse con­tem­po­raine du choré­graphe Julien Gros­valet. Le spec­ta­cle sera créé en jan­vi­er 2021, mais c’est beau­coup de stress actuelle­ment car les pre­mières répéti­tions ont été repoussées…

Qu’espères-tu que ce con­fine­ment va chang­er dans nos vies ?

Ce que j’espère, c’est que cette péri­ode va faire réé­val­uer à cha­cun ses pri­or­ités, son mode de vie, sa con­cep­tion du tra­vail, ses com­porte­ments de con­fort et de luxe. Que cette crise san­i­taire, poli­tique, économique et écologique va nous faire revoir le sys­tème cap­i­tal­iste dans son ensem­ble. Cette crise met en lumière les faib­less­es du sys­tème dans lequel nous vivons et nous devons main­tenant repenser à nos droits fon­da­men­taux, comme la san­té ou le logement.

(Vis­ité 932 fois)