Ou plutôt la légende du bureau

Pour sa dernière saison, “Le Bureau des légendes” livre ses secrets musicaux

Inter­view avec le com­pos­i­teur Rob, respon­s­able de la musique de la série d’es­pi­onnage d’Eric Rochant Le Bureau des légen­des, dont la cinquième sai­son est disponible sur les écrans de Canal+.

Elles, ils sont de retour. Mal­otru, Rocam­bole, Marie-Jeanne… Ils nous avaient man­qué les per­son­nages, ô com­bi­en réal­istes, du Bureau des légen­des dont on décou­vre aujourd’hui l’ultime sai­son tou­jours imag­inée de main de maître par Eric Rochant.

Der­rière la musique de celle qui a été classée par le New York Times par­mi les trois meilleures séries inter­na­tionales de la décen­nie, le com­pos­i­teur Robin Coud­ert alias Rob. Son CV, long comme le bras en matière de BO de films (Belle Epine, Mani­ac, ou Jim­my Riv­ière) et de séries (Les Sauvages) cache cepen­dant une autre vie. Au début des années 2000, il est l’auteur d’un album mythique, jamais réédité, Don’t Kill sur le label Source, man­i­feste éclaté de pop extrav­a­gante et roman­tique, et surtout déjà très ciné­ma­tique. Égale­ment com­pagnon de scène aux claviers der­rière Phoenix et Sébastien Tel­li­er, Rob est aus­si le respon­s­able d’un pro­jet sin­guli­er sur le défunt label Insti­tubes : les six volumes/EP d’un Dodéca­logue hal­lu­ciné, entre ambi­ent psy­chédélique et élec­tron­ique futur­iste. Cette per­son­nal­ité par­ti­c­ulière n’a pour­tant pas eu besoin de faire des con­ces­sions pour com­pos­er la musique des cinq saisons du Bureau des légen­des. Il nous racon­te. Au télé­phone, con­fine­ment oblige.

C’est la fin d’un monde cette sai­son.”

Rob

Rob ©Char­lotte Ortho­l­ary

Com­ment en est tu arrivé à tra­vailler sur cette série ?Eric Rochant avait enten­du par­ler de moi, parce qu’il con­nais­sait la réal­isatrice Laïla Mar­rakchi pour qui j’avais com­posé la musique de Rock the Cas­bah. Eric a vu aus­si que j’avais bossé sur des BO de film d’horreur comme Mani­ac par exem­ple. Mon pro­fil qui oscil­lait entre films d’horreur donc et films dra­ma­tiques, voire mélo­dra­ma­tiques, cor­re­spondait à ce qu’il cher­chait.

Tu as com­posé toute la musique de la série, que ressens tu aujourd’hui  avec cette dernière sai­son ?

Je ne peux pas par­ler de tristesse puisqu’on est juste au début de la dif­fu­sion de la cinquième sai­son. Rétro­spec­tive­ment, je suis impres­sion­né par la somme de tra­vail que cela m’a demandé. Cela me paraît titanesque. Depuis cinq ans que je bosse sur ce pro­jet, cela représente cinquante heures de films, plusieurs cen­taines de morceaux. À vrai dire, je n’en con­nais même pas le nom­bre exact. C’est de loin l’œuvre la plus colos­sale que j’ai jamais pro­duite. Si je me retourne en arrière, je crois que je suis étour­di par tout ça.

 De manière pra­tique, com­ment est ce que cela se pas­sait ?

Au début de chaque sai­son, on avait une longue con­ver­sa­tion avec Eric. Il me livrait les grandes ten­dances, l’esprit qu’il voulait met­tre dedans. Par exem­ple, il me dis­ait : “on n’est plus dans le ter­ror­isme, mais dans le cybert­er­ror­isme”, donc ça allait chang­er la couleur de la musique. Il me fai­sait pass­er les scripts au fur et à mesure, et je ne con­nais­sais pas la fin de la sai­son. Après, j’allais en stu­dio avec mes syn­thés, mes ordi­na­teurs, mes machines. Je me lais­sais totale­ment embar­qué dans une sorte d’écriture automa­tique, guidé par ces con­ver­sa­tions avec Eric, mes lec­tures du scé­nario, et j’enregistrais tout. Cela créait une masse de musique, que je don­nais de temps en temps à Eric et dans laque­lle il fai­sait son marché. Il me dis­ait : “ce morceau, ça m’intéresse ou alors c’est hors sujet ou encore il faut l’approfondir, l’orchestrer dif­férem­ment.” Cela aboutis­sait à une sorte de banque de sons qu’ils pou­vaient utilis­er au mon­tage. On choisit donc la musique de la série avant de l’avoir sous les yeux.

Qu’est-ce que cela t’apporté de tra­vailler sur Le Bureau des légen­des?

Avant, j’avais une approche arti­sanale, très sen­si­ble. Cette série m’a imposé une façon de tra­vailler qui a fait de moi quelqu’un de plus pro­fes­sion­nel. Je suis un artiste un peu con­fi­den­tiel et même qua­si­ment mau­dit, et là pour la pre­mière fois de ma vie, j’ai pro­duit quelque chose qui est pop­u­laire, regardé à la télé par des gens que je ne touche jamais d’habitude. Et ça, c’est mag­nifique, je trou­ve.

C’est de loin l’œuvre la plus colos­sale que j’ai jamais pro­duite.”

Con­traire­ment à d’autres séries, il n’y a pas de thème musi­cal récur­rent à l’ensemble des saisons…

Il y a quand même quelques références musi­cales que l’on peut retrou­ver, mais c’est assez masqué. C’est vrai qu’il n’y a pas un grand thème qui revient chaque sai­son. C’est parce que dès le début, il y a eu le choix de ne pas faire de générique. Cela a don­né le ton à une absence de sig­na­ture, qui était une sig­na­ture en soi. Il y a tou­jours une même trame qui cor­re­spond à ma sen­si­bil­ité, mais il n’y a pas un seul vrai thème qui se retrou­ve du début à la fin.

Qu’est-ce qui t’as par­ti­c­ulière­ment inspiré dans la dra­maturgie de cette sai­son ?

C’est dif­fi­cile sans spoil­er. Mais rien que le fait que Eric annonce que c’était la dernière sai­son, donc avec quelque chose de tes­ta­men­taire, c’était très inspi­rant. C’est la fin d’un monde cette sai­son. Il y a un côté apoc­a­lyp­tique qui colle très bien à l’air du temps. Des per­son­nages ont des des­tins très forts et dra­ma­tiques. Je trou­ve ça très poignant.

Pourquoi les morceaux ont des noms étranges comme “Fronde 10” ou “Research 518” ?

Quand je donne un nom trop explicite, ça influ­ence trop son util­i­sa­tion. Par exem­ple, si j’appelle un morceau “Mal­otru” et qu’il ne plaît pas à Eric pour un pas­sage avec Mal­otru, le morceau va être mis à la poubelle. Mais si je lui donne un titre générique, il peut l’utiliser comme on veut. Mais il y a égale­ment une autre rai­son. Nous avions telle­ment de musiques, qu’il fal­lait inven­ter une cod­i­fi­ca­tion pour que l’on puisse s’y retrou­ver. C’est pour cela qu’il y a ces noms à tiroirs assez igno­bles, ce que je regrette, mais finale­ment cela cor­re­spond bien à l’univers cryp­tique de la série.

Je suis un artiste un peu con­fi­den­tiel et même qua­si­ment mau­dit, et là pour la pre­mière fois de ma vie, j’ai pro­duit quelque chose qui est pop­u­laire.”

Quand tu com­pos­es, est-ce que tu as l’ambition que ta musique puisse s’écouter sans les images?

Non je n’y pense pas par­ti­c­ulière­ment. Mais avec ma méth­ode, la musique existe d’abord pour elle même. Puisque pour Le Bureau des légen­des, je com­pose avant d’avoir vu les images. D’ailleurs ce sont sou­vent ces ver­sions que je mets dans les dis­ques des B.O. C’est une musique que l’on peut écouter en imag­i­nant ce qu’il va se pass­er. Je serai inca­pable de com­pos­er de la musique qui soit unique­ment ce que l’on appelle de l’underscore ou du “bed”. C’est à dire juste un drone avec une nappe très dis­crète pour soulign­er la ten­sion. Cela ne se com­pose pas sans voir les images. Moi j’aime l’idée de pass­er par une vraie phase de com­po­si­tion avec un thème, des accords….

Quels sont tes prochains pro­jets ?

Je tra­vaille sur des doc­u­men­taires. Un domaine que je con­nais mal, mais qui m’intéresse beau­coup. J’ai la nos­tal­gie des doc­u­men­taires ani­maliers de mon enfance avec la musique de Van­ge­lis où il se pas­sait quelque chose de grandiose. Cela a été oublié, et leurs musiques sont assez stan­dard­is­ées main­tenant. Mais nous sommes dans une péri­ode où on est en pause. J’étais cen­sé com­mencer un gros pro­jet aux USA avec un film de Alexan­dre Aja avec qui je tra­vaille régulière­ment, mais c’est reporté en 2021. Donc je prof­ite du con­fine­ment pour surtout me repos­er.

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