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Le Rex Club, vide
20 juillet 2020

Covid-19 : Paris face à un exode des artistes ?

par Arnaud Rollet

Inutile de refaire le film de ces derniers mois : seuls les Hibernatus, les ermites et les ZADistes façon Problemos n’ont pas eu vent du désastre que la Covid-19 et le confinement ont engendré auprès des acteurs de la culture. Si l’on a beaucoup parlé des propriétaires des établissements ces derniers temps, et que nous avons déjà interrogés les clubbeurs sur le sujet, il reste le dernier maillon de la fête à rencontrer, ceux qui en font la bande-son. Privés de revenus, de contact physique avec le public, voire d’espoir et de promesses (claires) de jours meilleurs, les artistes ne savent plus sur quel pied danser et cogitent. À Paris, centre névralgique de l’agitation culturelle française, cette crise économique et de conscience a pris logiquement d’autres proportions, révélant son lot d’absurdités devenues insupportables et transformant en gouffres béants ce qui, en temps normal, paraissaient n’être que de simples fissures. Certes, la capitale finira par se relever (elle en a vu d’autres), mais pas forcément avec les mêmes acteurs ni la même hégémonie. Peut-être un mal pour bien ?

Deux choses définissent assez bien Victor Kiswell : son savoir-faire méticuleux pour mettre la main sur des disques rares qu’il revend ensuite dans son appartement ou sur la toile et son amour de Paris, une ville qui l’a vu naître et qu’il a arpentée de long en large depuis 40 ans. « J’avais un côté Woody Allen avec Paris comme lui l’a avec New York. Je pouvais même être parfois de mauvaise foi pour défendre ma ville », raconte ce disquaire encyclopédique, révélé aux yeux – et oreilles – du grand public via la chouette série-documentaire Vinyl Bazaar. Et pourtant, Victor s’apprête à quitter l’Île-de-France. Lui, le « titi », le vrai, a besoin de changer d’air. Une décision surprenante qui, sans surprise, a énormément mûri lors de cette période d’enfermement. « C’est une envie que j’avais déjà, mais le confinement n’a fait que me conforter dans cette idée. Il a même accentué mon rejet de Paris. Pourtant, je suis très citadin. Je suis né et j’ai grandi ici. Mais j’en ai marre. Il y a eu des époques où Paris était différente, mais aujourd’hui, on se rend compte de l’aliénation qu’est le fait de vivre dans une ville pareille. Les loyers sont très chers pour de petits appartements. Et rester enfermé dans de petits appartements qui valent très chers, c’est complètement absurde. On s’est aussi rendu compte, par comparaison, que les gens ont aussi mieux vécu le confinement en étant à l’air libre, au soleil. Que c’était mieux d’avoir plus d’espace, que c’était plus relaxant d’avoir de la verdure… »

Confiné avec son ado de fils en plein Paname, Victor a eu un peu peur de ne pas pouvoir joindre les deux bouts à l’ère de la distanciation sociale obligatoire. Impossible durant ces temps maudits de compter sur la vente de disques à son domicile, les DJ sets ni son activité liée à la sonorisation de lieux pour faire rentrer des belins. « J’ai flippé, oui. Sans les mixes et la sonorisation, j’allais perdre la moitié ou les deux tiers de mes revenus, en sachant que j’avais toujours un loyer à la con à payer chaque mois. Par chance, juste une semaine avant le confinement, j’ai reçu une avance pour un chantier de sonorisation en Jordanie. Cela m’a permis de tenir, de faire l’équilibre. J’ai pu régler le loyer, faire des courses… Et heureusement que La Poste acceptait de transporter les colis ! Sans tout cela, j’aurais vraiment été dans la merde. » Soulagé d’avoir pu s’en sortir, le dealer de galettes vise désormais le soleil de Barcelone. Un pari risqué pour celui qui, à force de travail, avait réussi au fil des ans à se tailler une sacrée réputation… et à faire de son appartement un lieu de passage obligé pour les DJs, producteurs et collectionneurs français comme internationaux. « Je me suis rappelé la chanson d’Aznavour : quitte à galérer, autant que cela se fasse au soleil, au bord de la mer, lâche Victor goguenard.

« Quitte à galérer, autant que cela se fasse au soleil » Victor Kiswell

À l’image de Victor, d’autres personnages de ce Paris qui bouge ont décidé de mettre les voiles ou y pensent de plus en plus ouvertement. C’est le cas de deux amis de longue date : Ouai Stéphane et Luufa. Le premier, signé sur Global Warming Records et auteur de plusieurs EP électronico-foutraques séduisants (et d’une superbe parodie des lives de Cercle), et le second, façonneur d’une pop électronique mâtinée de guitare, ont grandi ensemble à Antibes avant de se retrouver des années plus tard à Paris pour tenter de vivre de leur musique. Partis justement vivre ensemble le confinement sur la Côte d’Azur, dans la baraque des parents de Stéphane alors absents, les acolytes en ont profité pour faire du son – évidemment –, mais aussi le point sur leur vie francilienne et sur l’après coronavirus.

« Le but d’être à Paris pour moi, c’est vraiment les concerts, la musique et la culture. S’il n’y a pas ça, je préfère être autre-part. Je préfère la mer et le soleil ! » Le discours que tient Luufa n’a rien de surprenant quand on connaît le personnage. Franco-américain, il a quitté la France après le lycée pour vivre différentes expériences à droite, à gauche, avant d’arriver à Paris en 2018, motivé par l’idée de renouer avec la scène. Petit à petit, avec notamment le soutien de Stéphane, le scénario idéal imaginé par le principal intéressé semblait devenir réalité. « Côté travail, je me suis remis à faire des traductions en freelance, un peu de copywriting, des cours particuliers de guitare et de langues, presque à la sauvette. Mais la priorité, c’était d’avoir du temps pour faire de la musique. J’ai fait quelques lives, cela évoluait et prenait forme au fur et à mesure… » Et puis la Covid-19 est arrivée. « Mes plans ont complètement changé. Normalement, je devais m’occuper de la régie pour Ouai Stéphane sur toute la saison. J’avais aussi un autre travail qui allait démarrer juste avant le confinement. J’allais être plus blindé financièrement, mais c’est fini ! Maintenant, je pense plutôt aller voir ce qu’il se passe à Marseille ou Nice, selon ce que je peux trouver, car les loyers sont vraiment moins chers. »

« Le but d’être à Paris pour moi, c’est vraiment les concerts, la musique et la culture. S’il n’y a pas ça, je préfère être autre-part. » Luufa

Mission studio, intermittence et nouvelle vie

La situation de Ouai Stéphane est similaire à celle de son ami, à la seule différence que lui avait déjà posé davantage de briques dans sa construction artistique. « Normalement, la musique me permet de vivre aujourd’hui. Je suis intermittent du spectacle, fais des concerts et un peu de missions diverses autour de mon projet… Jusqu’à maintenant, j’avais même laissé de côté les cours particuliers. Je vais voir si je vais en reprendre un petit peu… » D’une nature optimiste, Stéphane a d’abord vu le confinement comme une bonne opportunité afin de passer à l’étape supérieure musicalement parlant. « Comme en hiver, il y a généralement moins de festivals, j’avais naturellement pensé revenir en studio pour composer. Bon, j’avais tout de même quelques concerts prévus, environ deux par mois de mars à juin, mais ils ont été annulés. Finalement, cela m’a permis de me concentrer un peu plus sur cette mission studio que je m’étais imposée. L’impact du confinement a été moins important pour moi que pour les artistes qui avaient prévu de partir en tournée sérieusement sur cette période. Se mettre bien dans une maison avec jardin et sans voisin pour faire de la musique. Il y a des choix plus compliqués à faire ! » Reste que cette anticipation salutaire n’empêche pas le producteur de se poser des questions, lui qui venait d’emménager dans un nouvel appartement parisien en solo après des années de colocation.

« Si l’État rajoute un an [d’intermittence], ce serait royal. S’il ne le fait pas, je vais changer de métier. » Ouai Stéphane

Payer le loyer d’un bien dont on ne profite pas, sans savoir si la ville où il est situé vous permettra de rebondir, forcément, ça fait chauffer le ciboulard. « J’ai plusieurs plans en tête. L’idéal serait évidemment de revenir à Paris et de reprendre une activité normale. Le plan B serait de retourner vivre chez mes parents, le temps que tout se remette en place et de retrouver une activité, tout en profitant pour rallonger cette période studio. En plan C, pourquoi pas être indépendant en m’installant dans d’autres villes dans le Sud, des coins plus verts, comme Nice, Marseille… » L’intermittence est d’ailleurs aussi au centre de ses préoccupations pour celui qui est ingénieur du son-producteur de formation. « C’est malheureusement un peu fini pour moi cette année car ma « date anniversaire d’intermittence » était en avril… Même si elle a été repoussée à fin juin, avec l’annulation des dates, je n’ai pas pu avoir le nombre de cachets suffisant. Si l’État rajoute un an, ce serait royal. S’il ne le fait pas, je vais changer de métier [depuis l’interview, Stéphane garde finalement son statut d’intermittent jusqu’à aout 2021, ndlr]. Mais je reste tout de même reconnaissant de la chance que j’ai eu d’avoir ce statut pendant un an. »

En panne d’inspiration

Le statut d’intermittent, Timothée n’a pas encore la chance de l’avoir. Mieux connu sous le nom de scène IV Horsemen, cet artisan d’une techno-EBM abrasive aux accents indus a heureusement pu trouver d’autres solutions pour maintenir la tête hors de l’eau durant le plus fort de la crise. « J’ai pu avoir quelques aides car j’avais récemment créé mon statut d’auto-entrepreneur et que j’ai aussi une asso à côté. » Pas Byzance, mais de quoi garder le cap malgré la tempête pour ce musicien-producteur originaire de Besançon et installé depuis trois ans à Paris après avoir fait ses premières armes à Lyon. « Je voulais venir à Paris pour être au plus près de tout ce qu’il se passe, rencontrer des gens, être un peu plus dans le feu de l’action quoi. » Et faire passer à un autre niveau sa carrière prometteuse. « Depuis que je suis à Paris, mon approche est davantage passée du format concert à une version plus club. Cela a changé la donne. À Lyon, tu fais tout de même vite le tour. C’est moins dense et intense qu’ici car Paris attire des artistes venant de partout. C’est là qu’on finit par se retrouver, parce qu’on partage une date en commun, etc. Les liens se resserrent et ce n’est pas qu’un truc franco-français : Paris, c’est aussi plus simple pour créer des connexions avec l’extérieur. »

« Le fait d’être dans une situation complètement anxiogène, avec aucune perspective d’avenir et des mauvaises nouvelles qui tombent les unes après les autres, ce n’était pas le meilleur mood pour créer des choses. » IV Horsemen

Confiné dans un petit appartement, « IV » a encaissé la vague de contamination comme on encaisse un crochet du droit en plein sternum : en serrant les dents et en attendant que la douleur s’estompe. « (Mon activité) était en train de rentrer un peu dans les clous, de devenir plus régulière, mais le confinement m’a coupé l’herbe sous le pied, confie l’artiste. Cela commençait à prendre forme, en tout cas la forme qui m’intéressait, et tout est retombé à zéro du jour au lendemain. J’espère justement que je ne vais pas avoir à repartir de zéro quand tout va recommencer, mais cette période, c’était dur. » Son plus grand crève-cœur ? Avoir vu ses gigs du printemps s’envoler, dont une date très attendue à Vilnius en Lituanie (« les organisateurs m’avaient avancé le cachet, il a fallu que je leur rembourse… ») et surtout sa participation au Festival des Souvenirs Brisés que le label de DJ Varsovie Intervision prévoyait au Petit Bain (« un événement détruit dans l’œuf, même si, à une semaine de la date limite, tout le monde y croyait encore… »).

Pour remplir le vide (et l’ennui), Timothée a produit et mixé, un peu, mais pas tant que ça. La faute à une ambiance pas vraiment propice à l’effervescence musicale : « Le fait d’être dans une situation complètement anxiogène, avec aucune perspective d’avenir et des mauvaises nouvelles qui tombent les unes après les autres, ce n’était pas le meilleur mood pour créer des choses. » Alors, ce graphiste de formation a surtout profité de ce faux temps libre pour apprendre de nouvelles choses (« Je me suis formé à des techniques de son et de graphisme, comme la 3D par exemple ») et jeter son regard au-delà des artères pensées par le baron Haussmann. « Cela faisait déjà un moment que je lorgnais sur le fait de partir pour retrouver des conditions de vie un peu plus intéressantes, plus détendues, concède-t-il. Et là, cela n’a fait que confirmer mes envies… même si l’on sait tous qu’entre le fait d’y vivre 24h/24 et venir seulement de temps en temps, il ne se passe pas les mêmes choses. C’est un choix à faire. Mais avec ce qu’il s’est passé et la probabilité qu’une autre merde du genre arrive par la suite, je préfère privilégier un cadre de vie plus tranquille. Paris, c’est un peu l’enfer pour des gens dans une situation comme la nôtre, dans la création. Et pas la création où l’on a vraiment des subventions ou de l’argent. On est trop bridés. » Ses envies d’ailleurs pourraient davantage l’amener dans le Sud-Ouest, du côté de Bordeaux et de Toulouse, que dans le fin-fond de la cambrousse… même si Timothée avoue, en rigolant, y avoir aussi songé un temps. « Vers la fin du confinement, j’étais un peu plus extrême ! », se marre-t-il.

 

Exode urbain et décentralisation artistique

Nul doute que d’autres figures parisiennes (ou néo-parisiennes) vont également prendre la tangente et suivre l’exemple de Victor Kiswell, Ouai Stéphane, Luufa et IV Horsemen à l’avenir. Pour trouver un meilleur cadre de vie, se rapprocher de la nature et aussi en terminer avec cette centralisation artistique de plus en plus indécente dans une ville où le coût de la vie dépasse l’entendement. Luufa l’appelle d’ailleurs de ses vœux : « Le fait que tout se passe à Paris est un problème et cela serait génial d’avoir plus de culture dans les petites villes. Bien sûr, on n’est pas obligé de passer par la case Paris pour réussir, mais c’est tout de même souvent le cas. Il faut rééquilibrer tout ça. » Timothée ne dit pas l’inverse. Pour lui, il est même temps de repenser le système. « Ce serait bénéfique au niveau des musiques vivantes, des musiques live, des micro-scènes et même du mainstream d’ailleurs. Qu’on regarde ce qu’il se passe dans d’autres villes de France et qu’on arrête d’être focalisé sur Paris. Avec une densité de personnes aussi énorme, ce n’est pas possible ! Je me dis qu’à un moment, il va y avoir un exode urbain parce que ça ne marchera plus. » Un retour aux sources qui permettra peut-être aux scènes locales de reprendre du poil de la bête et aux musiques actuelles de se réinventer de plus belle, dans Paris-même comme au-delà du périph’.

« On va sûrement avoir plus d’artistes maison que d’artistes internationaux dans les soirées. » Miley Serious

Ce besoin de changement se traduit aussi chez ceux qui n’ont pas d’envie d’ailleurs, à l’instar de Miley Serious. Amie de IV Horsemen, animatrice sur Rinse France et à la tête du gouleyant label 99cts Records, elle n’a pas encore prévu de faire ses bagages, même si elle se dit consciente de la situation. « Moi, j’y suis, j’y reste, affirme-t-elle. Je n’ai pas fini d’explorer Paris, de regarder cette ville. Par contre, je comprends totalement ceux qui partent, qui en ont ras-le-bol et pour qui le confinement a semblé être le bon moment pour partir. Cette histoire a vraiment pu donner un coup de collier à celles et ceux qui, au fond d’eux, avaient déjà cette envie qui les travaillait. Pour certains, c’est la fin d’un cycle. » Aux yeux de l’une des DJ-productrices les plus punk du game actuel, le confinement et ses conséquences peuvent même avoir du positif : « Si les jauges des lieux deviennent plus petites, si c’est plus restreint, les réservations seront plus courantes et les gens s’intéresseront davantage à ce qu’ils viendront voir. » Et si elle ne croit pas vraiment au concept d’une nouvelle scène (« la scène évolue justement tout le temps »), Miley envisage volontiers l’existence d’un souffle nouveau sur la fête francilienne et française. « Il va y avoir du changement du côté des rassemblements : on voyait bien que les gens étaient contents de danser sur les quais à Paris lors de la Fête de la Musique par exemple ! On va aussi sûrement avoir plus d’artistes maison que d’artistes internationaux dans les soirées. » Un retour à la consommation locale sans pour autant verser dans un patriotisme malvenu.

« Cela me fait de la peine car plein de gens ne vont pas s’en sortir, mais de l’autre, il y avait un trop-plein à Paris. » Victor Kiswell

Mais la plus grosse conséquence du coronavirus à Paris se trouve peut-être encore ailleurs, bien au-delà de la décentralisation, de l’essor des régions et de la musique locavore. C’est en tout cas l’avis de Victor Kiswell. Avant de rendre les clefs de son appart et d’aller savourer des tapas en plein cagnard, le disquaire apporte un dernier regard éclairé sur l’évolution de sa ville et d’un phénomène qui, en raison de la pandémie, risque fort de s’enrayer : la déification des DJ-diggers. « Plein de DJs n’ont pas le statut d’intermittent du spectacle : ceux-là, je ne sais pas comment ils ont fait pour gagner des thunes ces derniers mois. J’imagine que beaucoup vont devoir prendre un boulot à côté. Cela me fait de la peine car plein de gens ne vont pas s’en sortir, mais de l’autre, il y avait un trop-plein à Paris. » Tranchant et aiguisé, son constat est difficilement contestable, et de ce fait, la Covid-19 va peut-être calmer les ardeurs de Monsieur X ou Madame Y, jusqu’alors prêts à tout plaquer pour monter un label underground et rééditer à 300 exemplaires un disque obscur de pop zambienne.

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