A la dernière soirée Manifesto @ La Station. Crédit : Otto Zinsou

Creepy Sisters : la nouvelle soirée queer et techno qui veut changer le monde

Des soirées queers, pour cer­taines for­mi­da­bles de lib­erté, d’ex­i­gences artis­tiques et d’en­gage­ment, il y en a. House Of Moda plutôt ori­en­tée gay, Wet For Me délurée pour les filles, Flash Cocotte et autres héritier.e.s du Pulp… Quiconque cherche saura trou­ver son bon­heur, du moins à Paris. Mais tout de même : sans lieu les­bi­en claire­ment iden­ti­fié depuis la fer­me­ture du-dit Pulp, dif­fi­cile pour les jeunes (et moins jeunes) les­bi­ennes et queer de pou­voir très régulière­ment sor­tir dans des lieux safe et ouverts à l’ex­pres­sion de leurs gen­res et/ou sex­u­al­ités. Heureuse­ment, Paris est grand, et la nou­velle garde arrive. Par­mi elle, quelques amies, qui ont mon­té à la sor­tie de leurs études un média cul­turel en ligne, Man­i­festo XXI. C’é­tait il y a cinq ans, et depuis, la petite bande portée entre autres par Costan­za Spina et Apolline Bazin s’est agrandie et s’est mise à organ­is­er des soirées ou des expos, avec comme grands axes de réflex­ion la musique, la poli­tique, la place des queers dans notre société ou le fémin­isme. Ce same­di 26 jan­vi­er, elles s’in­stalleront à La Java à Paris pour la deux­ième édi­tion de leurs soirées Creepy Sis­ters, et inviteront dans ce rassem­ble­ment de “sor­cières” La Fraicheur, Lëster, Cassie Rap­tor et aamouro­cean, Sasha Kills pour une per­for­mance drag “creepy”, l’as­so­ci­a­tion Règles élé­men­taires qui récoltera des pro­tec­tions hygiéniques pour les femmes sans-abri. Chang­er le monde à coups de fémin­isme, de tech­no et de gab­ber ? C’est ten­tant, évidem­ment. On en a dis­cuté avec Costan­za et Apolline.

Pour cette soirée Creepy Sis­ters, et tous vos événe­ments en général, vous insis­tez sur l’idée d’e­space “safe”. Mais con­crète­ment, on fait com­ment quand on organ­ise une soirée pour assur­er aux participant.e.s qu’elles ou ils seront en sécu­rité ?

Costan­za Spina : Ça passe par la sen­si­bil­i­sa­tion du pub­lic, en amont, par le biais d’ar­ti­cles ou de posts Face­book, pour expli­quer com­ment il faudrait se com­porter en soirée et qu’est-ce qu’une soirée queer, où chaque iden­tité est respec­tée — si on a envie de s’ha­biller d’une cer­taine façon ou de ne pas s’ha­biller d’ailleurs, il faut pou­voir le faire sans avoir peur de se faire emmerder. Je trou­ve aus­si qu’une soirée dite safe se doit d’être abor­d­able, car elle doit être acces­si­ble à tout le monde. A l’en­trée, il faut qu’il y ait un con­trôle, pour ne pas faire ren­tr­er de per­son­nes poten­tielle­ment dan­gereuses car elles ont trop bu ou car elles ne sont pas au courant de con­cepts de base comme la notion de con­sen­te­ment. Ce sont des ques­tions qu’on peut pos­er à la porte : est-ce que vous savez à quel genre de soirée vous allez ? Est-ce que vous savez ce qu’est une soirée queer ? Il ne s’ag­it pas de faire faire des dis­ser­ta­tions mais de savoir si la per­son­ne est plus ou moins sen­si­bil­isée au sujet. Il faut égale­ment con­trôler dans le lieu, les organ­isa­teurs doivent rester vig­i­lants. Et enfin, ce n’est pas quelque chose que l’on fera sur les Creepy Sis­ters car ce ne sont pas les habi­tudes de la Java, mais on aimerait à terme avoir un con­trôle des porta­bles. Garan­tir un espace safe c’est aus­si garan­tir un cer­tain anony­mat et un droit à l’ou­bli, dans l’idée qu’on ne vient pas juste pour se mon­tr­er ou pour faire des mon­dan­ités, mais c’est aus­si et surtout pour être dans un lieu d’ex­pres­sion, de partage – donc pourquoi pas coller des gom­mettes sur les appareils pho­to des télé­phones des gens. Et enfin, il faut choisir son line-up : chaque DJ ne va pas ramen­er le même pub­lic, il ne faut pas être naïf là-dessus. Nos line-ups sont con­sti­tués de per­son­nes ultra sen­si­bles à ces questions-là et qui se sont engagés en ce sens aus­si.

Dans la con­sti­tu­tion de vos line-ups, qu’est-ce qui arrive en pre­mier, l’artis­tique ou le poli­tique ?

Apolline Bazin : On organ­ise ces événe­ments pour trans­former en quelque chose de pal­pa­ble l’u­nivers qu’on développe sur notre média. Donc l’artis­tique et le poli­tique sont intime­ment liés.

Costan­za : Avant toute chose, on a défi­ni une DA, en l’oc­cur­rence tournée autour de la soror­ité, avec un goût pour l’é­sotérisme et la spir­i­tu­al­ité. A par­tir de cette DA, on a essayé de trou­ver nos “sor­cières”, ces per­son­nes qui pour­raient incar­n­er notre vision – notons qu’il s’ag­it aus­si bien de femmes que d’hommes, pour nous ils incar­nent tous la soror­ité. Lester est une sor­cière aus­si, c’est un garçon qui a un univers emo, intro­spec­tif, et qui est très sen­si­ble à ces ques­tions. Pareil pour amouro­cean. Certes, c’est un espace pour les femmes, parce que les femmes ont besoin de pren­dre la place, mais c’est un espace où l’on cohab­ite.

Donc le pub­lic est mixte ?

Costan­za : Bien sûr. Pour nous, une soirée safe se doit d’être inclu­sive. On ne peut pas tra­vailler sur le bien-être des par­tic­i­pants tout en exclu­ant toute une par­tie de la pop­u­la­tion. Ce ne serait qu’une manière d’éviter le prob­lème.

Apolline : C’est à l’im­age de ce qu’on fait sur le mag­a­zine, on ne veut pas par­ler qu’à un seul public.On veut qu’il y ait des ren­con­tres, que des gens se ques­tion­nent peut-être sur leur pro­pre com­porte­ment, que la fête soit un espace de médi­a­tion.

Costan­za : Un media, c’est une cer­taine vision de la société. Et notre idéal de société n’ex­clue pas les hommes. On défend les femmes et les per­son­nes queer, surtout depuis un an avec la rubrique poli­tique et société qui a pris plus d’am­pleur sur le site, parce qu’on estime que les medias tra­di­tion­nels ne les vis­i­bilisent pas assez. Mais ça ne veut pas dire qu’on est unique­ment un media queer, ou un media s’adres­sant exclu­sive­ment aux femmes.

Dessin par Cul­Co­casse pour Man­i­festo XXI.

Mais il y a du mieux au niveau de la vis­i­bil­ité des femmes, des per­son­nes trans ou queers dans les médias, non ?

Apolline : Oui, mais les évo­lu­tions sont lentes. Quel groupe médi­a­tique français est dirigé par une femme aujour­d’hui ? Ils exis­tent mais ils sont rares.

Costan­za : Et par­ti­c­ulière­ment dans les médias musi­caux. On a alors tenu à avoir une rédac chef musique femme (Nina Tapie, qui prend la suite d’E­le­na Tissier, par ailleurs musi­ci­enne sous le nom de The Unlike­ly Boy, ndlr.). On ne défend pas l’idée de quo­tas, que ce soit pour notre site inter­net comme pour nos line-ups. Il faut avant tout qu’il y ait un intérêt créatif. Mais je défends un monde où on ne se pose même plus la ques­tion du genre, que notre regard soit juste intel­li­gent et libre, et pas biaisé en faveur ni des hommes ni des femmes, ni des queers ni de per­son­ne.

Apolline : Et un monde où on a réduit tous les obsta­cles à l’ex­pres­sion et facil­ité l’ac­ces­sion des femmes aux car­rières artis­tiques. Il ne faut pas oubli­er que s’il y a aujour­d’hui moins de femmes que d’hommes dans ce genre de car­rière, c’est en par­tie parce qu’il est plus com­pliqué sociale­ment pour les femmes d’ac­céder à une édu­ca­tion artis­tique, de se sen­tir légitime, de pou­voir pass­er les bar­rières économiques des pre­mières années de car­rière… Ce sont des choses extrême­ment lentes à faire avancer. C’est d’ailleurs le sujet d’une enquête qu’on a pub­lié il y a pas très longtemps sur Man­i­festo XXI à pro­pos des femmes dans l’art con­tem­po­rain.

Le col­lec­tif Man­i­festo XXI est-il mixte ?

Apolline : Oui, mais à la tête ce sont des femmes. Ce n’est pas quelque chose qui a été voulu ou choisi con­sciem­ment. Mais plus on avance, plus on se rend compte qu’on est bien comme ça et que c’est peut-être une force effec­tive­ment.

Costan­za : Il y a eu des garçons dans Man­i­festo XXI, et il y en a encore, qui sont très act­ifs. Mais objec­tive­ment ça peut être com­pliqué de tra­vailler avec des garçons qui n’ac­ceptent pas d’être dri­vés par des filles. Ça a pu pos­er prob­lème par le passé, surtout en musique. On m’a déjà claire­ment dit “mais toi tu n’as pas de couilles, tu ne vas aller nulle part”. Dans le jour­nal­isme musi­cal, il y a beau­coup d’hommes, et cer­tains ont un préjugé incon­scient envers les qual­ités d’écri­t­ure des femmes. Mais il y a une crise du jour­nal­isme et des médias aujour­d’hui. Et je pense sincère­ment que si on con­tin­ue à don­ner les clés des médias cul­turels à des bar­bus de 40 ans qui lisent Les Inrocks, et non pas à des femmes ou à des per­son­nes dif­férentes, qui ont un autre regard et une autre expéri­ence de la société, on ne va pas s’en sor­tir. Je ne dis pas ça pour faire de la pub à Man­i­festo XXI, il y a plein d’autres petits medias qui galèrent faute d’ar­gent et qu’il faudrait soutenir.

Vous invitez ce same­di La Fraicheur à jouer pour votre soirée Creepy Sis­ters. La Fraicheur qui a juste­ment sor­ti un album tech­no très poli­tisé il y a quelques mois, tout comme Deena Abdel­wa­hed, tan­dis que de plus en plus de soirées tech­no ont une ambi­tion car­i­ta­tive. Il sem­blerait que la tech­no retrou­ve un aspect poli­tique qu’elle avait quelque peu per­du ces dernières années au détri­ment de la fête. Vous voulez vous inscrire dans cette nou­velle dynamique ?

Costan­za : La lutte queer existe depuis pas mal d’an­nées, mais aujour­d’hui, c’est toute la société qui est en lutte, tous les invis­i­bles. Le club catal­yse un moment de réu­nion et d’é­vac­u­a­tion de mau­vais sen­ti­ments et d’an­goiss­es exis­ten­tielles. On va en club comme on irait le dimanche à l’église. La fête n’est plus seule­ment un enjeu financier : c’est un enjeu poli­tique, on choisit à qui on va don­ner notre argent. J’in­vite tous les organ­isa­teurs de soirées à se pos­er cette ques­tion, à arrêter de rem­plir les salles à cra­quer pour faire des entrées quitte à nous met­tre en péril car les lieux ne sont pas sécurisés, ou qu’ils ne pren­nent pas en compte les ques­tions d’a­gres­sions sex­uelles au sein de leurs murs – ça arrive même dans les soirées queer, ce n’est pas parce qu’il y a cette étiquette-là que c’est safe ! Le regard qu’on porte sur l’or­gan­i­sa­tion d’un événe­ment doit chang­er. Je pense que c’est ça que cette techno-là, repoli­tisée, apporte. Même chose dans le gab­ber avec des mecs comme Casu­al Gab­berz : ces garçons-là sont sen­si­bil­isés à ces ques­tions d’e­space safe et d’in­clu­sion.

Apolline : On ne sort pas juste pour sor­tir, on vient pour un line-up et pour un regard. Sor­tir sim­ple­ment pour se met­tre une caisse, ce n’est plus quelque chose qui nous intéresse, et d’au­tant plus que dans ce cas on peut être dan­gereux pour soi et pour les autres.

Costan­za : aujour­d’hui, on con­somme ce qu’on est, on est ce qu’on con­somme. Dans toutes nos habi­tudes de con­som­ma­tion, on fait des choix qui définis­sent notre per­son­ne – c’est mal­heureuse­ment le pro­pre de nos sociétés cap­i­tal­istes. Et il y a un mou­ve­ment général vers la quête de sens, que ce soit pour les médias que l’on lit, les fringues que l’on porte, ce qu’on mange, les lieux où on sort. Il y aura tou­jours des gens qui iront en club pour se défon­cer unique­ment, c’est inévitable. Mais il y a aus­si un pub­lic qui cherche autre chose. Et ce pub­lic grandit.

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