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A la dernière soirée Manifesto @ La Station. Crédit : Otto Zinsou
25 janvier 2019

Creepy Sisters : la nouvelle soirée queer et techno qui veut changer le monde

par Clémence Meunier

Des soirées queers, pour certaines formidables de liberté, d’exigences artistiques et d’engagement, il y en a. House Of Moda plutôt orientée gay, Wet For Me délurée pour les filles, Flash Cocotte et autres héritier.e.s du Pulp… Quiconque cherche saura trouver son bonheur, du moins à Paris. Mais tout de même : sans lieu lesbien clairement identifié depuis la fermeture du-dit Pulp, difficile pour les jeunes (et moins jeunes) lesbiennes et queer de pouvoir très régulièrement sortir dans des lieux safe et ouverts à l’expression de leurs genres et/ou sexualités. Heureusement, Paris est grand, et la nouvelle garde arrive. Parmi elle, quelques amies, qui ont monté à la sortie de leurs études un média culturel en ligne, Manifesto XXI. C’était il y a cinq ans, et depuis, la petite bande portée entre autres par Costanza Spina et Apolline Bazin s’est agrandie et s’est mise à organiser des soirées ou des expos, avec comme grands axes de réflexion la musique, la politique, la place des queers dans notre société ou le féminisme. Ce samedi 26 janvier, elles s’installeront à La Java à Paris pour la deuxième édition de leurs soirées Creepy Sisters, et inviteront dans ce rassemblement de « sorcières » La Fraicheur, Lëster, Cassie Raptor et aamourocean, Sasha Kills pour une performance drag « creepy », l’association Règles élémentaires qui récoltera des protections hygiéniques pour les femmes sans-abri. Changer le monde à coups de féminisme, de techno et de gabber ? C’est tentant, évidemment. On en a discuté avec Costanza et Apolline.

Pour cette soirée Creepy Sisters, et tous vos événements en général, vous insistez sur l’idée d’espace « safe ». Mais concrètement, on fait comment quand on organise une soirée pour assurer aux participant.e.s qu’elles ou ils seront en sécurité ?

Costanza Spina : Ça passe par la sensibilisation du public, en amont, par le biais d’articles ou de posts Facebook, pour expliquer comment il faudrait se comporter en soirée et qu’est-ce qu’une soirée queer, où chaque identité est respectée – si on a envie de s’habiller d’une certaine façon ou de ne pas s’habiller d’ailleurs, il faut pouvoir le faire sans avoir peur de se faire emmerder. Je trouve aussi qu’une soirée dite safe se doit d’être abordable, car elle doit être accessible à tout le monde. A l’entrée, il faut qu’il y ait un contrôle, pour ne pas faire rentrer de personnes potentiellement dangereuses car elles ont trop bu ou car elles ne sont pas au courant de concepts de base comme la notion de consentement. Ce sont des questions qu’on peut poser à la porte : est-ce que vous savez à quel genre de soirée vous allez ? Est-ce que vous savez ce qu’est une soirée queer ? Il ne s’agit pas de faire faire des dissertations mais de savoir si la personne est plus ou moins sensibilisée au sujet. Il faut également contrôler dans le lieu, les organisateurs doivent rester vigilants. Et enfin, ce n’est pas quelque chose que l’on fera sur les Creepy Sisters car ce ne sont pas les habitudes de la Java, mais on aimerait à terme avoir un contrôle des portables. Garantir un espace safe c’est aussi garantir un certain anonymat et un droit à l’oubli, dans l’idée qu’on ne vient pas juste pour se montrer ou pour faire des mondanités, mais c’est aussi et surtout pour être dans un lieu d’expression, de partage – donc pourquoi pas coller des gommettes sur les appareils photo des téléphones des gens. Et enfin, il faut choisir son line-up : chaque DJ ne va pas ramener le même public, il ne faut pas être naïf là-dessus. Nos line-ups sont constitués de personnes ultra sensibles à ces questions-là et qui se sont engagés en ce sens aussi.

Dans la constitution de vos line-ups, qu’est-ce qui arrive en premier, l’artistique ou le politique ?

Apolline Bazin : On organise ces événements pour transformer en quelque chose de palpable l’univers qu’on développe sur notre média. Donc l’artistique et le politique sont intimement liés.

Costanza : Avant toute chose, on a défini une DA, en l’occurrence tournée autour de la sororité, avec un goût pour l’ésotérisme et la spiritualité. A partir de cette DA, on a essayé de trouver nos « sorcières », ces personnes qui pourraient incarner notre vision – notons qu’il s’agit aussi bien de femmes que d’hommes, pour nous ils incarnent tous la sororité. Lester est une sorcière aussi, c’est un garçon qui a un univers emo, introspectif, et qui est très sensible à ces questions. Pareil pour amourocean. Certes, c’est un espace pour les femmes, parce que les femmes ont besoin de prendre la place, mais c’est un espace où l’on cohabite.

Donc le public est mixte ?

Costanza : Bien sûr. Pour nous, une soirée safe se doit d’être inclusive. On ne peut pas travailler sur le bien-être des participants tout en excluant toute une partie de la population. Ce ne serait qu’une manière d’éviter le problème.

Apolline : C’est à l’image de ce qu’on fait sur le magazine, on ne veut pas parler qu’à un seul public.On veut qu’il y ait des rencontres, que des gens se questionnent peut-être sur leur propre comportement, que la fête soit un espace de médiation.

Costanza : Un media, c’est une certaine vision de la société. Et notre idéal de société n’exclue pas les hommes. On défend les femmes et les personnes queer, surtout depuis un an avec la rubrique politique et société qui a pris plus d’ampleur sur le site, parce qu’on estime que les medias traditionnels ne les visibilisent pas assez. Mais ça ne veut pas dire qu’on est uniquement un media queer, ou un media s’adressant exclusivement aux femmes.

Dessin par CulCocasse pour Manifesto XXI.

Mais il y a du mieux au niveau de la visibilité des femmes, des personnes trans ou queers dans les médias, non ?

Apolline : Oui, mais les évolutions sont lentes. Quel groupe médiatique français est dirigé par une femme aujourd’hui ? Ils existent mais ils sont rares.

Costanza : Et particulièrement dans les médias musicaux. On a alors tenu à avoir une rédac chef musique femme (Nina Tapie, qui prend la suite d’Elena Tissier, par ailleurs musicienne sous le nom de The Unlikely Boy, ndlr.). On ne défend pas l’idée de quotas, que ce soit pour notre site internet comme pour nos line-ups. Il faut avant tout qu’il y ait un intérêt créatif. Mais je défends un monde où on ne se pose même plus la question du genre, que notre regard soit juste intelligent et libre, et pas biaisé en faveur ni des hommes ni des femmes, ni des queers ni de personne.

Apolline : Et un monde où on a réduit tous les obstacles à l’expression et facilité l’accession des femmes aux carrières artistiques. Il ne faut pas oublier que s’il y a aujourd’hui moins de femmes que d’hommes dans ce genre de carrière, c’est en partie parce qu’il est plus compliqué socialement pour les femmes d’accéder à une éducation artistique, de se sentir légitime, de pouvoir passer les barrières économiques des premières années de carrière… Ce sont des choses extrêmement lentes à faire avancer. C’est d’ailleurs le sujet d’une enquête qu’on a publié il y a pas très longtemps sur Manifesto XXI à propos des femmes dans l’art contemporain.

Le collectif Manifesto XXI est-il mixte ?

Apolline : Oui, mais à la tête ce sont des femmes. Ce n’est pas quelque chose qui a été voulu ou choisi consciemment. Mais plus on avance, plus on se rend compte qu’on est bien comme ça et que c’est peut-être une force effectivement.

Costanza : Il y a eu des garçons dans Manifesto XXI, et il y en a encore, qui sont très actifs. Mais objectivement ça peut être compliqué de travailler avec des garçons qui n’acceptent pas d’être drivés par des filles. Ça a pu poser problème par le passé, surtout en musique. On m’a déjà clairement dit « mais toi tu n’as pas de couilles, tu ne vas aller nulle part ». Dans le journalisme musical, il y a beaucoup d’hommes, et certains ont un préjugé inconscient envers les qualités d’écriture des femmes. Mais il y a une crise du journalisme et des médias aujourd’hui. Et je pense sincèrement que si on continue à donner les clés des médias culturels à des barbus de 40 ans qui lisent Les Inrocks, et non pas à des femmes ou à des personnes différentes, qui ont un autre regard et une autre expérience de la société, on ne va pas s’en sortir. Je ne dis pas ça pour faire de la pub à Manifesto XXI, il y a plein d’autres petits medias qui galèrent faute d’argent et qu’il faudrait soutenir.

Vous invitez ce samedi La Fraicheur à jouer pour votre soirée Creepy Sisters. La Fraicheur qui a justement sorti un album techno très politisé il y a quelques mois, tout comme Deena Abdelwahed, tandis que de plus en plus de soirées techno ont une ambition caritative. Il semblerait que la techno retrouve un aspect politique qu’elle avait quelque peu perdu ces dernières années au détriment de la fête. Vous voulez vous inscrire dans cette nouvelle dynamique ?

Costanza : La lutte queer existe depuis pas mal d’années, mais aujourd’hui, c’est toute la société qui est en lutte, tous les invisibles. Le club catalyse un moment de réunion et d’évacuation de mauvais sentiments et d’angoisses existentielles. On va en club comme on irait le dimanche à l’église. La fête n’est plus seulement un enjeu financier : c’est un enjeu politique, on choisit à qui on va donner notre argent. J’invite tous les organisateurs de soirées à se poser cette question, à arrêter de remplir les salles à craquer pour faire des entrées quitte à nous mettre en péril car les lieux ne sont pas sécurisés, ou qu’ils ne prennent pas en compte les questions d’agressions sexuelles au sein de leurs murs – ça arrive même dans les soirées queer, ce n’est pas parce qu’il y a cette étiquette-là que c’est safe ! Le regard qu’on porte sur l’organisation d’un événement doit changer. Je pense que c’est ça que cette techno-là, repolitisée, apporte. Même chose dans le gabber avec des mecs comme Casual Gabberz : ces garçons-là sont sensibilisés à ces questions d’espace safe et d’inclusion.

Apolline : On ne sort pas juste pour sortir, on vient pour un line-up et pour un regard. Sortir simplement pour se mettre une caisse, ce n’est plus quelque chose qui nous intéresse, et d’autant plus que dans ce cas on peut être dangereux pour soi et pour les autres.

Costanza : aujourd’hui, on consomme ce qu’on est, on est ce qu’on consomme. Dans toutes nos habitudes de consommation, on fait des choix qui définissent notre personne – c’est malheureusement le propre de nos sociétés capitalistes. Et il y a un mouvement général vers la quête de sens, que ce soit pour les médias que l’on lit, les fringues que l’on porte, ce qu’on mange, les lieux où on sort. Il y aura toujours des gens qui iront en club pour se défoncer uniquement, c’est inévitable. Mais il y a aussi un public qui cherche autre chose. Et ce public grandit.

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