Juicy. Crédit : David Tabary

Crossroads Festival : jeune groupe recherche tourneur désespérément

Ils sont com­bi­en, un peu partout en France, à essay­er de se faire con­naître ? Com­bi­en de pro­duc­teurs, de pro­duc­tri­ces, de groupes, de chanteurs et de chanteuses, à sor­tir des EPs, tourn­er un peu partout dans les petites salles du pays, tout en essayant de “pass­er à la vitesse supérieure” ? Car elle est dif­fi­cile à pass­er cette vitesse, peu importe la qual­ité du pro­jet en ques­tion, surtout aujourd’hui : réseaux soci­aux à gér­er cor­recte­ment, con­trats de labels à com­pren­dre, démarch­es admin­is­tra­tives pour décrocher le statut d’intermittent, sans par­ler du casse‐tête que peut représen­ter la Sacem… Pou­voir pro­duire depuis le con­fort de sa cham­bre est une chose, per­me­t­tre au monde de le décou­vrir en est une autre – si les belles his­toires d’artistes décou­verts directe­ment depuis Sound­Cloud exis­tent, elles sont rares. Et c’est là qu’interviennent les petites fées de la musique. Une tripotée de fes­ti­vals, de réseaux d’accompagnement, de salles pro­posant des rési­dences et de pro­fes­sion­nels don­nant des work­shops qui, un peu partout en Europe, vont for­mer un réseau d’entraide, de développe­ment, d’apéros aus­si (on ne va pas se men­tir), de “net­work­ing” comme on dit, his­toire d’aider les poulains des uns et des autres à se faire con­naître en dehors de leur ter­ri­toire. Reeper­bahn à Ham­bourg, c/o pop à Cologne, Euroson­ic à Gronin­gen, The Great Escape à Brighton, MaMA à Paris, Trans Musi­cales à Rennes… Impos­si­ble de tous les citer. Et il y a un nou­veau venu dans la bande : le Cross­roads Fes­ti­val, à Roubaix.

Oui, Roubaix. Berceau indus­triel tombé en désué­tude quand les usines tex­tiles ont com­mencé à fer­mer dans les années 70, la ville de briques rouges est pour­tant à un sacré car­refour (“cross­roads” en anglais) entre le Nord et la Bel­gique, sans compter l’Angleterre pas si éloignée. C’est aus­si là que se trou­ve La Con­di­tion Publique, anci­enne bourse aux tex­tiles recon­ver­tie en espace de cul­ture, avec ses expos d’art con­tem­po­rains, ses con­certs et ses ani­ma­tions pour enfants – tan­dis que les enfants un peu plus grands s’y enjail­lent chaque année pour le NAME Fes­ti­val. Et c’est donc là que pour la troisième année, la BIC (la Brigade d’Intervention Cul­turelle) y installe son Cross­roads, une série de show­cas­es d’artistes et groupes émer­gents. Ils jouent devant des pro­fes­sion­nels venus de la région, de Paris, de Nantes et même du Cana­da. Ils assis­tent à des con­férences qui leur sont directe­ment des­tinées, sur le stream­ing ou la meilleure manière d’exporter leur musique. Ils par­ticipent à des speed‐meetings, où ils dis­cu­tent pen­dant quelques min­utes, comme un speed‐dating, à des tourneurs, book­ers et pro­gram­ma­teurs de salles. Les noms de groupe s’échangent, les tote‐bags se rem­plis­sent de dossiers et de CDs. Et dans la petite allée de pavés courant au milieu de la Con­di­tion Publique, c’est tout un réseau d’indépendants qui se ser­rent les coudes, peu importe la force de frappe dis­pro­por­tion­née des majors, les réduc­tions de sub­ven­tion des salles, les pro­jets trop bizarres pour être dif­fusés en radio, mais trop intéres­sants pour par­tir aux oubli­ettes.

Week­end Affair. Crédit : David Tabary

Mais bien sûr, on y écoute surtout des con­certs au Cross­roads Fes­ti­val, qui est évidem­ment ouvert au pub­lic (et gra­tu­it !). Une bonne dizaine de groupes chaque soir, jouant une demi‐heure, sur deux scènes occupées en alter­nance. Par­mi eux, huit qu’on aimerait revoir partout. A com­mencer par les Okay Mon­day, nos­tal­giques des années 90 qu’ils n’ont pas con­nus, hérauts d’une pow­er pop à la Weez­er qui ont enreg­istré leur album dans les con­di­tions du live – logique quand le trio lil­lois prend toute sa superbe (et son côté sexy) en con­cert. Ou encore Juicy, duo féminin r’n’b et hip‐hop belge que l’on com­mence à heureuse­ment apercevoir un peu partout, notam­ment grâce à des clips bien sen­tis et des paroles pleines d’ironie et de fémin­isme. Nos chou­choux Week­end Affair (qui ont décroché ce surnom quand ils se sont mis à chanter en français), pro­duits par Yuk­sek, arrangés par Albin de la Simone, d’une classe sans nom en live. Després, ou quand une voix à la Lon­don Gram­mar se cogne à des beats tech­no des plus mar­ti­aux, ou Thé Vanille, trio pop inclass­able bien plus dans‐ta‐face en live que sur disque… Et ça, ce n’était que pour le pre­mier jour, une sacrée belle fournée !

Le lende­main, la valise de beaux sou­venirs est un peu plus vide (les goûts, les couleurs…), mais trois groupes se dégageront du pelo­ton : les dunkerquois de Idiot Saint Crazy Orches­tra, com­pos rock, pro­gres­sives et bar­rées de douze min­utes, le trio clavier‐batterie‐chant électro‐pop Le Ver­ti­go, for­mi­da­ble quand les paroles se par­ent de français (décidé­ment !) et d’accents à la Fish­bach… Et puis Bison Bisou. Ce serait bête de se fier au patronyme super kawaii de ce groupe du Nord “élevé au grand air des cen­trales nucléaires et au vacarme des aciéries post‐textiles” : ici, on par­le de rock, de punk, de post‐rock, de tout plein de gen­res à gui­tares et de rage par­fois dépres­sive, bor­délique mais tou­jours juste. Le coup de cœur dans ta gueule en somme.

Okay Mon­day, Juicy, Week­end Affair, Després, Thé Vanille, Idiot Saint Crazy Orches­tra, Le Ver­ti­go, Bison Bisou… Il y avait des pro­gram­ma­teurs dans la salle non ? Ils savent ce qui leur reste à faire main­tenant. Au boulot !

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