Daniel Alexander, ex‐Breton, compte bien changer l’image de la chanson politique

Peu de pho­tos, peu d’interviews. Dif­fi­cile d’en appren­dre des tonnes sur Daniel Alexan­der, si ce n’est qu’il est anglais, roux, ex‐bassiste de Bre­ton. Et, surtout, auteur d’un pre­mier EP solo, Unfree, sor­ti fin novem­bre sur le label français Mai­son Ain­si (Haje, Nuit Ocean), écrit, com­posé et arrangé seul. Soit cinq titres où une pop belle à en pleur­er — qui rap­pelle for­cé­ment les belles heures de feu Bre­ton — ren­con­tre des textes poli­tiques et engagés (à gauche). Une for­mule orig­i­nale dans un style plutôt con­nu pour ses chan­sons d’amour, que ses pro­duc­tions mélan­col­iques pour­raient tout à fait accueil­lir sans que quiconque ne cille. Mais Daniel Alexan­der, pour qui Bre­ton et ses deux excel­lents albums sor­tis en 2012 et 2014 furent la pre­mière “vraie” expéri­ence musi­cale, a d’autres choses à dire. Et, après quelques mois à sor­tir des titres de ci de là, il a aujourd’hui bien envie d’en par­ler haut et fort, à coups de grandes tirades pas­sion­nantes, de fougue à l’anglaise (on aura enlevé les “fucks” de notre tra­duc­tion, vous ne nous en voudrez pas) et de recherche d’originalité. His­toire de se con­va­in­cre que la chan­son poli­tique n’est pas réservée aux punks ou aux saltim­ban­ques qui sen­tent le tabac froid. De quoi décou­vrir, aus­si, une per­son­nal­ité atyp­ique sur une scène pop aug­men­tée d’électronique générale­ment policée, en atten­dant de le voir ce mer­cre­di 31 jan­vi­er au Pop‐Up du Label à Paris.

Avec ta pop triste infusée de soul froide, on doit sou­vent te rap­procher de James Blake. Tu te retrou­ves dans cette com­para­i­son ?

J’écoute pas mal James Blake, je trou­ve qu’il est bril­lant et représente un phénomène musi­cal généra­tionnel. Mais je suis tou­jours sur­pris quand on me rap­proche de James Blake, il a telle­ment de capac­ités vocales, c’est très flat­teur ! Je ne sais pas si je fais par­tie d’une scène en par­ti­c­uli­er et même si je ressens une affil­i­a­tion avec cer­tains artistes, c’est plutôt sur un plan spir­ituel ou intel­lectuel, comme Kate Tem­pest, qui écrit des trucs très puis­sants. Elle racon­te l’intime avec une per­spec­tive très anglaise, elle arrive à évo­quer des sujets poli­tiques via des his­toires per­son­nelles. Ça me par­le beau­coup, et c’est quelque chose que j’adorerais essay­er de faire, plutôt que d’être à 100% poli­tique. Mais en ce moment, pour moi c’est Arca le meilleur. Il est gender‐fluid, ressem­ble à un alien… Il vient du futur ! J’aime le fait qu’il soit si pro­gres­siste et vision­naire, et j’aimerais bien com­pren­dre ce qu’il dit dans son dernier album – mal­heureuse­ment, je ne par­le pas espag­nol. Mais je suis sûr que cer­tains sujets trou­veraient un écho chez moi, tout comme le fait qu’il essaye con­stam­ment de créer de nou­veaux envi­ron­nements sonores, en per­me­t­tant aux gens d’écouter quelque chose qu’ils n’ont jamais enten­du avant. C’est ce que je voudrais faire aus­si. Je veux pas être juste ce mec blanc avec une gui­tare et une bat­terie qui chante des trucs de merde. Je veux être mod­erne.

La dernière actu­al­ité d’Arca, c’est l’album Utopia qu’il a pro­duit pour Björk. Tu as déjà écrit pour d’autres ? 

Non jamais mais j’aimerais bien ! J’ai tou­jours eu des fan­tasmes sur le fait d’être le qua­trième mem­bre de Young Fathers, donc ça serait chou­ette de pro­duire leurs morceaux (rires).

Au‐delà des pro­duc­tions, l’intérêt de cet EP réside dans les paroles, en anglais. Pour les LV1 espag­nol par­mi nous, ça t’ennuierait d’expliquer le sujet d’une de tes chan­sons ? Met­tons, “Sep­a­rate­hood” ?

J’aime bien les paroles de cette chan­son, elles sont un peu plus imagées que sur mes autres titres. J’y par­le de ce mythe de la sépa­ra­tion que l’on peut ressen­tir entre nous, humains, qui nous empêche de réalis­er de vrais pro­grès ou change­ments sur les machi­na­tions mas­sives, non durables et meur­trières des gou­verne­ments. Si nous pou­vions sur­pass­er ces sépa­ra­tions illu­soires, tout ce qui nous divise et nous fait nous bat­tre les uns con­tre les autres, nous pour­rions nous ren­dre compte de toutes ces choses qui, pour l’instant, nous dépassent. C’est utopiste bien sûr, et ça pour­rait même être con­sid­éré comme mielleux, mais l’isolement mène à l’isolement. Et “ils” veu­lent que nous restions comme ça, pour que nous demeu­ri­ons immo­biles. C’est pour ça que je chante “my sep­a­rate­hood don’t do me no good”. Cette chan­son par­le aus­si des médias, des “news”, avec notam­ment les phras­es “Have you been lis­ten­ing to the bells ? Singing in fic­tion, a twist­ed hand around my throat”, pour évo­quer les cloches qui autre­fois son­naient quand il se pas­sait quelque chose d’important dans un vil­lage. C’est drôle qu’on appelle ça des “news” d’ailleurs, c’est de la con­ner­ie : on vit dans l’appareil de pro­pa­gande le plus avancé qu’il n’ait jamais existé. Peut‐être que ça a été le cas un jour, mais aujourd’hui ce n’est pas comme si les “news”, les “nou­velles”, étaient ce truc indépen­dant qui te racon­te tout sim­ple­ment ce qu’il se passe dans le monde. Non, les médias présen­tent des événe­ments avec des images et des mots bien pré­cis, pour sus­citer les émo­tions qu’ils veu­lent chez leur lecteur ou spec­ta­teur. Bull­shit ! Il faut que nous fas­sions tous atten­tion à notre séman­tique, aux mots que nous util­isons pour dénon­cer tel ou tel prob­lème, car c’est ce que les puis­sants font con­stam­ment.

Par exem­ple ?

Un bon exem­ple : Podemos en Espagne qual­i­fie sou­vent notre société de “total­i­tarisme financier”. C’est une bonne manière de décrire nos sociétés éper­du­ment dédiées à l’argent, plutôt que de sim­ple­ment dire “le sys­tème”. A l’inverse, les par­ti­sans de Trump se font appel­er “l’alt-right”, parce que “droite alter­na­tive”, ça sonne mieux que “Ku Klux Klan”. En changeant de vocab­u­laire, on change l’idée qui se cache der­rière. Notre lan­gage façonne le monde dans lequel nous vivons.

Mais il y a tou­jours des médias qui font cor­recte­ment leur tra­vail, tout de même…

Oui, bien sûr ! Et heureuse­ment qu’il existe ces nou­veaux médias, mais je par­le surtout des gros jour­naux ou chaînes de télé plus “main­stream”, qui s’acoquinent avec de plus gross­es insti­tu­tions et les gou­verne­ments. L’hystérie autour des “fake news” est assez hila­rante : ça fait un siè­cle que ces médias‐là nous bal­an­cent des fake news sans que l’on bronche ! Mais en même temps, qu’est-ce qu’on peut atten­dre de rédac­tions qui parta­gent leurs lits avec les gros sous du monde de la finance ou de l’entreprise ? Ces medias sont financés par ces gens‐là, com­ment peuvent‐ils être impar­ti­aux ? C’est dans une drôle d’époque que nous vivons. On n’a qu’à espér­er qu’internet reste libre encore quelques temps, pour pou­voir avoir accès plus facile­ment aux quelques medi­ums sur­vivants qui font bien leur tra­vail.

Et tu par­les de tout ça dans des bal­lades aux mélodies mélan­col­iques. Pour­tant, ces thèmes‐là ont le plus sou­vent été évo­qués dans le rock dur, le punk, le hip‐hop… Pas for­cé­ment en pop. Tu cherch­es à met­tre en place un con­traste entre le fond et la forme dans tes chan­sons ?

Oui, c’est assez juste. C’est dif­fi­cile de par­ler de ces sujets de manière artis­tique, tout en restant orig­i­nal et sans trop “prêch­er la bonne parole”. Et puis sans non plus racon­ter n’importe quoi. J’ai con­science que c’est casse‐gueule. Mais je trou­ve aus­si que c’est très impor­tant de pou­voir par­ler de ces sujets, et me cen­sur­er parce que c’est “pas cool” de par­ler explicite­ment de poli­tique, c’est hors de ques­tion. Qu’est-ce qu’il y a de plus impor­tant que ça ? Et plac­er ces paroles dans un envi­ron­nement sonore actuel, et essayant d’être mod­erne dans les pro­duc­tions, était essen­tiel. J’espère rester orig­i­nal et per­ti­nent. Si tu veux chanter que tout part en couille, dénon­cer les hommes poli­tiques trou­bles ou les his­toires de gros sous, c’est dom­mage de faire ça sur une gui­tare sèche seule­ment ou avec un groupe punk et des Gib­sons – ce serait cliché, la for­mule est com­plète­ment essorée aujourd’hui.

Ça ne t’a jamais ten­té de te lancer dans la poli­tique ? 

Je pense que je ne suis pas assez cor­rompu comme ça. Ou alors on lance notre par­tie et Tsu­gi sera le jour­nal offi­ciel, un vrai beau mag­a­zine de pro­pa­gande !

On ne sait pas si on va lancer Tsugi‐propagande de sitôt, mais on sera en tout cas au Pop‐Up du Label le 31 jan­vi­er prochain pour le con­cert de Daniel Alexan­der et Jaws Of Love. Plus d’infos sur l’event Face­book du con­cert

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