Dans les coulisses du Weather Festival 2015

Après Le Bour­get l’année dernière, le fes­ti­val investit cette fois le bois de Vin­cennes pen­dant trois jours. Le Weath­er, tout le monde vous le dira, il y a un avant et un après. Voici l’avant.

Dans les bureaux des organ­isa­teurs Surpr!ze, les Post-it ont colonisé les murs et on boit du Red Bull à la chaîne. Il reste moins de deux mois avant la tenue du Weath­er Fes­ti­val, et tout le monde s’affaire pour boucler les pré­parat­ifs d’un pro­jet véri­ta­ble­ment colos­sal : le mon­tage d’une ville tech­no éphémère en plein Paris, où 50 000 per­son­nes sont atten­dues. En seule­ment deux édi­tions, le fes­ti­val s’est hissé dans le pelo­ton de tête des fes­ti­vals du genre, sur­fant sur un engoue­ment sans précè­dent pour la tech­no, mais aus­si sur sa répu­ta­tion et une pro­gram­ma­tion très alléchante.

Nou­veauté cette année, la Mairie de Paris a don­né son accord pour que la man­i­fes­ta­tion s’implante sur le site du bois de Vin­cennes et affirme offi­cielle­ment son sou­tien au Weath­er… qui espère con­tin­uer longtemps à faire la pluie et le beau temps.

Rat­trap­er le temps per­du

Mais il a bien fal­lu en arriv­er là. Souvenez-vous en 2013, les créa­teurs du phénomène club­bing Con­crete déci­dent de lancer leur pro­pre fes­ti­val ori­en­té techno-house. Pre­mier coup d’essai au Palais des con­grès de Mon­treuil (halle Dufriche): 14 000 par­tic­i­pants pour un bilan quelque peu assom­bri par une grosse chaleur due à une panne de ven­ti­la­tion com­binée au manque de points d’eau potable en accès libre sur le lieu, le tout sol­dé par un procès avec le ges­tion­naire de la halle. Très vite, les organ­isa­teurs rebondis­sent et con­fir­ment leur volon­té de “désen­claver” le fes­ti­val, mais surtout de sor­tir du sché­ma clas­sique festival/palais des con­grès.

La deux­ième édi­tion se tien­dra donc sur trois lieux dif­férents, l’Institut du Monde Arabe, l’île Seguin et Le Bour­get. Avec 35 000 fes­ti­va­liers, c’est un suc­cès, même si Adrien Betra, vice-président de Surpr!ze, nous explique que l’organisation, notam­ment le montage-démontage des scènes d’un jour sur l’autre, avait été “une véri­ta­ble galère”, avait fait pren­dre “beau­coup de risques”, essen­tielle­ment au niveau budgé­taire et avait demandé à tous “une énergie con­sid­érable”. Toute­fois, portés par le sou­tien pal­pa­ble d’une com­mu­nauté weath­e­ri­enne, et par la réus­site de l’édition hiver­nale du 21 févri­er, l’équipe du fes­ti­val a placé cette année la barre encore plus haut : 50 000 par­tic­i­pants visés, un bud­get de plusieurs mil­lions d’euros, une pro­gram­ma­tion artis­tique de plus en plus riche et auda­cieuse, et une implan­ta­tion en pleine nature inté­grant une vraie recherche scéno­gra­phie (et des espaces chill dignes de ce nom).

Pour­tant, le fes­ti­val a quelque peu joué de malchance : entre les atten­tats de Char­lie Heb­do du mois de jan­vi­er et la rapid­ité légendaire de la paperasserie admin­is­tra­tive, la Mairie de Paris n’a accep­té que très tar­di­ve­ment la demande du Weath­er d’occupation du bois de Vin­cennes. “On a eu l’autorisation il y a seule­ment deux mois, alors qu’on l’attendait il y a six, explique Adrien Betra, on tra­vaille jour et nuit pour faire en trois mois ce qu’on aurait dû faire en un an.” Le cab­i­net de Bruno Jul­liard, pre­mier adjoint au maire chargé de la cul­ture se défend : “Le sou­tien cul­turel a été très vite obtenu, mais les analy­ses de fais­abil­ité et les préoc­cu­pa­tion de préserv­er le bois de Vin­cennes néces­si­taient une instruc­tion longue.” Mais les équipes du Weath­er, qui ont été ren­for­cées de quelques CDD et sta­giaires, sont désor­mais effi­caces et pré­parées à répon­dre aux con­traintes liées au tim­ing, au lieu et au cahi­er des charges imposé par la Ville de Paris. Cédric Le Goff, directeur de pro­duc­tion chez Surpr!ze, rel­a­tivise : “On avait anticipé tout ça, par exem­ple on avait déjà créé les postes d’écoresponsabilité, de médi­a­tion cul­turelle c’était prévu, c’est nor­mal.”

Se respon­s­abilis­er et respon­s­abilis­er

Le prin­ci­pal chal­lenge de cette édi­tion 2015 est donc d’investir cor­recte­ment un lieu avec autant de par­tic­i­pants, pour ne pas que la gen­tille rave dans les bois ne se trans­forme en jun­gle anar­chique démo­ni­aque. Pre­mière mesure : une édi­tion qui se veut “écore­spon­s­able”. Cela passe par l’embauche d’un respon­s­able du développe­ment durable, l’utilisation d’éco-cups, de toi­lettes sèch­es ou encore l’appel à des four­nisseurs de den­rées bio. Le fes­ti­va­lier sera lui aus­si encour­agé à adopter une démarche “verte”, à emprunter les trans­ports en com­mun, à utilis­er les cen­dri­ers de poche dis­tribués, et pour­ra compter sur la présence d’une “brigade verte” de bénév­oles. Car entre les déchets, la con­som­ma­tion d’électricité ou le trans­port de matériel, un fes­ti­val ne peut assuré­ment pas pré­ten­dre être totale­ment écologique, d’où l’importance de com­porte­ments respon­s­ables dans les deux sens, pour réduire au max­i­mum son empreinte écologique. Aurélien Dubois, directeur de Surpr!ze, pré­cise : “On est dans une démarche d’exploitation pour du long terme, mon­tr­er qu’on n’est pas là pour tout déglinguer et repar­tir, mais men­er une action pérenne.”

Cette action prosé­lyte touche aus­si la ges­tion des rela­tions avec le voisi­nage, avec les habi­tants du bois (le théâtre de la Car­toucherie et l’Hippodrome, notam­ment) et des mairies envi­ron­nantes. Avant l’intervention des médi­a­teurs cul­turels, un respon­s­able d’un des théâtres nous con­fi­ait son appréhen­sion quant à la tenue d’un événe­ment de ce type : “On voit ça d’un mau­vais œil, parce qu’on n’a pas été prévenu suff­isam­ment en avance et qu’on a dû décaler plusieurs spec­ta­cles. Vous imag­inez comme ce serait per­tur­bant pour notre pub­lic, le bruit, les accès bouchés ?” Un avis que ne partage pas l’Hippodrome qui se s’affirme “pas du tout opposé” et “nulle­ment impacté”. De son côté, le Weath­er a priv­ilégié le dia­logue et la trans­parence, afin que la cohab­i­ta­tion ne se passe pas dans la douleur. Un encadrement com­plet des fes­ti­va­liers a aus­si été prévu, avec une coor­di­na­tion intérieure et extérieure inclu­ant la sécu­rité, les éclairages et des “sig­naleurs” postés aux points stratégiques pour lim­iter les impondérables.

En espérant que cette année, per­son­ne n’escaladera le pla­fond des scènes en plein milieu d’un set de Mar­cel Dettmann. Quant au camp­ing, ce ne sera pas pour cette année, les délais sont trop courts pour pré­par­er un accueil digne de ce nom et ce ser­vice, qui peut vite devenir agres­sif pour le bois, demande à être un peu plus étudié. “On veut mar­quer le moins pos­si­ble le site, et que les gens puis­sent y jouer au foot la semaine suiv­ante, comme si de rien n’était !”, plaisante Cédric Le Goff. Seul l’avenir nous dira pour­tant si toutes ces mesures de bonne volon­té suf­firont à main­tenir le fes­ti­val dans le bois de Vin­cennes, le cab­i­net de la Mairie ne voulant en rien s’engager sur ce point : “Pour l’instant, l’édition 2015 n’est pas gage d’une édi­tion 2016.”

Un change­ment d’échelle

Parce que les insti­ga­teurs du Weath­er Fes­ti­val ont de l’ambition, ils ont ten­té de tout met­tre en œuvre pour que leur événe­ment puisse s’imposer à plusieurs niveaux. D’abord au niveau de la cap­i­tale, avec l’avantage d’un lieu “intra-muros”, le développe­ment du off et des événe­ments satel­lites comme les con­certs à l’Institut du Monde Arabe, les dif­férentes con­férences et ate­liers ain­si que l’engagement des clubs comme la Machine du Moulin Rouge ou le Bato­far. Pour Aurélien Dubois, “il est pri­mor­dial de faire par­ticiper les autres étab­lisse­ment parisiens avec qui nous parta­geons la même vision de la musique élec­tron­ique. Ce sont tous des amis et des col­lègues.” Les organ­isa­teurs ne cessent en effet de prôn­er l’ouverture et de faire preuve d’initiative pour touch­er un pub­lic plus large : une Mini Weath­er des­tinée aux enfants ou un con­cert d’ouverture asso­ciant un orchestre, Der­rick May et Francesco Tris­tano… tout est fait pour val­oris­er ce qui aurait pu autre­fois paraître trop “under­ground” ou pointu. Il faut aus­si soulign­er le tarif du fes­ti­val : 105 euros pour le pass trois jours, con­tre 180 euros pour le Sónar par exem­ple.

Au-delà de la cap­i­tale, Weath­er entend exis­ter au niveau de la France entière, et vu que l’évènement n’a pas beau­coup de con­cur­rents, devenir une référence nationale (un sys­tème de navettes a d’ailleurs été mis en place pour les provin­ci­aux), mais aus­si, petit à petit, une référence européenne. Ce change­ment d’échelle occa­sionne quelques sur­pris­es. En plus des événe­ments périphériques au fes­ti­val, la pro­gram­ma­tion artis­tique des trois nuits du Weath­er (con­coc­tée par Brice Coud­ert), qui s’inspirait un peu du Dek­man­tel Fes­ti­val à Ams­ter­dam, se per­met en 2015 une pointe d’audace : des b2b orig­in­aux, des lives très atten­dus, les plus hautes poin­tures de la tech­no et une scène française bien mise en avant. Que deman­der de plus ? Même Nina Krav­iz a voulu faire par­tie de l’aventure, annu­lant sa venue au We Love Green. Petite rival­ité entre deux fes­ti­vals assez proches dans le temps et main­tenant dans l’espace ? “Ce n’est pas le même exer­ci­ce ni le même pub­lic, répond Aurélien Dubois, We Love sont des pro­fes­sion­nels aver­tis, et il y a de la place pour tout le monde à Paris.”

Paris, ville ouverte

Quand bien même, il y avait de quoi être aus­si légère­ment sur­pris par ce parte­nar­i­at entre la Mairie de Paris et le Weath­er Fes­ti­val : madame Hidal­go aurait-elle été piquée par la mouche tech­no ? On ne peut que saluer cette ini­tia­tive et sup­pos­er que l’électro s’est désor­mais débar­rassée de sa mau­vaise répu­ta­tion.

Ain­si, le Weath­er Fes­ti­val par­ticipe en toute logique à la dynamique de développe­ment du genre, comme le con­firme le cab­i­net de Bruno Jul­liard : “On a sou­vent enten­du à tort que Paris man­quait de fes­ti­vals en rap­port à la scène élec­tro, com­paré à d’autres grandes villes européennes comme Barcelone, Berlin… Le fait que le fes­ti­val puisse s’implanter à Paris intra-muros cette année était très impor­tant : on sait que c’est un type d’événement phare pour le pub­lic qui con­tribue au ray­on­nement cul­turel, au tourisme et à l’économie. Nous avons la volon­té évi­dente de mon­tr­er que Paris est une ville très ouverte aux musiques élec­tron­iques et qui a des fes­ti­vals de grande ampleur, et le Weath­er au bout de quelques édi­tions s’est imposé comme un incon­tourn­able, qui n’a pas à rou­gir ni du Sónar, ni des Nuits Sonores, ni d’aucun autre fes­ti­val.”

 

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