©Aurore Vinot

De Paname à Johannesbourg : Mo Laudi invente la “Paris Afro House”

Paris Afro House Club : tout est dans le titre. Avec un bon paquet d’an­nées de car­rière au comp­teur, le Sud-Africain Mo Lau­di a eu beau chanter le punk ou été MC chez Radio­clit, c’est tou­jours à l’afro­house que ce Parisien d’adop­tion revient — voilà pour la par­tie “Paris Afro House”. Quant au “Club”, il se retrou­ve évidem­ment au sein de ces qua­tre titres et deux remix­es, portés par l’é­patant “The Rebirth Of Ubun­tu”, qui appel­lent autant à la transe africaine qu’aux mélodies de boîtes européennes. Et c’est dans cette sym­biose que le tra­vail et la per­son­ne de Mo Lau­di s’é­panouis­sent le plus. Un voyageur jamais très loin de ses racines, aus­si bien dans ses pro­duc­tions que sur Tsu­gi Radio, où il présente un jeu­di sur deux ses “Glob­al­is­to Ses­sions”. Ren­con­tre entre deux tours, alors que plus que jamais l’ou­ver­ture aux autres cul­tures appa­rait comme un geste essentiel.

Si vous êtes plutôt Spotify : 

On met­tait ce mois-ci Spoek Math­am­bo en couv’ de Tsu­gi, le col­lec­tif dont il fait par­tie, Batuk, a sor­ti l’an­née dernière un album qui a reçu d’ex­cel­lentes cri­tiques et enchaîne depuis les col­lab­o­ra­tions… Dirais-tu qu’il y a un fort gain d’in­térêt pour la musique sud-africaine en France depuis deux-trois ans ?

Non, parce que je suis là depuis plus longtemps que ça ! (rires) Plus sérieuse­ment, quand je suis arrivé à Paris il y a quelques années, très peu de gens par­laient des artistes sud-africains, ou alors il s’agis­sait de John­ny Clegg, Miri­am Make­ba… Des musi­ciens d’une autre généra­tion. Il y avait égale­ment un vide quand j’ai com­mencé à organ­is­er mes soirées chaque semaine à Lon­dres, qui m’ont per­mis de faire décou­vrir la musique sud-africaines à de nom­breuses per­son­nes. Ce n’est pas qu’il y a un boom de cette scène en ce moment – elle a tou­jours existé. C’est juste que les gens com­men­cent à seule­ment à s’y habituer. Et puis c’est cyclique : tous les dix ans, les gens s’in­téressent un peu plus à l’Afrique car la musique européenne est assez con­sis­tante en matière de rythmes, con­traire­ment à la musique africaine qui expéri­mente plus ryth­mique­ment. Et bien sûr, il y a l’ou­ver­ture au monde, qui est devenu presque à la mode et en tout cas facil­itée avec inter­net. Les gens ne vivent plus dans une bulle.

C’est pour cette rai­son que tu as appelé tes soirées, tes rési­dences sur Tsu­gi Radio et ton label “Glob­al­is­to” ?

Glob­al­is­to” est dérivé de “glob­al­iza­tion” (mon­di­al­i­sa­tion en anglais, ndlr), mais l’idée était d’être anti-mondialisation dans le sens cap­i­tal­iste et européen du terme. Ça se rap­proche plutôt du sens africain de l’ ”ubun­tu” (un ancien mot ban­tou qui sig­ni­fie “je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous”, ndlr). Par exem­ple, en Europe on dit que Christophe Colomb a décou­vert l’Amérique, ou que Jan van Riebeeck a décou­vert l’Afrique du Sud. C’est faux, car il y avait évidem­ment des gens qui vivaient là-bas avant, et on ne racon­te pas assez leur his­toire. J’ai envie que l’on change de per­spec­tive, avec une autre façon de voir et d’ex­plor­er le monde.

Et ça rap­pelle aus­si le terme “glob­al music”, de plus en plus util­isé pour rem­plac­er les mots “world music” con­notés assez néga­tive­ment… Tu con­sid­ères que tu fais de la “glob­al music” ?

Exacte­ment ! Car tout pour­rait être de la “world music”. Tech­nique­ment, si tu pass­es de la musique française à un mec à Lon­dres, ce sera de la world pour lui. Le terme repose trop sur une con­struc­tion européenne et occi­den­tale de ce que devrait être LA musique. Donc oui, utilis­er les mots “glob­al music” est égale­ment une manière de décon­stru­ire cette idée.

Depuis com­bi­en de temps es-tu à Paris ?

Quelques années. Mais je vais, je viens. Si je joue en Alle­magne je vais peut-être y rester un mois, puis je pars quinze jours à Lon­dres, je retourne ensuite en Afrique du Sud… Je bouge beau­coup, mais aujour­d’hui je suis plus ou moins instal­lé ici.

Pourquoi Paris ? La plu­part des gens s’ac­cor­dent à dire que musi­cale­ment c’est à Lon­dres ou Berlin qu’il faut être…

J’aime bien vivre ici, j’aime l’at­mo­sphère et la scène alter­na­tive parisi­enne. Et puis quand des gens dis­ent qu’il manque quelque chose quelque part, c’est l’oc­ca­sion par­faite pour l’im­porter ! Quand je suis arrivé à Lon­dres, per­son­ne ne jouait régulière­ment de la musique sud-africaine, et j’ai créé un mou­ve­ment. Paris, c’é­tait à peu près la même chose, il n’y avait pas de rendez-vous réguli­er afro-house, ça ne demandait qu’à être créé. Peut-être que la prochaine fois j’i­rai au Japon pour faire quelque chose de nou­veau là-bas ! (rires) Il n’y pas d’en­droits ennuyants ou pau­vres en soirées : ce sont seule­ment des challenges.

Tu ani­mes, le jeu­di tous les quinze jours, les “Glob­al­is­to Ses­sion” sur Tsu­gi Radio. Qu’est-ce que tu y fais ?

La même chose qu’à Lon­dres ou aujour­d’hui à Paris avec mes DJ-sets : j’es­saye de met­tre dif­férents artistes dans la lumière, de faire en sorte que les gens pren­nent con­science de ce qu’il se passe musi­cale­ment autour d’eux en terme d’afro-house et de musique trop­i­cale. Jusqu’i­ci, j’y ai fait jouer DJ Satelite, bien­tôt on aura Aero Manye­lo de Batuk, We Are Gold Dig­gers, Africa DJ, un DJ que j’ai ren­con­tré à Abidjan…

Com­ment choisis-tu les artistes que tu invites ?

J’aime bien faire le lien entre les gens, créer un réseau. La plu­part, je les ai ren­con­trés sur une date, comme un des gars de We Are Gold Dig­gers que j’ai croisé au Pop-Up du label.

Faire des liens, ren­con­tr­er des gens puis les inviter à col­la­bor­er… C’est presque le tra­vail d’un label que tu fais – d’ailleurs Glob­al­is­to est déjà un label. Est-ce que l’idée, à terme, est de sign­er ces gens que tu as invité sur Tsu­gi Radio ?

J’aimerais bien faire une com­pi­la­tion un jour oui ! Cer­tains sont unique­ment DJ et ne pro­duisent pas, mais si Glob­al­is­to le label et les Glob­al­is­to Ses­sions peu­vent leur don­ner un cadre pour s’y met­tre, pour qu’on gran­disse tous ensem­ble en partageant nos musiques, je serais ravi.

La prochaine sor­tie du label Glob­al­is­to est ton pre­mier EP en tant que pro­duc­teur solo. Pourquoi seule­ment maintenant ?

Je voulais que ça sorte en novem­bre dernier, pour mon anniver­saire. Mais finale­ment ce n’é­tait pas vrai­ment le moment idéal pour moi, j’ai eu des petits soucis per­sos et j’ai tout repoussé. C’est la vie ! Là, toute mon atten­tion est con­cen­trée sur la musique, je m’oc­cupe de tout autour de cet EP : les rela­tions presse, l’art­work, les vidéos… Mais ça fait longtemps que j’ai cette sor­tie en tête, j’ai par exem­ple écrit le morceau “The Rebirth Of Ubun­tu” il y a un an et demi, et j’ai déjà un autre EP prêt pour juin, encore un autre pour sep­tem­bre ! J’ai beau­coup de matière depuis un cer­tain temps, j’avais juste besoin de la bonne stratégie et du bon réseau.

Ubun­tu” n’est pas un terme que tu as choisi par hasard sur ce morceau…

Ubun­tu” ren­voie à la notion de partage, de com­mu­nauté. C’est ce que j’aime à pro­pos de ce mot, car j’ai l’im­pres­sion qu’au­jour­d’hui beau­coup sont effrayés et égoïstes car ils se sen­tent men­acés par l’im­mi­gra­tion – mais c’est unique­ment parce que les gens ne com­pren­nent pas ce qu’il se passe, font grimper l’extrême droite… Quand tu com­prends et sais ce qu’ii se passe ailleurs dans le monde, quand tu con­nais les caus­es, tu es plus com­patis­sant, tu pens­es plus aux autres et tu as plus envie de partager. Un atten­tat au Kenya aura des con­séquences à Paris, surtout si le gou­verne­ment français décide d’y larguer des bombes ! C’est comme ça que l’on com­bat le racisme : en prenant aus­si en compte la souf­france qui existe partout à la fois. Ubun­tu, c’est ça. Et Glob­al­is­to aus­si. Un monde sans fron­tière ! En Afrique du Sud, il y a des gens qui ont peur du reste de l’Afrique, il y a des crimes xéno­phobes vis à vis des gens du Nigéria ou du Zim­bab­we… Unique­ment parce qu’ils ont peur de l’autre, peur qu’ils leur pren­nent leur tra­vail. Je rêve d’un monde dif­férent, avec la paix dans le monde ! (rires)

Le morceau est appelé “The Rebirth Of Ubun­tu”. Je com­prends pourquoi tu sous-entends avec ce titre que l’Ubun­tu est mort et a besoin d’être ressus­cité, mais crois-tu qu’il a déjà existé ?

En Afrique du Sud, oui, dans les petites com­mu­nautés. Mais plus tu te diriges vers les grandes com­mu­nautés et les grandes villes, plus tu deviens matéri­al­iste, tu te con­cen­tres sur ton tra­vail, tu t’isoles. Je trou­ve que cet esprit de l’Ubun­tu est mort en Afrique du Sud et qu’il n’a jamais vrai­ment existé en Europe – j’ai envie de don­ner nais­sance à quelque chose de nou­veau ici.

Tu as tout fait sur cet EP, y com­pris le visuel…

Je voulais que ça ressem­ble à un motif, comme pour un boubou mais inspiré par Basquiat. Comme ça je pour­rai en faire de beaux tee-shirts ! J’é­tais assez bon en dessin, mais je me suis vite tourné vers la musique. Il y a de la musique partout en Afrique, tout le monde chante à gorge déployée dans la rue, à l’église… Quand je suis arrivé à Lon­dres, c’é­tait comme une évi­dence pour moi de pass­er des dis­ques… Et puis ça m’a per­mis de pay­er le loy­er lon­donien rapidement !

Mo Lau­di à l’époque des Sec­ousse Par­ty à Not­ting Hill

On t’a déjà demandé d’ar­rêter de pass­er de l’afrobeat pour met­tre de la tech­no de Berlin, car c’est ça qui est à la mode en ce moment ?

Non. Et puis de toute façon, c’est la musique sud-africaine qui est à la mode à Berlin ! Innervi­sions, le label de Dixon et Âme, a même signé un artiste sud-af’, Culoe De Song, tan­dis qu’Aero Manye­lo de Batuk a sor­ti cette année un titre sur Get Phys­i­cal. Les plus grands DJs du monde com­men­cent de leur côté à pass­er de la musique sud-africaine. Je crois bien que l’Afrique du Sud est le pays le plus con­som­ma­teur de musique house au monde. C’est comme un petit lab­o­ra­toire. Drake ou Major Laz­er décou­vrent aujour­d’hui des choses qui étaient à la mode en Afrique du Sud il y a dix ans, ils sont très old-school !

N’as-tu pas peur de t’en­nuy­er en restant can­ton­né à ce seul style afrohouse ?

J’ai fait beau­coup de choses dif­férentes dans ma vie. Quand j’é­tais à Lon­dres, j’or­gan­i­sais une fête heb­do­madaire, je mix­ais beau­coup, mais j’é­tais égale­ment chanteur dans un groupe de punk-rock. Aus­si, j’é­tais MC dans le col­lec­tif Radio­clit, ce qui m’a per­mis de tourn­er partout dans le monde. Et pen­dant ce temps, je mix­ais tou­jours de l’afro­house ! Je ne me suis jamais ennuyé, surtout parce que ça me per­met de faire décou­vrir de nou­velles choses aux gens. Ce n’est pas une mode que je suis, j’ai tou­jours fait ça et j’aime ça très sincère­ment. Aus­si j’en con­nais les racines : les rythmes de l’afrobeat exis­tent depuis des généra­tions, bien avant que les enreg­istrements soient inven­tés, et étaient util­isés dans les dans­es de la pluie ou les prières pour les dieux… Ça en devient spir­ituel, je me sens très con­nec­té à ces rythmes, on s’y perd facile­ment en plus, comme du vau­dou ou de la transe ! Donc non, je ne m’en­nuie pas, de la même manière que les gens ne se lassent pas de prier ou d’aller à l’église.

Et main­tenant, quels sont tes prochains projets ? 

J’aimerais bien pro­pos­er des cours de danse. Par­fois, les gens ne com­pren­nent cette musique qu’en voy­ant d’autres gens la danser, ils peu­vent voir con­crète­ment l’ef­fet de ces rythmes. Aus­si, pourquoi pas cette com­pi­la­tion Glob­al­is­to dont je par­lais tout à l’heure, d’autres EPs, un album à la fin de l’an­née… Et puis mix­er un peu partout, toujours !

Mo Lau­di jouera ce 5 mai à l’ou­ver­ture du Com­mu­nion (ex-Nuba), à l’ou­ver­ture du Hasard Ludique (Paris 18) le 13, au fes­ti­val Sud à Arles à La Friche La Belle de Mai à Mar­seille le 10 juin et le 25 au Sucre à Lyon — sans compter plusieurs dates en Alle­magne, Suisse ou à Mon­tréal le 28 octobre. 

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