DJ Arafat au volant de son bolide. Abidjan, 2010. Crédit : Stefan H.W. Meisel

DJ Arafat : le maquisard coupé-décalé

Alors que dis­parais­sait cette semaine, à l’âge de 33 ans, le roi du coupé-décalé DJ Arafat, retour sur une folle soirée passée à ses côtés au print­emps 2010, à Abid­jan. Réc­it pub­lié dans Tsu­gi 31, sor­ti en juin 2010.

À Abid­jan, le coupé-décalé offre un espace de fête à la jeunesse ivoiri­enne, vic­time d’une guerre larvée depuis près de dix ans. À la tête de la résis­tance, DJ Arafat, star dans toute l’Afrique et au-delà, plonge au cœur du bou­can du maquis.

Une heure du matin à pleine vitesse dans les rues d’Abidjan. Un con­voi spé­cial tra­verse la cap­i­tale ivoiri­enne. Trois voitures. Comp­teurs au max, warn­ings allumés, déci­bels déchaînés dans les postes. En tête du cortège, un bolide transperce la nuit. Coupé sport décapotable. Cette caisse, c’est un sésame. Sur le pare-brise, un “laissez-passer toutes zones” qui vaut de l’or dans une ville tou­jours en état de guerre. Les flics font bar­rage à chaque car­refour, rit­uel immuable : “Papiers ? Bien. Et mon p’tit café, qui va le pay­er ?” Ben c’est moi, bien sûr. Mais ce soir, on ne lâchera pas un franc CFA. La police s’écarte devant le laissez-passer. Un coup de lampe torche sur le vis­age du con­duc­teur et la crispa­tion cède la place à de grands sourires. Quelques mots échangés, et le cortège reprend sa course folle. Pas de plaque d’immatriculation: tout le monde sait à qui appar­tient l’engin. À l’arrière, une inscrip­tion, “Yorobo 8 500”. Yorobo : celui qui dépasse les lim­ites. “8500 volts d’animation.” Au volant, un jeune homme de 25 ans, cas­quette retournée, barbe fournie sur les tem­pes, charisme non­cha­lant, star en son roy­aume. DJ Arafat fonce dans les rues d’Abidjan.

Watts, décibels, ivresse, femmes, excès

Direc­tion Yopougon, un quarti­er pop­u­laire au nord de la ville où la vie bouil­lante ne s’arrête jamais, et surtout pas après minu­it. Yopougon “la joie”, sa jeunesse, son traf­ic inces­sant, ses échoppes bor­dant les rues, ven­dant tout et rien, de la minute de portable au gar­ba, plat nation­al à base de pois­son et de man­ioc. Yopougon et sa légendaire rue Princesse, le cen­tre névral­gique de la nuit ivoiri­enne, con­nu dans toute l’Afrique. Con­cen­tra­tion insen­sée de watts, de déci­bels, d’ivresse, de femmes, d’excès. C’est là que nous allons. Notre con­voi avale le bitume : boule­vard François Mit­ter­rand, avenue Jean Mer­moz, avenue Valéry Gis­card d’Estaing… La Françafrique défile. Les regards se braque­nt sur la décapotable d’Arafat, l’excitation grimpe. Une basse vio­lente sec­oue le bitume. Dernier virage… Explo­sion. Rue Princesse. De chaque côté, des dizaines de maquis, ter­mi­nolo­gie locale pour club ou restau­rant, accueil­lent une foule com­pacte. Chaque maquis a son sound-system, chaque sound-system a une puis­sance sonore à faire sauter les tym­pa­ns. Bor­del de tous les dia­bles. Les spots font gicler des lumières col­orées. On se demande s’il existe un lieu plus tur­bu­lent sur la planète. On doit nous voir et nous enten­dre depuis l’espace.

Un gosse des maquis

Les mômes vendeurs de clopes se fau­fi­lent entre les jambes de leurs aînés. Le busi­ness est per­ma­nent. Tout, rien, partout. Mais la grande affaire, c’est la musique. Et LA musique, c’est le coupé-décalé, dont DJ Arafat est l’étoile la plus scin­til­lante. À son arrivée, c’est l’émeute : la foule se presse autour de lui, le touche, le porte jusqu’à sa table. Arafat brille de mille paires d’yeux braquées sur lui. “La journée, c’est encore pire, assure- t‑il. Mais je ne m’en plains pas, j’ai tra­vail­lé dur pour ça.” DJ Arafat, alias Yorobo, l’Apache, Sao Taho le dic­ta­teur, est un pur gosse des maquis. Enfan­té par les rythmes fous d’Abidjan, baigné dans ses vibra­tions sex­uelles, forgé par la guerre. Un ani­mal hybride, métis­sage de tra­di­tion et de moder­nité, de fête et de colère. Il est né Ange Didi­er Houon en 1985. Enfant de la balle, enfant de la belle : sa mère, Tina Glam­our, chanteuse pop­u­laire, se par­fume au scan­dale, textes crus, pos­es out­rageuses. Son père est ingénieur du son. Didi­er veut chanter, papa ne l’entend pas de cette oreille. Ni de l’autre d’ailleurs. Un jour en stu­dio, le petit Didi­er se fau­file der­rière la bat­terie de Mag­ic Sys­tem, les rois du zou­glou, et tabasse l’instrument d’un rythme de libéra­tion. Son père le tabasse en retour… Didi­er est jeté dehors. Il a 13 ans, la légende peut com­mencer.

Crédit : Ste­fan H.W. Meisel

Un art de vivre nouveau

J’ai appris la survie dans les rues d’Abidjan.” Il traîne dans l’inévitable rue Princesse, de busi­ness en busi­ness. “Il fal­lait vivre et je n’avais qu’une envie : la musique. Je suis devenu DJ.” Pourquoi Arafat ? “J’étais fan de Yass­er Arafat !” Bien sûr. À Abid­jan, être DJ est un art qui évoque celui, ances­tral, des gri­ots. Ils pren­nent le micro et enton­nent les ata­lakus, un flow inces­sant de sons, d’onomatopées, de mots scan­dés, de noms d’artistes présents dans la salle. Une tra­di­tion venue du Con­go. Une incan­ta­tion à la danse qui tran­scende les nuits d’Abibi. Dès ses débuts, DJ Arafat devient le maître des ata­lakus. Son édu­ca­tion musi­cale fait la dif­férence. Der­rière le micro, son instinct fauve fascine. Au fil des années, sa voix grif­fée par les excès prend des teintes rag­ga. À l’entendre, on songe au scat du jazz, au dance­hall et même aux pre­mières heures du hip-hop new-yorkais lorsque le MC se con­tentait de haranguer la foule. En 2000, DJ Arafat voit débar­quer à Abid­jan les mem­bres de la Jet Set, col­lec­tif d’émigrés ivoiriens instal­lés à Paris. Ils amè­nent dans leurs bagages un nou­veau son, le coupé-décalé. Leur leader : le prési­dent Douk Saga ; ses min­istres : Lino Ver­sace, Serge Defalet, Le Molare… Arafat est sub­jugué. “Ils ont amené un art de vivre nou­veau. Il y avait tout : la danse, les fringues, la richesse, l’insouciance… Nous avions per­du la joie, ils nous l’ont redonnée.”

Le gorille “déchaîné”

Abid­jan est alors sec­ouée par la guerre civile. Le couvre-feu est instau­ré. Pour oubli­er, la jeunesse s’enferme dans les maquis dès 20 heures et attend le lever du jour. C’est l’heure du coupé-décalé : “C’est une musique de résis­tance à la guerre. Elle nous a per­mis de nous évad­er et de sur­vivre. C’est un don de dieu.” Alors que toute l’Afrique de l’Ouest (et même la France) suc­combe au phénomène, DJ Arafat devient la star du genre en y appli­quant l’art des ata­lakus. Son pre­mier titre, “Jonathan”, ode à un ami DJ décédé, fait un mal­heur. Quelques mois plus tard, il invente un con­cept qui embrase les foules, le kpan­gor. “Je regar­dais La Planète des singes. j’ai eu l’idée d’une danse imi­tant le gorille. Ça a don­né le kpan­gor, qui sig­ni­fie ‘gorille déchaîné’.” Toute l’Afrique se met à danser du popotin. Les titres s’enchaînent à une allure folle. Il n’écrit jamais, enreg­istre tou­jours en impro dans une langue qui n’appartient qu’à lui, épaulé par son pro­duc­teur, le bien nom­mé Champy Kilo. Il clashe sans cesse ses con­cur­rents, sort des freestyles insen­sés de dix min­utes sur Stéphane Sessègnon ou Samuel Eto’o. Ce dernier lui a offert une chaîne en or après avoir enten­du l’un de ses ata­lakus. Didi­er Drog­ba est son plus grand fan avec… la petite-fille du prési­dent Gbag­bo ! C’est à elle qu’il doit le laissez-passer qui trône sur son pare-brise.

Son dernier titre “Djés­simid­je­ka” plane bien loin du coupé-décalé orig­inel, sauvagerie afro-tech, “R&B nouchi”, dance­hall zeze (à l’ivoirienne). Un tube qui hurle ce soir d’avril dans les enceintes sur­puis­santes de la rue Princesse. Dieu, t’entends ça ? Arafat chante la résis­tance. Arafat le maquis­ard. La foule se lève, il se dirige vers son antre : la cab­ine du DJ. C’est par­ti pour dix min­utes d’atalaku déli­rant, non-stop. Folie. On ne com­prend rien, il n’y a rien à com­pren­dre, juste bouger. Petits et élec­triques, ses deux danseurs, Bébé sans os et Ordi­na­teur, assurent le bou­can. La nuit s’étire, brûlante jusqu’à l’aube. Arafat monte dans sa décapotable, une princesse à ses côtés, formes généreuses, robe min­i­mal­iste, croupe rebondie. Le bolide s’échappe, le jour se lève. Abid­jan sort du maquis. Une nou­velle nuit de résis­tance…

Crédit : Ste­fan H.W. Meisel

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