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DJ Arafat au volant de son bolide. Abidjan, 2010. Crédit : Stefan H.W. Meisel
14 août 2019

DJ Arafat : le maquisard coupé-décalé

par Julien Chavanes

Alors que disparaissait cette semaine, à l’âge de 33 ans, le roi du coupé-décalé DJ Arafat, retour sur une folle soirée passée à ses côtés au printemps 2010, à Abidjan. Récit publié dans Tsugi 31, sorti en juin 2010.

À Abidjan, le coupé-décalé offre un espace de fête à la jeunesse ivoirienne, victime d’une guerre larvée depuis près de dix ans. À la tête de la résistance, DJ Arafat, star dans toute l’Afrique et au-delà, plonge au cœur du boucan du maquis.

Une heure du matin à pleine vitesse dans les rues d’Abidjan. Un convoi spécial traverse la capitale ivoirienne. Trois voitures. Compteurs au max, warnings allumés, décibels déchaînés dans les postes. En tête du cortège, un bolide transperce la nuit. Coupé sport décapotable. Cette caisse, c’est un sésame. Sur le pare-brise, un “laissez-passer toutes zones” qui vaut de l’or dans une ville toujours en état de guerre. Les flics font barrage à chaque carrefour, rituel immuable : “Papiers ? Bien. Et mon p’tit café, qui va le payer ?” Ben c’est moi, bien sûr. Mais ce soir, on ne lâchera pas un franc CFA. La police s’écarte devant le laissez-passer. Un coup de lampe torche sur le visage du conducteur et la crispation cède la place à de grands sourires. Quelques mots échangés, et le cortège reprend sa course folle. Pas de plaque d’immatriculation: tout le monde sait à qui appartient l’engin. À l’arrière, une inscription, “Yorobo 8 500”. Yorobo : celui qui dépasse les limites. “8500 volts d’animation.” Au volant, un jeune homme de 25 ans, casquette retournée, barbe fournie sur les tempes, charisme nonchalant, star en son royaume. DJ Arafat fonce dans les rues d’Abidjan.

Watts, décibels, ivresse, femmes, excès

Direction Yopougon, un quartier populaire au nord de la ville où la vie bouillante ne s’arrête jamais, et surtout pas après minuit. Yopougon “la joie”, sa jeunesse, son trafic incessant, ses échoppes bordant les rues, vendant tout et rien, de la minute de portable au garba, plat national à base de poisson et de manioc. Yopougon et sa légendaire rue Princesse, le centre névralgique de la nuit ivoirienne, connu dans toute l’Afrique. Concentration insensée de watts, de décibels, d’ivresse, de femmes, d’excès. C’est là que nous allons. Notre convoi avale le bitume : boulevard François Mitterrand, avenue Jean Mermoz, avenue Valéry Giscard d’Estaing… La Françafrique défile. Les regards se braquent sur la décapotable d’Arafat, l’excitation grimpe. Une basse violente secoue le bitume. Dernier virage… Explosion. Rue Princesse. De chaque côté, des dizaines de maquis, terminologie locale pour club ou restaurant, accueillent une foule compacte. Chaque maquis a son sound-system, chaque sound-system a une puissance sonore à faire sauter les tympans. Bordel de tous les diables. Les spots font gicler des lumières colorées. On se demande s’il existe un lieu plus turbulent sur la planète. On doit nous voir et nous entendre depuis l’espace.

Un gosse des maquis

Les mômes vendeurs de clopes se faufilent entre les jambes de leurs aînés. Le business est permanent. Tout, rien, partout. Mais la grande affaire, c’est la musique. Et LA musique, c’est le coupé-décalé, dont DJ Arafat est l’étoile la plus scintillante. À son arrivée, c’est l’émeute : la foule se presse autour de lui, le touche, le porte jusqu’à sa table. Arafat brille de mille paires d’yeux braquées sur lui. “La journée, c’est encore pire, assure- t-il. Mais je ne m’en plains pas, j’ai travaillé dur pour ça.” DJ Arafat, alias Yorobo, l’Apache, Sao Taho le dictateur, est un pur gosse des maquis. Enfanté par les rythmes fous d’Abidjan, baigné dans ses vibrations sexuelles, forgé par la guerre. Un animal hybride, métissage de tradition et de modernité, de fête et de colère. Il est né Ange Didier Houon en 1985. Enfant de la balle, enfant de la belle : sa mère, Tina Glamour, chanteuse populaire, se parfume au scandale, textes crus, poses outrageuses. Son père est ingénieur du son. Didier veut chanter, papa ne l’entend pas de cette oreille. Ni de l’autre d’ailleurs. Un jour en studio, le petit Didier se faufile derrière la batterie de Magic System, les rois du zouglou, et tabasse l’instrument d’un rythme de libération. Son père le tabasse en retour… Didier est jeté dehors. Il a 13 ans, la légende peut commencer.

Crédit : Stefan H.W. Meisel

Un art de vivre nouveau

“J’ai appris la survie dans les rues d’Abidjan.” Il traîne dans l’inévitable rue Princesse, de business en business. “Il fallait vivre et je n’avais qu’une envie : la musique. Je suis devenu DJ.” Pourquoi Arafat ? “J’étais fan de Yasser Arafat !” Bien sûr. À Abidjan, être DJ est un art qui évoque celui, ancestral, des griots. Ils prennent le micro et entonnent les atalakus, un flow incessant de sons, d’onomatopées, de mots scandés, de noms d’artistes présents dans la salle. Une tradition venue du Congo. Une incantation à la danse qui transcende les nuits d’Abibi. Dès ses débuts, DJ Arafat devient le maître des atalakus. Son éducation musicale fait la différence. Derrière le micro, son instinct fauve fascine. Au fil des années, sa voix griffée par les excès prend des teintes ragga. À l’entendre, on songe au scat du jazz, au dancehall et même aux premières heures du hip-hop new-yorkais lorsque le MC se contentait de haranguer la foule. En 2000, DJ Arafat voit débarquer à Abidjan les membres de la Jet Set, collectif d’émigrés ivoiriens installés à Paris. Ils amènent dans leurs bagages un nouveau son, le coupé-décalé. Leur leader : le président Douk Saga ; ses ministres : Lino Versace, Serge Defalet, Le Molare… Arafat est subjugué. “Ils ont amené un art de vivre nouveau. Il y avait tout : la danse, les fringues, la richesse, l’insouciance… Nous avions perdu la joie, ils nous l’ont redonnée.”

Le gorille « déchaîné »

Abidjan est alors secouée par la guerre civile. Le couvre-feu est instauré. Pour oublier, la jeunesse s’enferme dans les maquis dès 20 heures et attend le lever du jour. C’est l’heure du coupé-décalé : “C’est une musique de résistance à la guerre. Elle nous a permis de nous évader et de survivre. C’est un don de dieu.” Alors que toute l’Afrique de l’Ouest (et même la France) succombe au phénomène, DJ Arafat devient la star du genre en y appliquant l’art des atalakus. Son premier titre, “Jonathan”, ode à un ami DJ décédé, fait un malheur. Quelques mois plus tard, il invente un concept qui embrase les foules, le kpangor. “Je regardais La Planète des singes. j’ai eu l’idée d’une danse imitant le gorille. Ça a donné le kpangor, qui signifie ‘gorille déchaîné’.” Toute l’Afrique se met à danser du popotin. Les titres s’enchaînent à une allure folle. Il n’écrit jamais, enregistre toujours en impro dans une langue qui n’appartient qu’à lui, épaulé par son producteur, le bien nommé Champy Kilo. Il clashe sans cesse ses concurrents, sort des freestyles insensés de dix minutes sur Stéphane Sessègnon ou Samuel Eto’o. Ce dernier lui a offert une chaîne en or après avoir entendu l’un de ses atalakus. Didier Drogba est son plus grand fan avec… la petite-fille du président Gbagbo ! C’est à elle qu’il doit le laissez-passer qui trône sur son pare-brise.

Son dernier titre “Djéssimidjeka” plane bien loin du coupé-décalé originel, sauvagerie afro-tech, “R&B nouchi”, dancehall zeze (à l’ivoirienne). Un tube qui hurle ce soir d’avril dans les enceintes surpuissantes de la rue Princesse. Dieu, t’entends ça ? Arafat chante la résistance. Arafat le maquisard. La foule se lève, il se dirige vers son antre : la cabine du DJ. C’est parti pour dix minutes d’atalaku délirant, non-stop. Folie. On ne comprend rien, il n’y a rien à comprendre, juste bouger. Petits et électriques, ses deux danseurs, Bébé sans os et Ordinateur, assurent le boucan. La nuit s’étire, brûlante jusqu’à l’aube. Arafat monte dans sa décapotable, une princesse à ses côtés, formes généreuses, robe minimaliste, croupe rebondie. Le bolide s’échappe, le jour se lève. Abidjan sort du maquis. Une nouvelle nuit de résistance…

Crédit : Stefan H.W. Meisel

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