Sons Of Kemet / ©Fabrice Bourgelle alias Photography by Focus

D’où vient l’incroyable vitalité de la nouvelle scène jazz UK ? De Tomorrow’s Warriors

La scène jazz anglaise est en ébul­li­tion depuis plusieurs années, portée par des artistes d’une grande diver­sité : on y voit notam­ment des femmes ou des musi­ciens noirs revendi­quant leurs orig­ines africaines. Et cette diver­sité a sans doute à voir avec le pro­gramme Tomorrow’s War­riors, fondé en 1991 à Lon­dres, qui a for­mé un grand nom­bre de ces artistes comme Shaba­ka Hutch­ings, Koko­roko ou Néri­ja.

Plus de diver­sité offre plus de per­spec­tive sur ce qui nous entoure.” Shaba­ka Hutch­ings

« C’est impor­tant que les jeunes musi­ciens noirs de toute la dias­po­ra [africaine] jouent et appren­nent le jazz. Cela fait par­tie de notre his­toire. » Sheila Maurice-Grey le sait, la musique a besoin de diver­sité. Et elle en est une par­faite incar­na­tion, dans le milieu du jazz anglais, en tant que femme noire, leader du groupe Koko­roko et trompet­tiste du groupe féminin Néri­ja, ou plus ponctuelle­ment pour Lit­tle Simz. Ces dernières années ont vu émerg­er de nom­breux artistes capa­bles de dépous­siér­er le jazz pour en offrir une ver­sion mod­erne. Plus large­ment, nom­bre d’entre eux représen­tent un vis­age nou­veau dans un genre devenu très blanc et bour­geois. En l’hybridant avec la musique élec­tron­ique, la musique africaine ou le hip-hop, ces artistes ont su s’adresser à un nou­veau pub­lic. Car le jazz sem­ble être rede­venu une musique de club.

En 2018, ce renou­veau s’est révélé au monde entier grâce à la com­pi­la­tion We Out Here, parue sur le label de Gilles Peter­son, Brownswood Records. Elle a instan­ta­né­ment placé les noms de Koko­roko (avec le track qui fit un car­ton sur YouTube avec plus de 38 mil­lions de vues actuelles, grâce à la magie de l’al­go­rithme), Moses Boyd, Ezra Col­lec­tive, Nubya Gar­cia (autre mem­bre de Néri­ja) ou Joe Armon-Jones dans le paysage musi­cal. Le disque a été dirigé par le sax­o­phon­iste Shaba­ka Hutch­ings, lui-même fig­ure majeure du jazz con­tem­po­rain, à tra­vers ses dif­férentes for­ma­tions : Shaba­ka And The Ances­tors, The Comet Is Com­ing ain­si que les Sons Of Kemet. Cha­cun de ces artistes se réap­pro­prie à sa manière l’histoire du jazz, appro­fondis­sant tan­tôt ses orig­ines africaines ou ses rap­ports aux autres musiques afro-américaines. « Plus de diver­sité offre plus de per­spec­tive sur ce qui nous entoure », souligne Shaba­ka. Mais tous ces artistes ont un autre point com­mun : ils ont, à un moment ou un autre, inté­gré le pro­gramme Tomorrow’s War­riors.

Ce que Tomorrow’s Warriors n’est pas : une école

« Si vous regardez la plu­part des musi­ciens de jazz noirs qui ont émergé ces 15 ou 20 dernières années [en Angleterre], ils auront tous, à un moment, un lien avec Tomorrow’s War­riors », explique le sax­o­phon­iste. Fondé en 1991 par le con­tre­bassiste Gary Cros­by et Janine Irons, ce pro­gramme a changé la face du jazz anglais, en y appor­tant une diver­sité nou­velle. Il con­siste au départ en des jams ses­sions ouvertes à tou·te·s, entière­ment gra­tu­ites. L’objectif est de per­me­t­tre à de jeunes musi­ciens n’ayant pas les moyens d’accéder à une for­ma­tion coû­teuse de pou­voir appren­dre le jazz, et d’espérer accéder à un statut pro­fes­sion­nel. Et tout sim­ple­ment de pren­dre plaisir à jouer au sein d’un col­lec­tif.

Le pro­gramme con­naît un suc­cès crois­sant, et se struc­ture petit à petit, en par­ti­c­uli­er grâce à Janine Irons, co-directrice de Tomorrow’s War­riors. « Il arrivait telle­ment de jeunes musi­ciens qu’ils rem­plis­saient la salle » s’amuse-t-elle. Selon Gary, les groupes sont passés d’environ sept ou huit musi­ciens à une ving­taine. Et ce mal­gré la créa­tion de plusieurs orchestres en plus des jams ses­sions : le Nu Civ­i­liza­tion Orches­tra, véri­ta­ble vit­rine de Tomorrow’s War­riors, lancé en 2008, mais aus­si des groupes féminins ou des­tinés aux plus jeunes (à par­tir de 11 ans), inau­gurés en 2009.

Tomorrow's Warriors

Des jeunes musi­ciens de Tomor­row’s War­riors ©Tas Kypri­anou

Mais qu’est-ce qui explique le suc­cès de ce pro­gramme ? Pour com­mencer, il y a une chose que Tomorrow’s War­riors n’est pas : une école. « C’est juste­ment parce qu’il n’y a aucun équiv­a­lent qui soit pro­posé à l’école que nous avons démar­ré ce pro­jet », souligne Gary Cros­by. Cha­cun par­ticipe comme il en a envie, d’autant plus que tout reste, encore aujourd’hui, totale­ment gra­tu­it. Le pro­gramme se finance essen­tielle­ment grâce à une sub­ven­tion de l’Arts Coun­cil Eng­land, ain­si que grâce à des dons et investisse­ments. « Si nous n’étions pas gra­tu­it, nous passe­ri­ons à côté de nom­breux jeunes tal­ents » explique Janine Irons. Les musi­ciens sont d’ailleurs accom­pa­g­nés bien au-delà de l’apprentissage musi­cal. Sheila Maurice-Grey racon­te avoir obtenu sa pre­mière trompette grâce au sou­tien financier des War­riors, qu’elle a rejoint à 18 ans. Plus encore, l’objectif du pro­gramme est de per­me­t­tre aux artistes de s’insérer dans le cir­cuit pro­fes­sion­nel et sign­er des con­trats. « Je suis un musi­ciens de jazz assez con­nu dans les salles lon­doni­ennes », explique Gary. « J’ai accès aux gérants de clubs et aux per­son­nes déjà engagées dans l’industrie musi­cale. »

C’est juste­ment parce qu’il n’y a aucun équiv­a­lent qui soit pro­posé à l’école que nous avons démar­ré ce pro­jet.”

L’objectif de tout ceci est extrême­ment clair : amen­er plus de diver­sité dans le jazz. « C’est la rai­son d’être de Tomorrow’s War­riors », appuie Janine. « Les per­son­nes de dif­férentes orig­ines eth­niques ne pou­vaient pas s’investir dans le monde des arts comme ils le voulaient ». Cela passe par la gra­tu­ité du pro­gramme, mais aus­si par de la prospec­tion dans les dif­férentes com­mu­nautés de Lon­dres. L’idée est ensuite de créer un cer­cle vertueux : les anciens par­tic­i­pants devi­en­nent des mod­èles pour les plus jeunes. L’accent est mis en par­ti­c­uli­er sur la dias­po­ra africaine et les femmes, très présents dans la pop­u­la­tion anglaise, mais rel­a­tive­ment absents du milieu jazz. Pour Shaba­ka, « les ate­liers des Tomorrow’s War­riors étaient plus inclusifs. Il n’y a pas que des musi­ciens noirs, mais c’est un bon mélange de tous les dif­férents milieux socio-économiques. Si tu t’intéresses au jazz et que tu es noir, rejoin­dre le pro­gramme est ce qu’il y a de plus naturel. C’était une évi­dence quand je les ai rejoints [en 2002, à 18 ans, ndr]. »

Tomorrow's Warriors Female Frontline

Tomor­row’s War­riors Female Front­line / ©Patri­cia India Pas­cal

 

Once a Warrior, always a Warrior

Par ailleurs, pour con­stru­ire un envi­ron­nement prop­ice au développe­ment des artistes, il fal­lait avant tout con­stru­ire une com­mu­nauté. Pour Gary, « il n’y a aucune bar­rière », que ce soit à l’entrée du pro­gramme ou entre ses par­tic­i­pants, qu’ils soient enseignants ou élèves. « Per­son­ne ne m’appelle Mon­sieur Cros­by. Je m’appelle Gary. » Selon Sheila Maurice-Grey, « tout le monde peut par­ler et échang­er libre­ment, exprimer et partager ses opin­ions ». C’est cet espace de dia­logue qui per­met aux élèves de s’épanouir, et ensuite de revenir. « Je ne sais pas si on peut dire qu’on finit ce pro­gramme » explique Sheila. Tel est le slo­gan du pro­gramme : « Once a War­rior, always a War­rior ». Ain­si, lorsqu’un élève a achevé son appren­tis­sage, il va lui-même diriger les séances et trans­met­tre son expéri­ence à une nou­velle généra­tion. Si Shaba­ka, pris par sa riche car­rière, n’a pas eu l’occasion d’y revenir, Sheila, elle, a pu diriger dif­férents orchestres au sein du pro­gramme.

Mais ce slo­gan indique aus­si une com­mu­nauté qui va per­dur­er au-delà des murs de ces ate­liers. Pro­fesseurs comme élèves vont jouer ensem­ble. Ain­si, Shaba­ka a pu faire ses armes au sein du groupe de Sowe­to Kinch, lui-même passé par le pro­gramme, avant de for­mer les Sons Of Kemet avec le tubiste Theon Cross. Le pre­mier album de Moses Boyd, qui a fait forte impres­sion en févri­er dernier, voit appa­raître Joe Armon-Jones et Nubya Gar­cia, et même Gary Cros­by. On pour­rait con­tin­uer longtemps la liste de ces échanges, sans oubli­er les groupes for­més au sein même du pro­gramme. Néri­ja est ain­si une éma­na­tion du Female Orches­tra, tan­dis que les mem­bres d’Ezra Col­lec­tive ont démar­ré ce pro­jet au sein de Tomorrow’s War­riors.

Dif­fi­cile de dire en détail com­ment cette com­mu­nauté se tient si soudée. « Ça m’a tou­jours paru très organique, je n’ai jamais sen­ti que cette prox­im­ité était for­cée », relate Shaba­ka. Mais peut-être la réponse tient-elle tout sim­ple­ment à la per­son­nal­ité des deux directeurs. Pour Sheila, « Gary et Janine sont deux per­son­nes totale­ment dés­in­téressées, qui ont beau­coup don­né pour per­pétuer l’héritage de la musique jazz et de la musique noire en Angleterre ». Leur dévo­tion et leur sincérité donne le ton pour l’entièreté du pro­gramme et favorise cette prox­im­ité entre tous les musi­ciens. « C’était tou­jours de l’instinct », affirme Janine. Ils ont tou­jours agi selon un sens de la jus­tice, « ce qui doit être fait ». « Ce qui était un sim­ple amour de la musique, commence-t-elle, est devenu une respon­s­abil­ité » con­clut Gary, dans un bel exem­ple de com­plic­ité. « Si je n’étais pas passée par Tomorrow’s War­riors, je ne serais pas musi­ci­enne aujourd’hui », affirme Sheila.

 

Apprendre les bases pour construire le son du futur

Tomorrow's Warriors

Gary Cros­by et Janine Irons, fon­da­teurs de Tomor­row’s War­riors

Dernier ingré­di­ent de cette com­mu­nauté : la neu­tral­i­sa­tion des egos. En écoutant le jazz avant-gardiste de Moses Boyd, ou les influ­ences rap et africaines dans Sons Of Kemet, on pour­rait penser que Tomorrow’s War­riors est un lieu de moder­nité. Il n’en est pour­tant rien : Gary apprend aux jeunes la plus pure tra­di­tion du jazz améri­cain. En écoutant les représen­ta­tions du Nu Civ­i­liza­tion Orches­tra, le clas­si­cisme de ce qui est joué est frap­pant. Si les par­tic­i­pants ont ensuite dévelop­pé un son bien plus mod­erne, c’est, selon Gary, car “ils se sont sen­tis autorisés de s’approprier le genre”. C’est encore une fois une his­toire de diver­sité : « Chaque généra­tion veut avoir sa pro­pre voix, son pro­pre son », souligne Sheila. Pour per­me­t­tre ce développe­ment, Gary a dû « met­tre [son] ego et [ses] croy­ances sur ce qu’est le jazz de côté ». Le rap­port direct entre enseignants et jeunes per­met à cha­cun d’apprendre de l’autre. La diver­sité des par­tic­i­pants implique que cha­cun arrive avec son pro­pre bagage musi­cal, et la dimen­sion com­mu­nau­taire de Tomorrow’s War­riors per­met à ses musi­ciens de s’approprier l’histoire du jazz, de l’hybrider à son pro­pre par­cours, mais aus­si de con­fron­ter leur vision à celles des autres. Comme l’explique Shaba­ka, « lorsqu’une com­mu­nauté se forme, c’est là que la musique va finir par dévelop­per un flow unique ».

Ils se sont sen­tis autorisés de s’approprier le genre.”

Et après bien­tôt 30 ans d’existence, la com­mu­nauté de Tomorrow’s War­riors a fini par trou­ver le sien. Car il faut le recon­naître : Gary et Janine ont gag­né leur pari. Au départ, selon eux, il n’y avait qu’eux pour pouss­er cette diver­sité. Aujourd’hui, toute une nou­velle économie per­met aux jeunes musi­ciens de jazz de s’épanouir. Le meilleur sym­bole de cette vic­toire est le par­cours du label Dune. En 1997, Gary et Janine créent ce label afin de per­me­t­tre à leurs musi­ciens d’être pub­liés. Le troisième disque de leur cat­a­logue, Be Where You Are de Denys Bap­tiste, est nom­mé aux Mer­cury Awards, la plus pres­tigieuse récom­pense du jazz anglais. Après une autre nom­i­na­tion en 2003, l’activité du label est finale­ment inter­rompue en 2007 : « À ce moment là, d’autres acteurs arrivaient sur le marché. Il y a eu plus d’organisateurs de con­certs et de labels, les majors ont com­mencé à s’y intéress­er. Nous n’avions plus à tout faire », explique Janine.

Par­mi ces nou­veaux arrivants, le label de Gilles Peter­son, Brownswood Records, fondé en 2006, qui a attiré l’attention sur cette scène encore émer­gente avec la com­pi­la­tion We Out Here en 2018. Shaba­ka, cura­teur du pro­jet, voulait « juste faire un instan­ta­né de la jeune scène jazz de Lon­dres. Et il s’avère que beau­coup des jeunes musi­ciens les plus intéres­sants vien­nent de Tomorrow’s War­riors. » Depuis, Koko­roko et le pianiste Joe Armon-Jones ont rejoint ce label. De son côté, Shaba­ka sort la plu­part de ses dis­ques sur le label jazz Re:freshed, égale­ment organ­isa­teur d’une impor­tante rési­dence artis­tique à Lon­dres. On y retrou­ve égale­ment Theon Cross et Nubya Gar­cia. Mais des acteurs plus inat­ten­dus sont arrivés dans cette scène, comme Domi­no, label surtout con­nu pour les groupes de rock Franz Fer­di­nand ou Arc­tic Mon­keys ou l’electronica de Jon Hop­kins. En 2016, pour­tant, le septet féminin Néri­ja, où joue Sheila Maurice-Grey, y pub­li­ait un pre­mier EP, suivi d’un album en 2019. Et ce n’est pas encore fini, selon Janine. « C’est un marché en développe­ment, certes bien plus impor­tant qu’à nos débuts, mais je pense que le meilleur est encore à venir. »

Le meilleur est encore à venir.”

Il aura donc fal­lu presque trente ans à Tomorrow’s War­riors pour accom­plir sa mis­sion. Il est pos­si­ble qu’un renou­veau du jazz ait pu se pro­duire sans eux. Mais le pro­gramme a rad­i­cale­ment changé le vis­age et le son de cette scène, c’est cer­tain. Les efforts de Gary et Janine ont per­mis de met­tre en lumière des musi­ciens noirs, féminins, mais égale­ment de leur don­ner suff­isam­ment de con­nais­sances et de con­fi­ance pour s’imposer dans ce milieu. « Quand nous regar­dons cette nou­velle scène, nous voyons l’impact que nous avons eu. Et cela nous rem­plit de joie », con­clut Janine. « J’espère que Tomorrow’s War­riors pour­ra con­tin­uer encore trente ans de plus, et avoir encore plus d’impact. »

 

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