© Alexandre Faraci

Duñe et Crayon sortent peut-être un des plus beaux albums de l’année

Le pre­mier album du duo for­mé par le chanteur et pro­duc­teur Duñe et le pro­duc­teur Cray­onHun­dred Fifty Ros­es, sort le 22 mai chez Roche Musique. Sa néosoul douce à l’ex­trême et ses mul­ti­ples col­lab­o­ra­tions cachent un pro­pos bien plus som­bre.

Face à cette péri­ode dif­fi­cile, nous avons besoin de calme. Et c’est sans doute le mot qui qual­i­fie le mieux le pre­mier album du duo for­mé par les Français Duñe et Cray­on, Hun­dred Fifty Ros­es, sor­ti le 22 mai chez Roche Musique. 13 pistes de néosoul très douce, dont les nom­breuses col­lab­o­ra­tions n’atténuent en rien l’aspect organique et intimiste.

Tout part d’une ren­con­tre. En 2015, les deux artistes sont pro­gram­més dans un fes­ti­val organ­isé par la chaîne YouTube The­SoundY­ouNeed. Duñe chante alors dans le duo pop Saje, tan­dis que Cray­on se fait un nom en solo après des EP sor­tis chez Kit­suné et Par­ty Fine, dans la vague des « bed­room pro­duc­ers ». C’est ce dernier qui fera le pre­mier pas, admi­ratif du tra­vail de Saje. Le courant passe, et l’idée d’une col­lab­o­ra­tion fait vite son chemin. « J’avais besoin de chang­er d’air, de tra­vailler avec d’autres gens » racon­te Duñe. Les deux artistes passent chez Roche Musique, et sor­tent un pre­mier EP en duo, sans titre. Cray­on fait alors redé­cou­vrir à son com­parse le hip-hop chill de J Dil­la ou Fly­ing Lotus, qui obsède le pro­duc­teur, tan­dis que le chanteur se rap­pelle avoir écouté ces dis­ques avec son père. L’essentiel de leur musique est déjà présent dans ce pre­mier essai : une néosoul toute en douceur, portée par la voix haut-perchée et frag­ile de Duñe.

Leurs chemins com­men­cent alors à se sépar­er. Duñe songe à arrêter la musique et reprend ses études. Cray­on pour­suit sa route, sor­tant un nou­v­el EP solo en 2018, puis entame la créa­tion d’un album solo. Comme un signe du des­tin, son ordi­na­teur con­tenant l’essentiel du pro­jet se fait vol­er. En par­al­lèle, Duñe avait finale­ment choisi de revenir à la musique, et les deux amis avaient réal­isés quelques démos, lais­sées intactes par le vol de l’ordinateur. C’est dit : cet album se fera à qua­tre mains. Et même bien plus que ça.

© Paul Per­rault

On avait besoin de se créer un endroit ou on pou­vait enfin être nous mêmes […] avant de faire inter­venir d’autres per­son­nes”

Car quand on y regarde de plus près, on remar­que que six des treize pistes du dis­ques con­ti­en­nent des col­lab­o­ra­tions avec d’autres artistes. « Les morceaux en col­lab­o­ra­tion sont arrivés très naturelle­ment au fil de ses ren­con­tres et des nom­breuses jams qui ont suivi » explique Cray­on. « Quand j’ai com­mencé à tra­vailler avec Ichon pour son album [à venir, ndr] par exem­ple, j’ai tout de suite eu envie qu’il fasse par­tie de notre aven­ture. » Le rappeur leur fait ensuite ren­con­tr­er les belges de L’Or du com­mun, amenant le MC Swing à par­ticiper sur l’album. On retrou­ve aus­si PH Trig­ano, autre pro­duc­teur pour Ichon, ou bien des précé­dents col­lab­o­ra­teurs de Cray­on via Roche Musique, comme FKJ, Loss­para­do, et Gra­cy Hop­kins, et enfin Aurélie Saa­da, mem­bre du duo Brigitte, ren­con­trée via une con­nais­sance com­mune. Pour clô­tur­er le tableau, men­tion­nons aus­si la présence de Thomas Clairice, ex-bassiste de Her, en tant que musi­cien de stu­dio.

Ces mul­ti­ples invi­ta­tions appor­tent de la diver­sité au disque (ne serait-ce qu’au niveau de la langue, Duñe chan­tant unique­ment en anglais, tan­dis que de nom­breux invités s’expriment en français). Mais le duo s’est effor­cé de main­tenir une cohérence, exclu­ant même cer­tains morceaux jugés très bons, mais inadap­tés au pro­jet. Cette cohérence tient sûre­ment à un élé­ment sim­ple : l’album a un con­cept, venu « en réac­tion à de nom­breuses ques­tions exis­ten­tielles et donc artis­tiques ». Toutes les chan­sons offrent une réflex­ion sur la mas­culin­ité tox­ique, fruit d’une mise à nu totale des deux artistes. Le tra­vail de réflex­ion a com­mencé dans une péri­ode de déprime, d’épuisement psy­chologique, menant à une remise en ques­tion de leurs rela­tions, de leur rap­port aux réseaux soci­aux, aux femmes, des codes à respecter. L’album devient une sorte de quête ini­ti­a­tique, où le duo se déleste petit à petit de ses poids. « On avait besoin de se créer un endroit ou on pou­vait enfin être nous mêmes, échang­er libre­ment sans se juger l’un l’autre, avant de faire inter­venir d’autres per­son­nes. » Duñe incar­ne par­faite­ment les paroles écrites par Cray­on, avec beau­coup de fragilité et de doute, tout en restant lumineuse.

Pour autant, la musique ne cherche pas à exprimer ces doutes directe­ment : elle dégage un calme pro­fond. « Ce con­traste nous inspire » affirme le duo, avec une volon­té de s’exprimer franche­ment, sans se men­tir à soi-même, mais de le faire en douceur, sans faire du ren­tre dedans. Au final, cette ambiance déten­due est peut-être la plus prop­ice pour se recen­tr­er calme­ment sur soi et se remet­tre en ques­tion. Intimiste et mélan­col­ique, plein de clair-obscur, ce disque appelle une écoute bien instal­lé dans son meilleur fau­teuil, pour laiss­er venir ses émo­tions.

Le fait d’être à deux nous aide à se chal­lenger mutuelle­ment”

Peut-être l’aspect le plus rafraîchissant du disque vient de la lib­erté prise par les deux musi­ciens. Le style néosoul est bien plus dic­té par le con­cept du disque qu’une volon­té des artistes. Tout cela résulte d’expérimentations en stu­dio, où cha­cun amène ses goûts var­iés lors de longues ses­sions de tra­vail. « Le fait d’être à deux nous aide à se chal­lenger mutuelle­ment » pour­suit Cray­on. « À part le chant qui est la par­tie de Duñe et l’écri­t­ure des textes qui est ma par­tie, le reste est totale­ment libre. » De ce point de départ néosoul, le duo tisse des con­nex­ions vers la funk et le hip-hop, bien sûr, mais aus­si la pop, le jazz ou éventuelle­ment quelques traces post-punk qui est le pre­mier amour de Cray­on. Autant d’influences encore latentes qui pour­raient bien s’exprimer plus franche­ment dans de futurs pro­jets. Car le duo entend bien se détach­er petit à petit de ses influ­ences pour trou­ver son pro­pre style. Être deux ne sera sans doute pas de trop.

Le futur pour­rait d’ailleurs pren­dre une autre forme qu’un disque en duo : ils devaient pro­duire ensem­ble le rappeur nigéri­an Wayne Snow, mais le con­fine­ment a lim­ité leurs échanges, et au final, seul Cray­on tra­vaille sur ce pro­jet. Mais cela ne sem­ble qu’être par­tie remise : main­tenant qu’ils ont trou­vé leur équili­bre, l’aventure du binôme ne fait que com­mencer.

Le premier album de Duñe x Crayon est à écouter sur toutes les plateformes

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