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© Valentin Fabre
29 mai 2023

Interview : Ehla, nostalgie solaire des 90s, premier album, assurance et groove

par Corentin Fraisse

Elle ne demande plus « L’autorisation », pour laisser parler ses envies, ses choix, ses aspirations. Ehla semble avoir mis du temps à se trouver, mais alors que sort son premier album Pause, elle s’assume aujourd’hui pleinement en tant qu’artiste et en tant que personne. On a tenu à lui poser quelques questions, à l’aube de ce renouveau. 

Ehla, elle l’a (OK elle était hyper facile, mais il la fallait. Comme ça, on est débarrassés). Non mais vraiment, elle l’a, ce « tout petit supplément d’âme, cet indéfinissable charme, cette petite flamme ». Ehla c’est l’habileté de la pop, des rythmes breakés et la douceur de miel du RnB années 90, bien soutenue par une voix toujours juste dans l’émotion, et en français dans le texte. C’est surtout une chanteuse qui nous avait tapé dans l’oeil avec son premier EP Pas d’ici (2020) et qui revient aujourd’hui pour l’album, intitulé Pause (out le 2 juin).

Sa musique c’est du positif, ses compositions c’est du papier musique. En 2020, Ehla sortait l’EP Pas d’ici, six chansons sincères aussi lumineuses que déjà nostalgiques : mélodies imparables (« On me dit Ehla »), tendresse downtempo (« Nuit blanche ») et potentiels tubes comme « Minute » « L’antidote » et bien sûr « Pas d’ici ». Le titre s’offre même une renommée, puisqu’il est diffusé dans un épisode de Emily In Paris : boom, propulsé dans le top Shazam mondial avec deux millions d’écoutes en 24h.

Vous l’avez sans doute déjà entendue chanter, que ce soit récemment à la radio avec Waxx, sur les scènes des Zéniths en première partie de sa petite soeur Clara Luciani ou à la télé sur son « What A Wonderful World » en compagnie de SebastiAn : la reprise est utilisée pour habiller l’une des dernières pub télé Lancôme. La voix qui chante alors qu’on voit les visages de grandes dames (entre autres Julia Roberts, Zendaya, Penelope Cruz ou Aya Nakamura), c’est bien celle d’Ehla.

La recette habituelle pour ses chansons ? Une voix de velours, une basse ronde, son sud natal et un yin-yang de mélancolie enjouée. Et aussi une faculté étonnante à se trouver toujours pile entre la pop et le RnB. Quelques semaines avant la sortie de l’album, on a eu l’occasion de discuter de cette nouvelle galette, mais aussi d’Ehla. De ses premiers émois musicaux, de timidité, de mélodies, de liberté, de RnB en français, d’enregistrer de la musique sur des cassettes, de confiance en soi. Rencontre.

 

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Avant de commencer : tu prépares ta release party à la Maroquinerie là, comment ça se présente ?

On a commencé à préparer ! On tournait à deux pour l’instant, parce qu’on était en créa’ de l’album. Mais pour le live à la Maroquinerie, on a enfin un batteur avec nous et je t’avoue que ça change tout! Je cherchais un batteur qui soit proche des sonorités hip-hop, des trucs qui groovent vraiment. Niveau dynamique, c’est assez fou comme ça transforme un set.

 

Dans quel environnement musical tu as grandi ? Quelles sont tes premières influences artistiques ?

Jusqu’à mes 17 ans, je n’écoutais QUE des projets américains ou anglais… Très très fan de RnB et de soul spécialement. Mais je suis aussi assez sensible à la pop, en général. J’écoutais beaucoup Alicia Keys, Aaliyah, Stevie Wonder -qui est pour moi le dieu tout-puissant. Des choses très commerciales -je suis par exemple obsédée par des mélodies de Coldplay- comme d’autres un peu plus deep… C’est un mélange, une fusion de tout ça !

*Pour preuve, voilà une reprise d’Aaliyah par Ehla, sur son compte Insta

 

Il me semble que ton père est musicien aussi : c’est un environnement musical qui t’a influencée, ou tu as tracé ta route ?

Si bien sûr, j’ai baigné là-dedans depuis que je suis née. Mon papa n’est pas musicien de profession, il est ‘juste’ très doué : il est bassiste et guitariste, fan de Marcus Miller… Il m’a beaucoup fait écouter ça aussi. C’est clairement lui qui m’a mis dans la musique et qui m’a fait écouter tous ses vieux vinyles : depuis petite, c’était mon encyclopédie et mon modèle à la fois. Clairement, j’ai eu cette chance-là.

 

Et du coup, comment es-tu tombée dans le RnB ?

Je pense qu’à l’époque où j’étais adolescente, c’était l’émergence de cette musique et de cette culture-là. Difficile de passer à côté. C’était l’époque où tu enregistrais ta musique sur des cassettes, où tu partais au collège avec ton lecteur CD. Je me souviens d’aller à la médiathèque et de chercher frénétiquement l’album des 3T -les neveux de Michael Jackson. Il y avait une émergence folle, c’était très riche. On avait du Lauryn Hill / Fugees, qui était quand même assez profond, acoustique etc. Et tu avais des trucs style Aaliyah, Mýa, Ashanti… J’aimais vraiment les deux : les chansons bling bling et les trucs plus deep.

 

Pourquoi cette volonté de chanter en français et de ne pas partir vers de l’anglais, ce qui aurait été assez logique pour des compositions qui tirent vers le RnB ?

En fait il y a deux choses : la première, c’est que j’ai un très bon accent mais je suis pas très douée en anglais. Donc déjà, c’était mal barré (rires). Et puis la seconde, c’est que j’ai l’impression qu’il y a déjà largement assez d’artistes qui le font très bien, mieux que moi, en anglais. Et aussi, je trouve ça assez motivant, de faire un style de musique qui, en France, n’est pas encore extrêmement exploité en français. Comme un défi

J’ai des choses à dire, à raconter, donc ça m’embêtait de réduire ça à quelque chose de peut-être moins profond parce que mon vocabulaire serait restreint en anglais. Alors c’est moins facile c’est sûr, car la langue française n’est pas faite pour groover, pas faite pour le rebond… Mais c’était important pour moi.

 

Je te trouve un peu dure sur ton anglais… Je me rappelle que dans ton titre « Cool », le pré-refrain est en anglais… et ça passe, non ? 

Non mais l’accent est bon ! C’est pas si terrible en fait. Mais par contre, je pars à New York cet été et je ne sais pas comment je vais faire. Je pense que ça va donner des bons fous rires.

 

Qu’est-ce qui a changé chez toi depuis ton EP Pas d’ici (2020);
INSERT INTO `wp_posts` VALUES  artistiquement mais aussi humainement ?

Je pense que ma quête dans la vie, c’est de me rapprocher le plus possible de ce que je suis vraiment. Ça m’a pris un peu de temps, mais là je crois que je suis vraiment à 100% en phase. Je n’ai fait aucune concession sur ce que je voulais vraiment raconter, sur les sonorités que je voulais utiliser. J’ai des morceaux dans l’album qui sont vraiment RnB et aujourd’hui, j’assume tout ça. Ce qui a changé, c’est cette volonté de ne plus du tout me brider, de n’écouter que moi et de me faire kiffer !

 

C’est assez marrant de donner à son premier album le titre de Pause. Pourquoi ce titre ? Qu’est-ce que ça signifie pour toi à ce moment-là ?

« Pause » c’est extrait d’une chanson qui s’appelle « 1000 ans » dans mon album : j’y raconte que j’aimerais pouvoir vivre une éternité. Parce que j’adore vivre, tout croquer, j’adore les journées remplies, rencontrer plein de gens, faire plein de trucs. Et à la fois, je trouve que la vie -notamment la vie parisienne- est quand même parfois éreintante… Et au-delà de la vie réelle, s’ajoute aussi nos vies virtuelles. J’ai eu besoin d’une pause, à un moment donné où j’ai eu l’impression que j’allais imploser.

Alors cet album, je l’ai conçu comme un arrêt : juste un cocon, une bulle de douceur, de bienveillance et de trucs positifs. En tout cas j’en avais besoin, et j’avais l’impression que c’était pareil pour nous tous. Donc c’est une pause sur ce monde de fou en fait (rires) !

 

C’est marrant parce que je regardais l’interview qu’on avait faite ensemble il y a quelques années, et tu disais déjà « qu’il y ait du positif dans ma musique, c’est hyper important pour moi » : en fait, l’essentiel n’a pas vraiment changé ? 

Non, pas trop ! Et encore que je dirais que sur l’EP, c’était une autre période de ma vie et je le trouve quand même un petit peu plus « sombre » que l’album. Pour l’album, je pense que je suis arrivée dans une phase de ma vie où je n’ai pas trop à me plaindre. Donc c’est difficile pour moi d’avoir des morceaux larmoyants, tristes…

 

C’est ce que tu dis dans le dernier morceau de l’album, « Faux problèmes »

C’est ça : je vais bien donc j’avais envie de partager ça et de faire du bien à mon tour. C’est important. Je n’apprends rien à personne mais je trouve que le monde va mal, que l’humain est pas terrible tout le temps, que chaque jour il se passe des trucs atroces. Ce que je veux laisser de moi, de mon message, c’est un peu de paix.

 

ehla

© Ella Hermë

 

 

De qui tu t’es entourée pour composer cet album ?

Je voulais avoir une palette large. J’ai un peu l’angoisse des albums trop linéaires, où d’une chanson à l’autre tu n’as que très peu de différences, de ruptures. Alors j’ai travaillé avec Augustin Charnet, qui a bossé avec Dinos, et avec Disiz sur son dernier album (on lui doit entre autres « Rencontre » pour un feat avec Damso)

J’ai travaillé avec des gens proches du hip-hop comme Twenty9, lui aussi un des bras droit de Dinos. Pour le côté plus pop, il y a eu Ilan Rabaté qui a fait « L’angle mort », le feat. avec Brö et le titre « Comme Sophia », qui a une palette de sonorités très large. Et j’ai aussi bossé avec un ancien de chez Roche, Duñe, pour un côté plus soul / nu-soul. Il y a aussi Nxxxxs et Ferdous, qui ont travaillé sur deux titres.

 

L’un des premiers extraits de l’album que tu avais partagés, c’est le titre « L’autorisation ». Déjà c’est co-écrit avec Brö**, qu’on a également eue récemment en interview. Tu nous racontes ? 

**Les deux chanteuses ont collaboré plusieurs fois : elles partagent notamment le titre « Qui me ressemble », présent sur l’album de Brö.

Initialement je suis très fan d’elle, déjà. Je trouve que c’est l’une des meilleures artistes qu’on ait en ce moment en France. Je la trouve complète, extrêmement intelligente, elle a une musique riche… Je la trouve extraordinaire et on est devenues très amies. Du coup, je lui ai demandé qu’elle m’aide à retranscrire quelques trucs, à adoucir quelques phrases, à m’apporter sa vision à elle.

 

Quelle était l’intention de cette chanson, du message ?

C’est le tout premier titre que j’ai écrit sur l’album. En fait à l’époque, je ne savais même pas qu’il y aurait un album. Je sortais d’une période de ma vie et je commençais à entrevoir la lumière, mais j’étais encore un peu amère dans ma façon de penser. J’ai écrit ce truc-là sur une boucle de piano assez vite, je sentais qu’il y avait un truc. Mais ce morceau est resté pendant quelques mois -je dirais même pendant un an- de côté, parce que les textes étaient un peu trop « abrasifs ». J’ai envie d’avoir un discours en paix dans mes chansons… Et ce n’était pas complètement en phase. Donc j’ai pris le temps.

 

Et d’avoir un regard extérieur, de la part de Brö, j’imagine que ça t’a aidée à prendre du recul ?

C’est ça. On se connaît tellement qu’en plus, je sais à qui j’ai demandé, qu’elle me connaît très bien, même si ça fait peu de temps.

Et puis cette chanson était trop importante pour moi. Parce que je suis quelqu’un d’extrêmement timide. Pendant très très longtemps, j’ai pas trop osé dire non, j’étais un peu effacée. Et j’étais déçue par quelques trucs. Au moment où j’ai fait ce morceau, j’ai vraiment tout envoyé bouler. Je me suis dit « non, maintenant tu vas vraiment exister, tu vas arrêter de te la fermer, tu vas vivre et tu vas laisser une trace de ce que tu es toi. »

ehla

© Valentin Fabre

Toi qui es fan de mélodies : qu’est-ce qui pour toi fait une bonne mélodie ?

La sincérité. Je pense qu’une très bonne mélodie ne se réfléchit pas. Tu as l’impression que tu as une « tourne » d’accord, tu es avec quelqu’un, tu es seul devant ton ordi ou ton piano… Et ça vient vraiment du bide : quand c’est ce départ-là, c’est tellement profond et sincère que ça réussira forcément à toucher d’autres humains. Pour moi c’est ça une bonne mélodie : quelque chose de très efficace. Et l’efficacité vient directement de la sincérité.

 

Tu dis « J’ai été en apnée pendant 15 ans, mais aujourd’hui je suis très en paix » : ça veut dire que tu as mis du temps à te trouver en tant qu’artiste, peut-être aussi en tant que personne ?

C’est ça. Je suis vraiment quelqu’un de très timide, c’en était maladif. Devoir acheter une baguette de pain créait une angoisse pas possible, aller parler à des gens… C’était une torture pour moi de devoir répondre au téléphone… Quand tu pars avec ça, c’est difficile dans le métier que j’ai décidé de faire. Et puis il y a le truc de tomber parfois sur les mauvaises personnes aussi, en amour notamment. Tu peux très longtemps te faire écraser parce que tu peines à exister, à trouver ta place, à te faire entendre. Et quelque part, quand tu ne t’aimes pas assez, c’est difficile pour l’autre de t’aimer de façon puissante.

Je n’ai pas une grande confiance en moi, mais je trouve que je suis un peu une warrior pour ça : parce que je pars de très loin. Niveau assurance, niveau timidité, aisance en milieu social. C’est une de mes fiertés aujourd’hui : réussir à avoir ce que j’ai aujourd’hui, avec ce que j’étais au départ.

 

C’était quoi ton ambition dans cet album ? Qu’est-ce que tu as voulu raconter, mettre en avant ?

J’avais envie de quelque chose de faussement léger, que tu puisses écouter dans le métro, quand il est bondé, que c’est l’enfer et que tout le monde crie autour. Je voulais qu’on ressente toutes mes inspirations… Je voulais être hyper authentique dans ce que j’aime, dans ce que j’ai écouté. Et surtout, passer ce message de femme douce mais affirmée, bien ancrée dans son époque et très libre. Il y a un vrai symbole de liberté dans ces nouvelles chansons. Il n’y a plus rien qui me retient de rien, tu vois. Je me sens très très libre et j’estime qu’on aurait toutes et tous l’être.

 

Pour écouter l’album d’Ehla, voici les liens si vous êtes plutôt Spotify ou même plutôt Deezer.

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