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© Marion Sammarcelli
26 mai 2023

Interview : Vel, musique abstraite, kicks puissants et synthés virtuels

par Marion Sammarcelli

Du 17 au 21 mai 2023, on s’est rendus à Lyon pour célébrer les vingt ans de Nuits sonores. Une chose est sûre : on ne pouvait pas quitter la ville sans avoir rencontré Vel, DJ et productrice, dernière recrue de Mama Told Ya et surtout, Lyonnaise d’adoption. Lors du second day, elle a délivré une heure de live au cœur du Azar Club, accompagnée de son fidèle ordinateur, de quelques synthétiseurs et d’un contrôleur. Une réussite. Le lendemain, sur la terrasse de HEAT -comme à la maison-, on a pu discuter. D’une fameuse nuit passée au Sucre il y a sept ans, de son live juste avant l’interview, de son processus créatif, de son amour pour les algorithmes et de l’empreinte qu’elle laisse sur les musiques électroniques aujourd’hui. 

 

Tu peux nous raconter cette nuit au Sucre ? Il paraît que c’est là que tu es tombée amoureuse de la musique électronique.

Ça remonte, alors je n’ai pas trop de souvenirs (rires). C’était il y a sept ans. Je ne connaissais absolument rien à la musique électronique : je viens du Maroc et on n’en écoutait pas là-bas. Je suis arrivée à Lyon pour mes études, je faisais un peu la fête et j’ai voulu tester Le Sucre. Tout le monde en parlait. Pour moi qui ne connaissais que les bars dansants où je me faisais chier, j’ai pris une grosse claque (rires) ! J’avais l’impression de rentrer dans un musée. Pas un bar plein de déco’, avec du son bizarre et des gens qui se bousculent. Là c’était minimaliste avec beaucoup de respect, le public était attentif à la musique… Je pense que l’artiste était berlinois, mais je ne me souviens plus du tout de son nom (rires). À cette époque je ne savais rien de la techno. Ça m’a bouleversée.

 

© Marion Sammarcelli

 

La musique a toujours été quelque chose d’important dans ma vie. J’ai fait de la guitare et du piano quand j’étais gosse. J’ai voulu continuer adulte, mais je ne trouvais pas les bonnes personnes avec qui jouer… Quand j’ai découvert la musique électronique, je me suis dit « Putain, je peux être toute seule et le faire ! » Ça m’a directement donné envie. 

 

Concrètement, qu’est-ce qui t’a donné l’impulsion de te lancer dans les musiques électroniques en tant que DJ et productrice ?

Ça a mis deux ans entre la première fois où je suis allée au Sucre et le moment où je me suis lancée. J’étais étudiante à l’INSA, une école d’ingé’ avec prépa, et personne ne s’intéressait à la musique dans mon entourage. On était concentrés sur les études et on avait tous laissé tomber nos passions, car c’était vraiment prenant. J’étais dans un gouffre… Je pensais que la vie, c’était juste travailler en entreprise et voilà.

J’ai fini par partir en échange au Mexique et j’ai découvert la liberté. Je ne l’avais jamais vraiment connue. Quand je vivais au Maroc, j’étais souvent avec ma famille puis là-bas quand t’es une fille, tu ne peux pas forcément te balader seule : ce n’est pas un pays très égalitaire… En France j’étais prisonnière de mes études, et au Mexique j’ai été six mois en vacances (rires) ! Puis là-bas je suis retournée à une soirée et je me suis : « Bon, quand je rentre en France il faut vraiment que je fasse de la musique, c’est plus possible. » Je n’avais pas envie de mourir en me disant « Ton rêve c’était de faire de la musique, tu l’auras jamais fait, c’est trop bête, donc vas-y bouge-toi ! » Ça a été un déclic. Deux mois après, j’avais installé Ableton et passé des millions d’heures devant des tutoriels pour apprendre ! 

 

© Marion Sammarcelli

 

Ça vient d’où « Vel » ? 

C’est un nom que j’ai inventé et qui ne veut rien dire, car je ne voulais pas de signification particulière. J’aime ce qui est abstrait. Je voulais fabriquer un mot court, facile à prononcer et à retenir… Alors j’ai pris trois lettres et j’essayais différentes combinaisons dans ma tête. Jusqu’à trouver celle qui me plaisait le plus. Et j’aimais cette idée de donner une signification par une sonorité, plutôt que par un sens. C’est pour cela que j’ai utilisé des lettres labiales le ‘V’, le ‘L’… C’est léger, ça évoque la féminité, le velours, la fluidité… J’ai trouvé ‘Vel’ il y a cinq ans en sortant d’un bus. Jamais je n’aurais imaginé que ce moment plutôt insignifiant donnerait une carrière en musique des années après (rires) ! 

 

À lire également sur Tsugi.fr : 🔊 Tsugi Podcast 633 : Voiski et sa techno hypnotisante

 

Selon-toi, quelle est la plus-value d’un live sur un DJ-set ? Ton live en est-il différent ? 

C’est complètement différent. Pour le live, il y a énormément de risques. Pour le DJ-set, tu arrives avec ta clé USB ; le matériel (platines, table de mixage) est déjà fourni. Alors si tu as un problème, tu peux dire que ce n’est pas de ta faute (rires). Là j’arrive avec mon ordi, mes synthés, je ramène tous les câbles, branchements, hubs… C’est la panique. Parce que quand tu regardes des interviews d’artistes qui se produisent en live, ils racontent qu’ils ont tous eu des expériences affreuses : l’ordi qui tombe, la carte son qui explose… Catastrophe. Mais j’ai toujours été attirée par ça, car en tant que consommatrice de clubs j’ai plus été marquée par les lives que par les DJ-sets : Polar Inertia à Positive éducation, Floating Points, .VRIL, Voiski… Tous ces lives m’ont bouleversée. J’ai voulu faire pareil. Le fait que ce soit la musique de l’artiste à 100% et pas la musique des autres, c’est très intense. Puis il y a un côté beaucoup plus fatidique avec le stress plutôt qu’avec le confort d’arriver avec ta clé USB. Mais j’avoue que sur le coup je ne sais pas pourquoi je m’inflige des trucs aussi stressants (rires) ! Mon live doit rester sacré : je ne le fais que dans des conditions optimales, comme là à Nuits sonores. Puis une dizaine de fois par an, pas plus, car c’est épuisant. 

 

 

Quelles machines utilises-tu pour ton live ? 

J’ai mon Mac, c’est vraiment la pièce centrale de mon live. J’ai un amour pour le digital, les synthétiseurs virtuels. Je travaille dans l’informatique alors je suis fascinée par les algorithmes, par tout ce que tu peux faire avec un code binaire. Au début, je ne savais pas trop quel set-up adopter… J’ai donc décidé d’ajouter la TR-8, qui est une boîte à rythmes avec laquelle tu as tous les instruments rythmiques, percussions, hats, les claps… Elle est très intuitive, j’ai appris à la maîtriser en cinq minutes. Ensuite j’ai un synthétiseur Microfreak Arturia. C’est un ordinateur ce truc, c’est pour ça que je l’adore je pense (rires). Il y a des centaine de sonorités différentes. Puis, j’ai un contrôleur qui me permet de piloter l’ordinateur. Grâce à lui, je peux contrôler les effets. J’hésitais à acheter une pédale d’effet mais avec, tu ne peux en avoir qu’un seul, alors que sur Ableton j’ai une centaine de reverb’ différentes. Pourquoi se limiter (rires) ? 

 

À lire également sur Tsugi.fr : Live report : aux 20 ans de Nuits sonores, le festival qui ne dort jamais

 

© Marion Sammarcelli

 

Quand tu produis, que fais-tu en premier ? Quel est ton processus ? 

Ça dépend. En ce moment, je produis de la techno. Alors je mets des kicks en premier, un BPM -environ 145. Puis je cherche dans ma bibliothèque de synthétiseurs des sons qui me plaisent, je mets des effets… Mais je n’ai pas fait beaucoup de musique avec des mélodies, car j’aime beaucoup l’abstrait. J’ai envie de donner une liberté d’interprétation aux gens : en mettant une mélodie, je trouve qu’on en impose une. Alors je prends plein de petits sons ridicules, bizarroïdes et je les empile. Je mets la même note partout, le même mouvement alors ça fait un sound design, une texture évolutive dans le temps. J’aime travailler comme ça, car je me surprends. Je ne sais jamais où je vais. La musique est mon travail, mais cela fait partie du domaine du divertissement. Donc on est là pour faire plaisir et se faire plaisir. 

 

Quel est le track que tu as préféré produire ?

« You Taste Like Zaatar » (rires). Ce track, c’est une dinguerie : je me rappelle que je l’ai produit dans la chambre de mes parents, avec mon père qui faisait la sieste à côté (rires). J’ai composé le morceau en trois heures. Je m’en foutais, je me reposais au Maroc, j’avais mangé plein de tajine toute la semaine et « Zaatar » c’est sorti comme ça (rires) ! Je travaillais sur les petits snares qui s’enroulent… Et personne ne fait bouger le rate (vitesse d’avancement du snare sur l’arpège). Je me suis dit « Vas-y je fais n’importe quoi et je m’en fous » (rires) ! Et ça a fonctionné. Les gens aiment bien n’importe quoi. 

 

 

Quelle est ta marque de fabrique ? Ce qui définit ton « empreinte » sur la musique électronique ? 

Mon « empreinte » c’est une dualité entre des kicks forts et des notes plus fragiles. Ce n’est pas de la musique de bourrin (malgré les gros kicks). Il y a beaucoup de subtilité dans le sound design, enfin c’est ce que j’essaye de transmettre. J’aime confronter ces deux mondes : je veux que ce soit énergique et qu’on danse dessus, mais que cela fasse fonctionner le cerveau des gens en même temps. 

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