Crédit : Gwael Desbont

Electropicales 2019 : la Réunion électronique

Ça devrait être quoi, un fes­ti­val élec­tron­ique ? En France, en 2019, alors que le genre car­tonne partout depuis quelques années, que cer­tains DJs devi­en­nent des marathoniens du week‐end aux salaires de foot­balleurs (bon, peut‐être pas à ce point…), que le jeune pub­lic se retrou­ve plus volon­tiers dans la scène rap, que les line‐ups sont par­fois inter­change­ables d’un same­di à l’autre, que les multi­na­tionales ont main­tenant tout à fait reni­flé le filon sans se souci­er des engage­ments poli­tiques et soci­aux intrin­sèques à l’histoire de cette musique… On se posait encore la ques­tion il y a deux mois en couv’ de Tsu­gi : que peut‐il rester de nos rêves élec­tron­iques ? Dieu mer­ci, quelques événe­ments, lieux, tribus. L’esprit DIY de La Sta­tion, la rage libre de Spi­ral Tribe, l’intransigeance et la fidél­ité tech­no d’Astrop­o­lis, l’ouverture aux gui­tares de Pos­i­tive Edu­ca­tion, l’odeur de souf­fre des soirées Pos­ses­sion… Dif­fi­cile de citer tous ceux qui con­tin­u­ent à par­ticiper à ce rêve, encore aujourd’hui, et heureuse­ment. Mais une chose est sûre : cer­tains ter­ri­toires sont totale­ment oubliés sur la carte des “place to be” de la fête. Prévoir une semaine à La Réu­nion, par exem­ple, ce n’est pas comme aller à Berlin : on va penser plages, ran­dos, requins et rougail saucisse. Pas tech­no. Et pour­tant ! Comme chaque année au début de l’automne (celui de l’hémisphère sud, en mai donc), le fes­ti­val Les Elec­trop­i­cales s’attache à faire vibr­er l’île sur quelques boums‐boums syn­chro avec le pouls des vol­cans. Et coche toutes les cas­es de ce que devrait être un fes­ti­val élec­tron­ique français aujourd’hui.

Cœur de ville, cœur d’île

A com­mencer par son spot. En 2018, Les Elec­trop­i­cales fêtaient leurs dix ans d’existence, mais c’est peut‐être cette année que le fes­ti­val pas­sait un cap majeur : celui de s’installer en plein cen­tre de Saint‐Denis, le chef‐lieu de la Réu­nion, sur le Bara­chois, sorte de prom­e­nade des Anglais made in tropiques. C’est là que les Dionysiens flâ­nent le dimanche, vien­nent grig­not­er des bou­chons sur les ter­rass­es des snacks, là que des mar­iés vien­nent se faire pren­dre en pho­to avec les canons et la mer en arrière‐plan, ou que s’improvisent des kabars, ces rassem­ble­ments où se joue et danse le mal­oya. Bref, le Bara­chois est le cœur de la ville, et ce depuis l’arrivée des pre­miers habi­tants. Un espace qui ce week‐end‐là se retrou­vait aug­men­té de lumières, de miroirs accrochés aux hautes branch­es des arbres, de bars, de food‐trucks et surtout, de scènes – une pre­mière, grande et avec map­ping, et une sec­onde, sous un petit chapiteau. Inutile de pré­cis­er à quel point c’est agréable d’être, en extérieur, en centre‐ville, dans un cadre pareil : l’ambiance par­lait d’elle-même.

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Alors évidem­ment, c’est bien joli d’avoir un cadre de rêve où pos­er sa sono et sa déco, mais ça ne fait pas tout. Les Elec­trop­i­cales auraient pu aller à la facil­ité. Pro­gram­mer de la tech‐house cal­i­brée pour le couch­er du soleil, ne pas pren­dre de risque par peur d’être trop expéri­men­tal ou cli­vant. Mais non. Le line‐up, séparé en qua­tre thèmes — “Street Life” pour un plateau pro­gres­sant du hip‐hop à la tech­no, avec AZF pour s’occuper de la tran­si­tion, “Mad­ch­ester” et son invité d’honneur Dave Haslam, “Dig­i­tal Kabar” et son mal­oya, l’une des musiques tra­di­tion­nelles de la Réu­nion, revis­ité à la sauce élec­tron­ique, et “Garçon Sauvage”, une carte blanche lais­sée au crew queer et drag Plus­bel­le­la­nu­it -, n’oublie pas d’être ambitieux. Avec à la clé de très beaux sou­venirs, comme Chris­tine Salem et sa voix grave, son lan­gage inven­té entre créole, arabe, mal­gache et swahili, des per­cus­sions et d’intenses moments a cap­pel­la. Rien d’électronique dans le con­cert, mais une transe que l’on retrou­vera aus­si bien dans l’excellent live des Scan7 quelques heures plus tard qu’à la fin du set de Bjar­ki la veille. Mais aus­si avec une créa­tion du pro­duc­teur Loya et du chanteur mau­ri­tien Men­war, pour un mélange entre mal­oya et musiques élec­tron­iques, ou avec l’hédonisme de la soirée “Garçon Sauvage” – une nuit où la fête était libre et drôle, entre blagues de cul et sets décom­plexés. Les plus jeunes préféraient plutôt Hamza et Kekra la veille, les plus grands Dave Haslam et ses enchaîne­ments entre les Stooges et “Hey Boy, Hey Girl” des Chem­i­cal Broth­ers. Gay‐friendly, ado‐friendly, nostaliques‐friendly, tout ça en deux soirs, pour que tout ce petit monde se mélange, ayant autant la chair de poule sur des ren­gaines mal­oya que sur des DJ‐sets. Elles sont là les cas­es à cocher pour gag­n­er le bin­go du fes­ti­val réus­si : un lieu agréable pour tout le monde, une pro­gram­ma­tion qui ne prend per­son­ne pour des pigeons et un vrai et sincère ancrage dans sa cul­ture locale. Ou quand les frappes tech­no d’AZF rem­pla­cent le bruit des canons du Bara­chois.

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