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Crédit : Gwael Desbont
22 mai 2019

Electropicales 2019 : la Réunion électronique

par Clémence Meunier

Ça devrait être quoi, un festival électronique ? En France, en 2019, alors que le genre cartonne partout depuis quelques années, que certains DJs deviennent des marathoniens du week-end aux salaires de footballeurs (bon, peut-être pas à ce point…), que le jeune public se retrouve plus volontiers dans la scène rap, que les line-ups sont parfois interchangeables d’un samedi à l’autre, que les multinationales ont maintenant tout à fait reniflé le filon sans se soucier des engagements politiques et sociaux intrinsèques à l’histoire de cette musique… On se posait encore la question il y a deux mois en couv’ de Tsugi : que peut-il rester de nos rêves électroniques ? Dieu merci, quelques événements, lieux, tribus. L’esprit DIY de La Station, la rage libre de Spiral Tribe, l’intransigeance et la fidélité techno d’Astropolis, l’ouverture aux guitares de Positive Education, l’odeur de souffre des soirées Possession… Difficile de citer tous ceux qui continuent à participer à ce rêve, encore aujourd’hui, et heureusement. Mais une chose est sûre : certains territoires sont totalement oubliés sur la carte des « place to be » de la fête. Prévoir une semaine à La Réunion, par exemple, ce n’est pas comme aller à Berlin : on va penser plages, randos, requins et rougail saucisse. Pas techno. Et pourtant ! Comme chaque année au début de l’automne (celui de l’hémisphère sud, en mai donc), le festival Les Electropicales s’attache à faire vibrer l’île sur quelques boums-boums synchro avec le pouls des volcans. Et coche toutes les cases de ce que devrait être un festival électronique français aujourd’hui.

Cœur de ville, cœur d’île

A commencer par son spot. En 2018, Les Electropicales fêtaient leurs dix ans d’existence, mais c’est peut-être cette année que le festival passait un cap majeur : celui de s’installer en plein centre de Saint-Denis, le chef-lieu de la Réunion, sur le Barachois, sorte de promenade des Anglais made in tropiques. C’est là que les Dionysiens flânent le dimanche, viennent grignoter des bouchons sur les terrasses des snacks, là que des mariés viennent se faire prendre en photo avec les canons et la mer en arrière-plan, ou que s’improvisent des kabars, ces rassemblements où se joue et danse le maloya. Bref, le Barachois est le cœur de la ville, et ce depuis l’arrivée des premiers habitants. Un espace qui ce week-end-là se retrouvait augmenté de lumières, de miroirs accrochés aux hautes branches des arbres, de bars, de food-trucks et surtout, de scènes – une première, grande et avec mapping, et une seconde, sous un petit chapiteau. Inutile de préciser à quel point c’est agréable d’être, en extérieur, en centre-ville, dans un cadre pareil : l’ambiance parlait d’elle-même.

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Alors évidemment, c’est bien joli d’avoir un cadre de rêve où poser sa sono et sa déco, mais ça ne fait pas tout. Les Electropicales auraient pu aller à la facilité. Programmer de la tech-house calibrée pour le coucher du soleil, ne pas prendre de risque par peur d’être trop expérimental ou clivant. Mais non. Le line-up, séparé en quatre thèmes – « Street Life » pour un plateau progressant du hip-hop à la techno, avec AZF pour s’occuper de la transition, « Madchester » et son invité d’honneur Dave Haslam, « Digital Kabar » et son maloya, l’une des musiques traditionnelles de la Réunion, revisité à la sauce électronique, et « Garçon Sauvage », une carte blanche laissée au crew queer et drag Plusbellelanuit -, n’oublie pas d’être ambitieux. Avec à la clé de très beaux souvenirs, comme Christine Salem et sa voix grave, son langage inventé entre créole, arabe, malgache et swahili, des percussions et d’intenses moments a cappella. Rien d’électronique dans le concert, mais une transe que l’on retrouvera aussi bien dans l’excellent live des Scan7 quelques heures plus tard qu’à la fin du set de Bjarki la veille. Mais aussi avec une création du producteur Loya et du chanteur mauritien Menwar, pour un mélange entre maloya et musiques électroniques, ou avec l’hédonisme de la soirée « Garçon Sauvage » – une nuit où la fête était libre et drôle, entre blagues de cul et sets décomplexés. Les plus jeunes préféraient plutôt Hamza et Kekra la veille, les plus grands Dave Haslam et ses enchaînements entre les Stooges et « Hey Boy, Hey Girl » des Chemical Brothers. Gay-friendly, ado-friendly, nostaliques-friendly, tout ça en deux soirs, pour que tout ce petit monde se mélange, ayant autant la chair de poule sur des rengaines maloya que sur des DJ-sets. Elles sont là les cases à cocher pour gagner le bingo du festival réussi : un lieu agréable pour tout le monde, une programmation qui ne prend personne pour des pigeons et un vrai et sincère ancrage dans sa culture locale. Ou quand les frappes techno d’AZF remplacent le bruit des canons du Barachois.

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