Émerveillement et démesure d’un monde parallèle : on était au Sziget Festival

Une île de lib­erté dans un pays au gou­verne­ment qui sem­ble vouloir la cloi­son­ner : un para­doxe que nour­rit le fes­ti­val hon­grois Sziget, qui fêtait cette année sa 25e édi­tion. Un événe­ment démesuré autant dans ses dimen­sions que dans la var­iété de sa pro­gram­ma­tion, mais qui parvient à nous faire nous sen­tir hors du temps pen­dant une semaine. Comme d’habitude, les organ­isa­teurs mis­ent à la fois sur des têtes d’affiches grand pub­lic (Mack­le­more, Pink, Steve Aoki…), que sur une pro­gram­ma­tion plus pointue. Si dans cer­tains événe­ments la greffe peine à pren­dre, ici c’est plutôt le cas. L’éclectisme affiché per­met à des publics hétérogènes de vivre une expéri­ence com­mune, comme ils ne le feraient sans doute pas ailleurs. Le décor à la Nev­er­land, et la liste inter­minable des activ­ités pro­posées y con­tribuent égale­ment. On pose les pieds sur le sol de Budapest deux jours après le début offi­ciel des fes­tiv­ités. Plongée dans l’un des plus grands fes­ti­vals d’Europe (presque) comme si vous y étiez.

Une fois sur le site, on en prend vite la (dé)mesure. L’allée de dra­peaux du monde entier qui mène vers la grande scène, les sculp­tures en tout genre, les let­tres géantes du Sziget, et la struc­ture de saut à l’élastique ne sont qu’un avant-goût que l’on décou­vre sur fond de PJ Har­vey. On n’en prof­ite que trop peu, pour fil­er voir Dan­ny Brown. Le rappeur de Détroit débar­que sur scène main en l’air et langue tirée, devant un pub­lic con­quis qui scan­de les paroles de XXX, Old ou Atroc­i­ty Exhi­bi­tion entre deux pogos. Qu’attendre d’autre d’un show de l’homme à la voix de canard ? Des instrus qui tabassent, des cou­plets sous sub­stances, des sprints d’un bout à l’autre de la scène, et une bière ren­ver­sée. Ça valait le coup. On fait ensuite un petit tour devant la Grande Scène pour les Anglais de Kasabi­an. Juste le temps de se remé­mor­er les génériques de ces bons vieux Pro Evo­lu­tion Soc­cer du milieu des années 2000. Pas le temps de souf­fler, DJ Shad­ow fait son entrée sur la scène voi­sine. Cas­quette vis­sée sur la tête, l’Américain installe une ambiance onirique avec des nappes planantes et des images d’un astro­naute per­du dans l’espace. On recon­naît les morceaux de son dernier album en date The Moun­tain Will Fall, mais aus­si ceux de son récent EP The Moun­tain Has Fall­en. Décep­tion : Dan­ny Brown ne revient pas sur scène au moment de leur titre en com­mun “Hor­ror Show”. Sat­is­fac­tion, DJ Shad­ow le sait et n’y coupe pas : il se doit de jouer “Organ Donor” et s’éxécute. Tou­jours effi­cace.

Crédit Pho­to: Lás­zló Mudra — Rock­star Pho­tog­ra­phers

Deux­ième jour pour nous, qua­trième pour les plus courageux. Après une balade dans Budapest pour admir­er la Basilique Saint-Etienne de Pest, décou­vrir les plaisirs du lezs­co et de la goulash (les spé­cial­ités locales), on con­tin­ue nos péré­gri­na­tions sur le site. L’occasion de tomber sur des échas­siers faisant la pro­mo­tion de leur spec­ta­cle, ou sur un vieux mon­sieur en cos­tume bleu, nœud papil­lon, et lunettes d’aviateurs, qui enchante les quelques dizaines de per­son­nes s’étant arrêtées autour de lui pour son numéro d’homme-orchestre. Une ou deux palinkas plus tard (autre spé­cial­ité locale, alcoolisée cette fois), on s’arrête devant Iggy Aza­lea sur la scène prin­ci­pale. Si on avait un peu oublié son exis­tence, ce n’est pas le cas de la foule déjà dense amassée devant la Main Stage. De notre côté, on s’exile plutôt vers le Colos­se­um, la scène faisant la part belle à la house et à la tech­no, et donc poten­tielle­ment la plus Tsu­gi-com­pat­i­ble. On pénètre dans ce lieu qui, comme son nom l’indique, prend les traits de son homonyme romain avec le DJ à la place de César, et les danseurs en guise de glad­i­a­teurs. Les deux pre­miers jours y ont notam­ment vu défil­er Michael May­er, Carl Craig ou Mano Le Tough, mais nous nous con­tenterons du région­al de l’étape Ramin Sayyah pour user nos chaus­sures pen­dant deux heures. Une con­so­la­tion plutôt plaisante, dans un cadre superbe. Éclec­tisme tou­jours, on passe devant le con­cert de Mack­le­more & Ryan Lewis. Sans doute grisé par l’enthousiasme du pub­lic, le rappeur par­le (mal­adroite­ment) de son con­cert comme d’un acte de résis­tance. Pas­sons. On se dirige vers la scène du chapiteau, pour le con­cert de Crys­tal Fight­ers. Si ce n’était pas le pre­mier con­cert qu’on avait coché sur notre pro­gramme, on a franche­ment passé un bon moment. Le quin­tet anglo-espagnol a un sens du show cer­tain, et quelques tubes bien effi­caces en live. Avant de ren­tr­er, dernier détour par le Colos­se­um pour y écouter la house de DJ W!LD. On aurait eu tort de se priv­er.

Troisième jour, et réveil de plus en plus com­pliqué. Ce dimanche sera plus mod­este. On part quand même décou­vrir la cap­i­tale hon­groise, admir­er son château et son par­lement qui bor­dent le Danube. En fin d’après-midi on file même voir la finale du cham­pi­onnat du monde mas­ters de water-polo (oui, oui, vous avez bien lu). Pas grand chose à voir avec le fes­ti­val certes, mais la fierté hon­groise est la même puisque l’équipe locale l’emporte 16–3 face à la Russie. La fatigue se fait ressen­tir, et ce n’est pas les Chains­mock­ers, qui pren­nent place sur la Main Stage, qui nous en sor­ti­ra. On s’échappe de ces rythmes EDM pour aller voir un spec­ta­cle de cirque. On ne cessera de vous le dire, au Sziget il faut maîtris­er l’art du grand écart et eux en sont des pro­fes­sion­nels. La troupe de Lim­bo nous grat­i­fie pen­dant une heure, de beat­box, de crachage de feu, de spec­ta­cles de cla­que­ttes, de saltos, et de sérieuses remis­es en cause des lois de la grav­ité. Un joli show qui nous per­met aus­si de décou­vrir le Mag­ic Mir­ror, un chapiteau de cirque pro­posant chaque année des spec­ta­cles LGBT, et donc pas vrai­ment en odeur de sain­teté avec le gou­verne­ment. Les fins de journées se suiv­ent et se ressem­blent, on ter­mine notre dimanche sous les spots du Colos­se­um, bercé par la house de l’Argentin Her­nan Cat­ta­neo.

Crédit pho­to : Major Kata — Rockstar-photographers

Enfin une vraie nuit, nous revoilà d’attaque ! On prof­ite cette fois de la journée entière pour décou­vrir les activ­ités pro­posées par le site. On se relaxe dans le Lumi­nar­i­um, une instal­la­tion gon­flable abri­tant des dômes et des bulles labyrinthiques éclairées par des lumières vertes, bleues ou oranges, don­nant à ce chapiteau des effets aus­si relax­ants que psy­chotropes. Un petit tour au cirque pour le spec­ta­cle d’un duo sicilien, puis on s’adonne à un con­cours sportif, à un saut depuis une tour d’une dizaine de mètres sur un gros mate­las gon­flable, et à des min­is jeux nous rap­pelant les ker­mess­es de l’école. Les activ­ités ne man­quent pas. La fin d’après-midi arrive, et avec elle le con­cert de Jag­war Ma. Les Aus­traliens instal­lent une ambiance psy­chédélique avec la voix planante de Gabriel Win­ter­field, et les lumières orangées qui tombent sur la scène. Une heure de com­mu­nion avec un pub­lic aux anges, et vingt dernières min­utes large­ment dédiées aux incur­sions élec­tron­iques du groupe, et on ne va pas s’en plain­dre. On prend le temps de repren­dre des forces, puis on retourne sous le même chapiteau pour le con­cert de notre chou­chou Mac DeMar­co. “On The Lev­el”, et ses syn­thé­tiseurs rêveurs pour com­mencer, puis on nav­igue entre Sal­ad Days et This Old Dog. Ce n’est plus un secret pour per­son­ne, à 26 ans Mac DeMar­co est encore un grand enfant. Les images de Poke­mon ver­sion Game­Boy pro­jetées en fond le con­fir­ment. Le chanteur cana­di­en enchaîne les blagues au micro et les gorgées sur sa bouteille. Qu’importe, cet état sec­ond n’altère pas la qual­ité du con­cert. Même scène mais toute autre ambiance, c’est ensuite le rappeur Vince Sta­ples qui fait son entrée. Un con­cert min­i­mal­iste, mais tout en maîtrise. Seul sur scène, le rappeur de Long Beach devance un fond orange. On devine sim­ple­ment sa sil­hou­ette noire se déplac­er tan­dis qu’il rappe sur les rythmes élec­tron­iques et les bass­es puis­santes définis­sant son dernier album Big Fish The­o­ry. Il revien­dra même quelques dizaines de min­utes plus tard, lors du con­cert de Flume pour inter­préter le titre “Yeah Right” com­posé pour lui par le pro­duc­teur aus­tralien. Con­clu­sion sym­pa d’une journée bien rem­plie.

Vince Sta­ples sur la scène de l’OTP Bank.

Cinquième jour de fes­tiv­ité, le dernier. Petit tour dans les ter­mes de Budapest pour se ressourcer. On prof­ite une dernière fois des joies de la palin­ka, mais surtout de celles du site et de la scène d’un Colos­se­um encore clairsemé mais qui vibre déjà au son de la tech­no et de la house du col­lec­tif hon­grois Bad­girls. Des sets à la qual­ité inverse­ment pro­por­tion­nelle à celle du nom du col­lec­tif (et donc très cool). Puis direc­tion la Grande Scène pour assis­ter aux fes­tiv­ités de fin de Sziget. La Col­or Par­ty d’abord, qui a eu la fâcheuse con­séquence de flinguer notre beau t-shirt Tsu­gi. Les con­cert d’Alt-J ensuite, fidèle aux ambiances de bal­lades indie-rock du trio bri­tan­nique, et de Dim­itri Vegas, beau­coup moins pour la musique que pour le feu d’artifice de clô­ture. Les gui­tares sat­urées d’Interpol, enfin. Retour à la réal­ité longtemps per­due de vue pen­dant ce séjour, le Sziget Fes­ti­val c’est fini pour nous. On aimerait pour­suiv­re une dernière fois jusqu’au bout de la nuit, mais le lende­main matin notre avion lui, ne sera pas hors du temps. On a fail­li le con­stater à nos dépens.

Meilleur moment : Du soleil et de la house dans le décor de Rome Antique du Colos­se­um. Que deman­der de plus ?

Pire moment : “Tiens c’est quoi cette scène, ça a l’air symp…AH STEVE AOKI !”

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