Abul Mogard + Marja de Sanctis @ Festiwal Ambientalny (2019) / ©DR

Enquête sur l’énigme Abul Mogard, secret le mieux gardé de l’ambient

Depuis quelques années, l’énigmatique Abul Mog­a­rd, – offi­cielle­ment ouvri­er serbe à la retraite con­ver­ti à la musique – n’en finit pas d’affoler les fans d’ambient par la qual­ité de ses sor­ties. Et si tout ça n’était que le fruit d’un ou d’une producteur/trice aus­si doué.e à tri­t­ur­er ses machines qu’à entretenir la légende en marche ? On a enquêté, en même temps que nous plon­gions dans un univers musi­cal sublime.

C’est une his­toire comme la musique en raf­fole. En 2012, sur le petit label VCO Record­ings (spé­cial­isé dans l’édition de cas­settes ambi­ent, synth-wave et post-electronica) déboulait comme sor­ti de nulle part Abul Mog­a­rd avec un pre­mier et mini-album éponyme de cinq titres d’ambient. Cinq morceaux trou­blants et ren­ver­sants de nappes en forme de ressac, d’ambiances trou­bles et métalliques, de couch­es de drones en fusion, de syn­thés vrom­bis­sants, évo­quant tout autant la pré­ci­sion d’un Bri­an Eno que la pro­duc­tion organique d’un GAS (un des nom­breux pro­jets de Wolf­gang Voigt, un des fon­da­teurs du label Kom­pakt). Un pur moment de célébra­tion médi­ta­tive, même si la biogra­phie sur­prenante de ce fameux Abul nous met­tait la puce à l’oreille.

 

Une bio trop belle pour être vraie

Pre­mier por­trait attribué à Abul Mogard

On y appre­nait ain­si l’ex­is­tence d’Abul Mog­a­rd, né à Bel­grade en Ser­bie, toute sa vie ouvri­er dans une aciérie qui avait, à l’âge de la retraite – lui, le pas­sion­né de sonorités étranges en tous gen­res – décidé de pal­li­er à l’ennui en se con­sacrant à la musique. His­toire de recréer l’univers sonore indus­triel et mécanique dans lequel il avait baigné toute sa vie – le bruit du métal, de l’acier en fusion, de la tôle frois­sée, de la régu­lar­ité des machines, de la métronomie des chaines de pro­duc­tion – qui lui man­quait tant, Abul s’était employé à base d’un vieil orgue Farfisa, d’un syn­thé­tiseur Moog, de syn­thés bricolés par ses soins, et de sam­ples glanés à droite et à gauche, à redonner une nou­velle dimen­sion à ce drôle d’univers sonore. Les rares pho­tos d’Abul Mog­a­rd qui cir­cu­laient alors mon­traient un homme la soix­an­taine passée, sur lequel le temps avait naturelle­ment posé son empreinte, pen­dant que le visuel de la pochette don­nait à voir une sorte de com­plexe sidérurgique per­du au milieu des vagues, par­fait reflet du ressen­ti pre­mier de la musique d’Abul.

Ce dernier n’acceptant de répon­dre que par mail aux inter­views, alig­nait des répons­es trop par­faites pour un débu­tant dans le “music-bizness”. Comme celle-ci accordée à The Orig­i­nal Outchurch qui rajoutait une couche prolo-philo au per­son­nage : « Je n’ai pas d’éducation musi­cale à pro­pre­ment par­ler, même si je me suis tou­jours intéressé à la qual­ité des sons qui m’entourait. Je pense avoir une bonne oreille et avoir tou­jours fait atten­tion aux détails sonores plus que de rai­son. La vari­a­tion du tim­bre et la réver­béra­tion naturelle quand on marche d’un lieu à un autre, sont des choses qui me fasci­nent beau­coup. Et puis, j’ai tout douce­ment décou­vert les instru­ments de musique élec­tron­ique, ceux qui ne me sem­blaient pas trop com­pliqués pour moi, le néo­phyte, et petit à petit j’ai appris à m’en servir et pris con­fi­ance en moi. » Bonus, en forme de cerise sur le gâteau, cette analyse inti­t­ulée « The Cal­loused Hands of Abul Mog­a­rd », pub­liée sur Medi­um et où l’auteur de l’article dis­ser­tait sur la notion de class­es sociales pop­u­laires issues de l’Europe de l’Est qui se dégageait de la musique d’Abul Mog­a­rd. Bref, le sto­ry­telling sem­blait trop par­fait pour être vrai.

 

L’ambient, repaire de faussaires ?

Les fauss­es iden­tités sont une par­tie inté­grante de la musique, notam­ment élec­tron­ique et surtout ambi­ent, et on pour­rait citer à loisir Kos­mis­ch­er Läufer: The Secret Cos­mic Music of the East Ger­man Olympic Pro­gram 1972 – 83, une com­pi­la­tion de morceaux dans la plus pure veine krautrock, sor­tie en 2013, et rassem­blant des morceaux soi-disant com­posés pour les entraîne­ments des ath­lètes de l’Allemagne de l’Est par le musi­cien Mar­tin Zeich­nete. Autant de titres sub­limes qui se sont avérés être un pur délire du com­pos­i­teur anglais Drew McFadyen faisant jou­jou avec ses syn­thés modulaires.

Mais aus­si cette série fan­tas­tique des Rain­for­est Spir­i­tu­al Enslave­ment, présen­tées à leurs sor­ties comme une série de cas­settes retrou­vées en Nou­velle Guinée, dédiées à ren­dre compte des bruits de la nature et enreg­istrées par des mis­sion­naires, mais qui étaient en réal­ité l’un des side-projects de Dominick Fer­now du groupe Pruri­ent. Ou Sci­ence of the Sea, ce disque attribué à Jür­gen Müller, soit-disant biol­o­giste spé­cial­isé dans les fonds marins à la fin des 70’s et qui com­po­sait lui-même la musique de ses doc­u­men­taires, mais qui était en fait le délire d’un jeune pro­duc­teur améri­cain nom­mé Norm Chambers.

 

Mais qui est vraiment Abul Mogard ?

Bien sûr, et très rapi­de­ment, le doute s’est instal­lé autour de la vraie per­son­nal­ité d’Abul Mog­a­rd, au fur et à mesure que ses albums, tou­jours d’excellente fac­ture se mul­ti­pli­aient, et qu’Abul fai­sait douce­ment mais sûre­ment évoluer sa musique, l’emmenant sur les ter­ri­toires bal­isés de l’ambient tout en y apposant sa pat­te sans pareille, évo­quant un coup les spec­tres d’Angelo Badala­men­ti, une autre fois celui de Van­ge­lis et sa B.O culte du film Blade Run­ner. Sur Discogs, Twit­ter, Red­dit, les blogs spé­cial­isés et les forums élec­tro, les ques­tions comme les affir­ma­tions se mul­ti­pli­aient, cer­tains affir­mant y recon­naître la pat­te musi­cale d’Alessandro Cor­ti­ni, d’autres de Don­nacha Costel­lo, de Steve Moore, de Norm Cham­bers, de Daniel Lopatin (der­rière Oneo­htrix Point Nev­er) qui avait déclaré que Above All Dreams était son album préféré de l’année 2018, ou de Tim Heck­er sur qui les soupçons s’agglutinaient plus que de rai­son. Et ce, pen­dant que dans le même temps les plus insou­ciants évo­quaient Bri­an Eno, père de l’ambient mais désor­mais trop égo­ma­ni­aque pour sign­er d’un pseu­do, ou Moby, dont la grossièreté de ses dis­ques chill n’a jamais con­va­in­cu per­son­ne. Une chose sem­blait cer­taine : la moder­nité de la musique d’Ab­ul Mog­a­rd, son approche du con­cept mul­ti­forme de l’ambient, ses mul­ti­ples cor­re­spon­dances et ses références par­faite­ment digérées ne cor­re­spondaient vrai­ment pas à ce qu’on peut atten­dre d’un novice du genre.

 

La supercherie démasquée ?

Mais tout explose en 2017, lors de l’Aton­al de Berlin, le fes­ti­val de référence des musiques élec­tron­iques par­al­lèles, à l’issu du pre­mier live d’Abul Mog­a­rd. Caché mal­adroite­ment der­rière des volutes de fumigènes et un écran de tis­su, le doute n’était plus pos­si­ble : la sil­hou­ette qui se dessi­nait en fil­igrane n’était pas celle d’un sex­agé­naire plutôt mas­sif et chauve, mais celle d’un être humain bien plus svelte et plus jeune que ce qu’il pré­tendait être.

Depuis, alors que nous avons tous lais­sé tomber cette his­toire d’ouvrier serbe pas­sion­né de la rou­tine métallique, Abul n’a pas fail­li, et aligné des albums pour lesquels le terme sub­lime sem­ble encore trop faible, et con­tin­ue de se pro­duire en live tout autour du monde, mais désor­mais soigneuse­ment caché der­rière une sorte de par­avent qui ne laisse rien transparaître. Il a aus­si com­posé la bande son du court-métrage Kim­ber­lin signé du jeune réal­isa­teur anglais Dun­can Whit­ley, et sor­ti cette année “The Pur­pose of Peace”, un morceau live de douze min­utes (qu’on retrou­vait sur l’album man­i­feste Works de 2016) enreg­istré lors de la dernière édi­tion du fes­ti­val Son­i­ca de Ljubl­jana en Slovénie, et qui atteste à la per­fec­tion que le pro­duc­teur masqué maîtrise ses pré­ten­dues pau­vres machines serbes comme personne.

 

Mystère et boule d’ambient

Pour le reste, la course à « qui se cache donc der­rière Abul ? » a désor­mais franchi une nou­velle étape avec des fans qui s’amusent à divulguer vraies infos comme fakes, his­toire de mieux ali­menter et pro­longer le mys­tère d’un genre, l’ambient, sur lequel les pro­jec­tions fan­tas­ma­tiques se prê­tent mer­veilleuse­ment au jeu de la fausse iden­tité. On a ain­si vu cir­culer une pho­to du pro­duc­teur caché der­rière un masque du fameux vieil homme du début, sans pou­voir en retrou­ver la source. Sur YouTube, on est aus­si tombé sur un live lors du fes­ti­val Ambi­en­tal­ny en 2019 où Mog­a­rd appa­raît de loin mais pas caché pour un sou, comme si Abul fai­sait en bonne et due forme son coming-out, même si son iden­ti­fi­ca­tion reste difficile.

Con­tac­té, l’attaché de presse du fes­ti­val, laconique­ment, ne démen­tait ni ne con­fir­mait qu’il s’agisse bien du vrai Abul. Idem du côté de ce dernier dont les nom­breux mes­sages adressés via Twit­ter ou Mes­sen­ger sont restés soigneuse­ment sans répons­es. À force de dig­ger, on tombait sur un ami, DJ et pro­duc­teur de renom dont on ne dévoil­era pas le nom, qui nous affir­mait savoir qui se cachait der­rière Abul Mog­a­rd, mais vouloir con­serv­er son droit de réserve, accep­tant juste de nous dire qui il n’était pas. Quand on lui soumet­tait la longue liste des pro­duc­teurs pressen­tis (évo­quée plus haut), il nous répondait, évac­uant d’un coup tous les fan­tasmes sim­plistes qu’on nour­ris­sait : « Pourquoi penser qu’Abul est for­cé­ment un homme ? » mais surtout « pourquoi vouloir croire que c’est quelqu’un de con­nu et pas un/une débutant/e ? » Toutes les preuves rassem­blées con­cour­aient à nous faire pren­dre con­science de l’i­nanité de notre quête à l’époque des gloires Insta­gram, et que l’idée der­rière ce vain jeu de piste était plutôt de se laiss­er emporter par la mag­nif­i­cence de sa musique pour laque­lle une carte d’identité sem­ble bien illusoire.

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