©Ariane Rousselier

đŸ€ Entretien : on a parlĂ© clips et Gainsbourg avec Michel Gondry

Mas­sive Attack, Chem­i­cal Broth­ers, Daft Punk
 et aujour­d’hui Serge Gains­bourg : Ă  l’oc­ca­sion de son clip sor­ti aujour­d’hui de “La Chan­son de PrĂ©vert”, le rĂ©al­isa­teur amoureux de musique Michel Gondry nous par­le de ses clips, et des autres.

RĂ©al­isa­teur et clippeur de gĂ©nie, Michel Gondry a rĂ©al­isĂ© des clips cultes pour Daft Punk, Björk, Mas­sive Attack, les Rolling Stones, les Chem­i­cal Broth­ers ou encore Radio­head. Il redonne aujour­d’hui vie Ă  « La Chan­son de PrĂ©vert » de Serge Gains­bourg, 60 ans aprĂšs sa sor­tie, Ă  tra­vers un Ă©mou­vant petit film ani­mĂ©. L’oc­ca­sion de dis­cuter avec ce maĂźtre de l’im­age poé­tique et de l’art du clip.

“En tant qu’artiste, c’est un gĂ©nie. [
] Il a une pro­fondeur qu’on entend rarement.”

Com­ment avez-vous rĂ©a­gi quand on vous a pro­posĂ© ce clip pour Gains­bourg, alors que vous ne pou­viez pas dis­cuter avec lui ?

Ça m’a embĂȘtĂ© qu’il ne soit pas vivant. Mais je me suis dit que pour Gains­bourg, c’é­tait quand mĂȘme chou­ette d’ac­cepter, mĂȘme s’il n’est plus lĂ . L’an­i­ma­tion m’a libĂ©rĂ© par rap­port au fait de tra­vailler avec quelqu’un qui est par­ti. Ça crĂ©ait un dĂ©calage qui me per­me­t­tait de coller le plus pos­si­ble Ă  la chan­son. Je me suis dit : “Heureuse­ment que je suis le pre­mier [une sĂ©rie de rĂ©al­isa­teurs français vont clip­per Gains­bourg pour Uni­ver­sal, ndr] et que c’est en ani­ma­tion”, sinon je ne sais pas com­ment j’au­rais fait avec un tour­nage et des acteurs. En plus, en ce moment, je suis en plein dans l’an­i­ma­tion, j’ai tous les out­ils sous la main. Je pou­vais donc ĂȘtre dans les temps, ce qui pour un clip ani­mĂ© n’est jamais gagnĂ©.

Gainsbourg

©Stan Wiez­ni­ak

Qu’est-ce que vous aimiez par­ti­c­uliĂšre­ment chez Serge Gainsbourg ?

La musique, les paroles, le per­son­nage (que j’aime aus­si par­fois moins). Il pos­sĂšde plein de con­tra­dic­tions, car il y a une Ă©lé­gance dans ce qu’il fait et en mĂȘme temps, il a vĂ©cu beau­coup de douleur au dĂ©part. En tant qu’artiste, c’est un gĂ©nie. Je le vois par rap­port Ă  la moyenne des paroles qu’on peut illus­tr­er dans mon mĂ©ti­er avec des images : il a une pro­fondeur qu’on entend rarement.

 

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Char­lotte Gains­bourg jouait dans La Sci­ence des rĂȘves que vous avez rĂ©al­isĂ©. La boucle est bouclĂ©e ?

Le fait de tourn­er avec Char­lotte, ce n’é­tait pas parce que c’est la fille de, mais parce que c’est une super actrice. Elle existe Ă  part entiĂšre pour moi. On voit cepen­dant bien le lien avec son pĂšre, tout comme avec sa mĂšre.

“La musique, c’est mon univers, j’aime la rela­tion avec les artistes.”

Quand vous tra­vaillez pour des clips, nor­male­ment, vous rĂ©flĂ©chissez au con­cept avec les artistes ?

C’est com­plĂšte­ment dif­fĂ©rent pour chaque artiste. Avec Björk, on dis­cute beau­coup, elle par­ticipe Ă©nor­mé­ment. Beck et les White Stripes me lais­sent carte blanche. Je leur pro­pose un pro­jet. Et il y a les artistes qui changent d’idĂ©e Ă  la derniĂšre minute. J’es­saie alors de m’adapter, mais c’est sou­vent une catastrophe.

J’imag­ine que quand on est Michel Gondry, on ne peut pas vous refuser un clip


Les gens ont un peu cette image. Sauf que quand on est face Ă  Bey­on­cĂ© ou Kanye West, c’est pas Ă©vi­dent. Je ne pense pas qu’on ver­ra un jour la vidĂ©o que j’ai rĂ©al­isĂ©e de Bey­on­cĂ©. Elle a changĂ© le con­cept au dernier moment et aprĂšs elle n’é­tait pas con­tente du mes­sage. Mais le mes­sage n’avait rien Ă  voir avec ce que je voulais dire. Ils avaient trou­vĂ© quelque chose d’in­tĂ©res­sant, je trou­ve, par rap­port Ă  ce qu’elle tenait Ă  racon­ter mais elle a changĂ© de cap au final. C’est la mĂȘme chose pour « Heard ‘Em Say » de Kanye West. Il souhaitait que la fin du clip soit trĂšs ten­dre. Mais comme il se retrou­vait Ă  la fin avec des enfants dans un lit, quelqu’un dans son Ă©quipe lui a peut-ĂȘtre dit qu’il avait peur que ça puisse ren­voy­er une image de pĂ©dophilie.

“Ce qui est bien avec l’an­i­ma­tion, c’est que je peux met­tre en Ɠuvre ce que j’ai en tĂȘte directement.”

Michel Gondry

©Autumn Wilde

J’ai l’im­pres­sion que vous tra­vaillez encore de maniĂšre trĂšs arti­sanale, Ă  l’an­ci­enne avec des col­lages, Ă  la main ? Et en mĂȘme vous avez rĂ©al­isĂ© un film Ă  l’i­Phone. Com­ment vous situez-vous par rap­port aux pro­grĂšs tech­niques en matiĂšre de clips ?

J’ai un frĂšre, Olivi­er, qui pro­gramme depuis qu’il a 12 ans et qui est un pro de l’or­di­na­teur. On fait pas mal de choses ensem­ble, notam­ment et rĂ©cem­ment le clip d’I­dles, « Mod­el Vil­lage ». J’ai crĂ©Ă© des illus­tra­tions trĂšs clas­siques pour la vidĂ©o et il a rajoutĂ© des effets 3D, a fait Ă©voluer les Ă©lé­ments dans le vol­ume. J’ai pas mal d’idĂ©es pour des rĂ©al­i­sa­tions dig­i­tales. Mais ce qui est bien avec l’an­i­ma­tion, c’est que je peux met­tre en Ɠuvre ce que j’ai en tĂȘte directement.

Vous avez rĂ©al­isĂ© de nom­breux long-mĂ©trages. Votre intĂ©rĂȘt Ă  imag­in­er des clips reste-t-il tou­jours le mĂȘme ?

Oui, grĂące Ă  la durĂ©e courte. On peut inven­ter, trou­ver plein de con­cepts qui col­lent au temps prĂ©sent, sans avoir peur de lass­er. Et la musique, c’est mon univers [Michel Gondry Ă©tait bat­teur dans le groupe Oui Oui, ndr] et j’aime la rela­tion avec les artistes.

Quel clip rĂ©cent vous a mar­quĂ© ? Et lequel vous a dĂ©plu ?

En fait, je ne regarde pas beau­coup de clips. Je ne sais pas oĂč aller les chercher sur YouTube. Pour ce qui m’a dĂ©plu, je ne vois pas car je prĂ©fĂšre m’én­erv­er pour autre chose.

“Spike Jonze et moi, notre point fort, ce n’é­tait pas l’esthé­tique, le look qui comp­taient le plus, mais plutĂŽt les idĂ©es, les com­porte­ments des artistes dans les clips.”

Aujour­d’hui, con­traire­ment Ă  vos dĂ©buts, le clip est devenu aus­si impor­tant que la musique pour percer. Quels change­ments avez-vous observĂ© ?

Je ne perçois pas de change­ment vrai­ment rĂ©cent. Mais les bud­gets ont dimin­uĂ© et il a fal­lu trou­ver des idĂ©es qu’on puisse exé­cuter mal­grĂ© cela. Sinon il y a beau­coup d’artistes qui rĂ©alisent leurs clips. Spike Jonze et moi, notre point fort, ce n’é­tait pas l’esthé­tique, le look qui comp­taient le plus, mais plutĂŽt les idĂ©es, les com­porte­ments des artistes dans les clips. Ce qui fait que quand les clips sont devenus plus petits, en pas­sant sur YouTube, on Ă©tait bien pré­parĂ©s. Ceux qui se basaient sim­ple­ment sur l’esthé­tique ont peut-ĂȘtre ren­con­trĂ© plus de mal Ă  s’adapter.

J’ai une affec­tion par­ti­c­uliĂšre pour le clip de « Pro­tec­tion » de Mas­sive Attack que vous avez rĂ©al­isĂ©. Avec le Covid et le con­fine­ment, voir ces per­son­nes der­riĂšre leur fenĂȘtre, enfer­mĂ©es dans leurs apparte­ments, c’est d’ac­tu­al­itĂ©. Pouvez-vous me racon­ter l’his­toire der­riĂšre cette vidĂ©o ? 

Quand je l’ai pro­duit, j’é­tais en train de quit­ter la maman de mon fils et je ne m’é­tais pas ren­du compte sur le coup que le clip Ă©tait si triste. Les gens sont trĂšs cloi­son­nĂ©s dedans. J’avais une autre idĂ©e pour la mĂȘme chan­son, que j’ai regret­tĂ© ensuite de ne pas avoir choisie. C’é­tait de filmer un arbre en plan sĂ©quence sur lequel souf­flait de plus en plus de vent et qui, du coup, se couchait de plus en plus. Mais ça n’au­rait peut-ĂȘtre pas Ă©tĂ© plus joyeux.

Les Daft Punk se sont sĂ©parĂ©s rĂ©cem­ment. Ça vous a fait un pince­ment au cƓur, vous qui avez rĂ©al­isĂ© l’im­pres­sion­nant « Around The World Â» ?

On m’a beau­coup inter­rogĂ© sur le sujet, donc ça a fait remon­ter des sou­venirs mais ce n’est pas comme si quelqu’un mour­rait. Ils sont tou­jours lĂ , ils vont refaire des choses. Il ne faut pas oubli­er qu’ils ont dĂ©jĂ  pro­duit cha­cun des pro­jets en solo.

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