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©Flavien Prioreau @ 24H Festival, sept 2014
12 avril 2021

Ne sous-estimez surtout pas l’importance de DMX dans le rap

par Brice Miclet

Décédé le 9 avril à l’âge de 50 ans, le rappeur DMX laisse derrière lui une carrière explosive, bardée de tubes synthétiques et de bestialité. Dans sa constante recherche de rédemption, il n’est jamais parvenu à trouver le repos. Et c’est sûrement ce qui le rendait si spécial.

En 1970, Yonkers était déjà mal en point. Cette ville située juste au Nord de Harlem et du Bronx près de New York a perdu son lustre d’antan. Il y a encore une dizaine d’années, la population était blanche, plutôt aisée, et peu encline au mélange. Alors, lorsque les familles noires qui avaient amélioré leur train de vie ont commencé à rappliquer dans le voisinage, les blancs ont progressivement déguerpi. Yonkers, délaissée par les autorités, s’est transformée en ghetto, comme les quartiers limitrophes noirs, comme bien d’autres places fortes de la communauté dans les années 1970. C’est cette année-là, dans ce contexte, que naît Earl Simmons, plus tard connu sous le nom de scène de DMX. Dans une petite trentaine d’années, il prendra sa revanche sur la vie en devenant un temps le rappeur numéro un dans le monde. Une bête de course taillée pour les charts, crachant sa fureur à qui veut l’entendre. Et ils étaient nombreux, très nombreux.

Les trois piliers

Car rappelons une chose : en 1998 et 2003, DMX était au sommet de son art et des classements. Leader du label Ruff Ryders, garant d’un nouveau son rap new-yorkais, il a conquis le monde à grands renforts de hits bulldozers comme « X Gon’ Give It To Ya », « Ruff Ryder’s Anthem », « Party Up (Up In Here) » ou « Get It On The Floor ». Des coups de force massifs, agressifs, dans lesquels ses aboiements inimitables ont filé les miquettes à pas mal de parents, terrifiés de laisser entrer chez eux un rappeur enragé. La légende dit qu’enfant, Earl Simmons traînait la nuit dans les rues de Yonkers et aurait été pris en affection par les chiens du quartier. Elle est là, peut-être, la source de cette voix unique.

Ou peut-être est-elle à trouver dans la dureté de l’enfance. Que les choses soient claires : rien n’a été donné au jeune Earl. Il lui a fallu se battre contre un père absent et une mère abusive qui lui a explosé les dents avec un balai alors qu’il n’avait que six ans. Pour s’échapper de cet enfer, Earl embrasse très vite la rue. Il zone, décroche, découvre le crack et les vices, la violence qui l’envoie dès seize ans dans un centre de détention pour mineurs. Le cliché du rap échappatoire, le beatbox notamment, n’est pas loin, mais il deviendra bien réel à sa majorité, quand lors d’un autre séjour en prison, il se met à écrire sérieusement avec son co-détenu, le rappeur K-Solo, futur membre du Hit Squad et associé d’EPMD. Lorsqu’il sort, il retrouve ses chiens, ses pairs de Timberland fétiches, et se lance dans la musique. Les trois piliers de sa vie ne le quitteront plus jamais.

Dernière performance live de DMX à Paris, au 24H Festival le 27 septembre 2014 / ©Flavien Prioreau

« One Love Boomer »

Pour sortir du lot, il distille ses premières mixtapes au coin des rues de New York et finit par attirer l’attention de plusieurs labels. Et dès 1992, il signe son premier contrat chez Ruffhouse Records, affilié à Columbia. Son premier single s’appelle « Born Loser« . Il est inscrit dans le son de l’époque, foncièrement old-school, et n’est pas encore habillé de la voix tonitruante et profonde de DMX, celle qui fera son succès. Il faudra attendre 1994 et le titre « Make A Move » pour que de sa poitrine naisse ce rugissement si singulier, cette marque de fabrique dont n’importe quel amateur de rap se souvient désormais.

Mais le poulain change d’écurie. En 1997, il signe chez le nouveau label Ruff Ryders ainsi que chez Def Jam. Là, tout change. Il enchaîne les featurings à succès avec The LOX ou Ll Cool J, puis sort son premier single avec sa nouvelle maison de disques : « Get At Me Dog ». Le clip a beau être tourné dans un tunnel en noir et blanc, il annonce clairement la couleur. Torse nu face à une foule déchaînée, il affiche ses tatouages, notamment le célèbre « One Love Boomer » flanqué d’une tête de pitbull dans son dos. La machine est lancée, et prend tout le monde de vitesse.

Fureur et sermons

Car en coulisse, l’équipe de Ruff Ryders ne chôme pas. Musicalement, un homme mène la barque. Il s’appelle Swizz Beatz, a à peine vingt ans, est le neveu du fondateur du label. Il propose à DMX un beat répétitif au possible, simpliste, et en rupture totale avec le son old-school des années 1990. Le rappeur est avec lui en studio, écrit des paroles en quinze minutes, et façonne le titre « Ruff Ryder’s Anthem » qui deviendra l’un des classiques, mal aimé parfois, de sa discographie. Dans la même soirée, il écrit deux autres morceaux : « Let Me Fly » et « Fuckin’ Wit’ D« . Deux temps forts de ce qui deviendra It’s Dark And Hell Is Hot, son premier album sorti en 1998, et qui file à toute berzingue en tête des charts américains.

Swizz Beatz et les producteurs Dame Grease et P Killer Trackz sont en train de construire un nouveau son bourré de synthétiseurs décomplexés, libéré du diktat du sampling et viscéralement tourné vers l’avenir. Ils seront les garants du son Ruff Ryders. DMX en sera l’étendard. Mais il ne faut pas limiter sa discographie et sa patte sonore à cette particularité. Le rappeur sait aussi s’inscrire dans la tradition boom-bap et groove avec des morceaux comme « Crime Story » ou « The Convo ». Il laisse également une autre partie extrêmement importante mais trop souvent oubliée de sa discographie : sa spiritualité, faite de quête de rédemption et de références bibliques. Sur It’s Dark And Hell Is Hot, il offre sa première « Prayer », ces sermons acapellas qui figureront sur chacun de ses albums. Habité, torturé, DMX devient un rappeur majeur.

La mise sur orbite

Alors, il faut enchaîner. En décembre 1998, il sort son deuxième album, et redevient numéro un avec Flesh Of My Flesh, Blood Of My Blood. C’est bien simple, à part 2Pac avant lui, aucun artiste n’était parvenu à reproduire cette performance au cours de la même année. Sa marque sonore virulente et synthétique s’affirme, notamment grâce à des morceaux dévastateurs comme « We Don’t Give A Fuck » avec Jadakiss et Styles P, mais « Keep Your Shit The Hardest », l’un des symboles de sa démarche musicale. Les productions de Swizz Beatz sont de plus en plus agressives, la recette a pris et est exploitée sans scrupule. En tournée, DMX est un animal lâché sur la foule. Son concert au festival Woodstock 99 donne lieu à un CD live qui deviendra l’un des plus mythiques de l’histoire du rap américain. En Timberland, en aboyant et en toisant l’audience, il interprète les titres de ses deux premiers albums devant près de 200 000 personnes. Une boucherie.

C’est aussi à cette époque que DMX se lance dans le cinéma. Avec cette voix et cette gueule, il aurait eu tort de s’en priver. Dès le crépuscule du dernier millénaire, il est, avec Nas et Method Man, le protagoniste du film Belly, puis l’un des personnages principaux de Roméo doit mourir, aux côté de la vedette Jet Li et de la chanteuse Aaliyah. Avec cette dernière, il signe l’un des singles de la bande-originale, « Come Back In One Piece ». Le rappeur est sur orbite. Après le succès de son album …And Then There Was X et des singles « What’s My Name » et l’énorme « Party Up (Up In Here) », il sort en 2001 son quatrième disque, The Great Depression, qui est peut-être le moins apprécié de cette période dorée. Car derrière en 2003, il connaît son apogée commerciale. Peu sont capables de lui concéder, sur ces quelques mois, le titre de plus gros rappeur au monde. Il y a bien l’explosion de 50 Cent, et Eminem qui surfe toujours sur le succès de The Eminem Show sorti l’an passé, et Jay Z à la corde. Mais DMX est dans le match, commercialement et assurément.

Une vaine quête du bonheur

C’est durant cette année qu’il sort le single « X Gon’ Give It To Ya ». A la base, il devait le réserver à la tracklist de son cinquième album. Mais avant cela, il tourne dans un autre film avec Jet Li : En sursis. Là, la production lui demande si elle peut utiliser ce morceau pour la bande-originale du long-métrage. DMX hésite, puis finit par accepter, non sans avoir obtenu d’être le producteur exécutif de cette BO. Le single est un carton monstrueux et sera finalement ajouté en bonus track de son cinquième album, Great Champ, sur lequel figure également un single fantastique : « Get It On The Floor », produit par Swizz Beatz évidemment. Cet album est une brochette de bangers. « Dogs Out », notamment, produit par Kanye West, avec ce superbe sample vocal pitché de « Dedicated To The One I Love » de Stacy Lattisaw (1979). Sur cette prod, le producteur colle à l’esthétique développée par les beatmakers de Ruff Ryders, faisant retentir les pèches de synthétiseurs sans aucune retenue. Il faut jouer fort, martial et limpide. C’est là que DMX sévit le mieux.

Mais le rappeur est vite rattraper par son histoire et ses démons. Jusqu’à la fin de sa vie, il ne parvient à se détacher totalement de ses addictions aux drogues dures, fait plusieurs aller-retour en détention pour des faits de cruauté envers des animaux, violation de liberté conditionnelle, possession illégale d’armes à feu, fraude fiscale… Des méfaits qu’il expie dans ses textes, comme sur « Life Be My Song » en 2006, sur l’album Year Of The Dog… Again. « The pain that we bring upon ourself / For no reason, is the worst / That’s why I say I’m blessed with the curse / The Lord gave it all to me and in the process / I lost my soul, damn, Davil got a hold / In my mind, I’m like a little boy lost in crime ». C’est certainement ce qui rend DMX si attachant. Si le grand public ne voyait que ses hits festifs ou plein de confiance, ses albums étaient hantés par le doute, la quête de rachat et d’un bonheur qui semblait lui échapper malgré le succès. Comme en 1999 sur le titre « Angel », lorsqu’il implore Dieu de le rappeler à lui pour soulager sa peine. « I don’t know if I’ll do good enough / And we both know the hood is rough / Sometimes I don’t know what to do / But I know what I gotta do ».

Fermer des bouches

Incapable de surmonter des épreuves qu’il semble ne pas avoir appris à éviter, DMX voit sa carrière ralentir drastiquement à partir de 2005. La recette sonore de Ruff Ryders a également fait son temps. Swizz Beatz a su se renouveler, mais DMX reste peut-être l’archétype d’un son passé, daté. Quoi qu’il en soit, il continue à faire quelques apparitions dans des films qui, pour l’immense majorité, sortent directement en DVD. Après un album raté en 2012, Undisputed, il tente de revenir sur le devant de la scène en travaillant de nouveau avec Swizz Beatz et Dame Grease. Mais de sombres histoires de contrat font capoter le projet, et l’album Redemption Of The Beast sort finalement sans son autorisation. Entre une promotion presque inexistante et une direction artistique maladroite, le disque est un échec. Il restera le dernier album de DMX.

Mais ce n’est pas ce que les amateurs de rap retiendront. Cet artiste duel et complexe, réputé humble et fidèle, a marqué tout une génération, a poussé certains kids à se tourner vers le rap et fait taire pas mal de puristes de la old-school. Il n’était pas le plus technique, l’auteur le plus loué ou le plus cité parmi les intouchables du genre. Bizarre lorsqu’on connaît son impact sur le rap des années 2000 et sa marche en avant commerciale. Son décès est l’occasion de lui rendre justice. Il n’est jamais vraiment trop tard.

Dernière performance live de DMX à Paris, au 24H Festival le 27 septembre 2014 / ©Flavien Prioreau

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