©Flavien Prioreau @ 24H Festival, sept 2014

Ne sous-estimez surtout pas l’importance de DMX dans le rap

Décédé le 9 avril à l’âge de 50 ans, le rappeur DMX laisse der­rière lui une car­rière explo­sive, bardée de tubes syn­thé­tiques et de bes­tial­ité. Dans sa con­stante recherche de rédemp­tion, il n’est jamais par­venu à trou­ver le repos. Et c’est sûre­ment ce qui le rendait si spécial.

En 1970, Yonkers était déjà mal en point. Cette ville située juste au Nord de Harlem et du Bronx près de New York a per­du son lus­tre d’antan. Il y a encore une dizaine d’années, la pop­u­la­tion était blanche, plutôt aisée, et peu encline au mélange. Alors, lorsque les familles noires qui avaient amélioré leur train de vie ont com­mencé à rap­pli­quer dans le voisi­nage, les blancs ont pro­gres­sive­ment déguer­pi. Yonkers, délais­sée par les autorités, s’est trans­for­mée en ghet­to, comme les quartiers lim­itro­phes noirs, comme bien d’autres places fortes de la com­mu­nauté dans les années 1970. C’est cette année-là, dans ce con­texte, que naît Earl Sim­mons, plus tard con­nu sous le nom de scène de DMX. Dans une petite trentaine d’années, il pren­dra sa revanche sur la vie en devenant un temps le rappeur numéro un dans le monde. Une bête de course tail­lée pour les charts, crachant sa fureur à qui veut l’entendre. Et ils étaient nom­breux, très nombreux.

Les trois piliers

Car rap­pelons une chose : en 1998 et 2003, DMX était au som­met de son art et des classe­ments. Leader du label Ruff Ryders, garant d’un nou­veau son rap new-yorkais, il a con­quis le monde à grands ren­forts de hits bull­doz­ers comme “X Gon’ Give It To Ya”, “Ruff Ryder’s Anthem”, “Par­ty Up (Up In Here)” ou “Get It On The Floor”. Des coups de force mas­sifs, agres­sifs, dans lesquels ses aboiements inim­ita­bles ont filé les miquettes à pas mal de par­ents, ter­ri­fiés de laiss­er entr­er chez eux un rappeur enragé. La légende dit qu’enfant, Earl Sim­mons traî­nait la nuit dans les rues de Yonkers et aurait été pris en affec­tion par les chiens du quarti­er. Elle est là, peut-être, la source de cette voix unique.

Ou peut-être est-elle à trou­ver dans la dureté de l’enfance. Que les choses soient claires : rien n’a été don­né au jeune Earl. Il lui a fal­lu se bat­tre con­tre un père absent et une mère abu­sive qui lui a explosé les dents avec un bal­ai alors qu’il n’avait que six ans. Pour s’échapper de cet enfer, Earl embrasse très vite la rue. Il zone, décroche, décou­vre le crack et les vices, la vio­lence qui l’envoie dès seize ans dans un cen­tre de déten­tion pour mineurs. Le cliché du rap échap­pa­toire, le beat­box notam­ment, n’est pas loin, mais il devien­dra bien réel à sa majorité, quand lors d’un autre séjour en prison, il se met à écrire sérieuse­ment avec son co-détenu, le rappeur K‑Solo, futur mem­bre du Hit Squad et asso­cié d’EPMD. Lorsqu’il sort, il retrou­ve ses chiens, ses pairs de Tim­ber­land fétich­es, et se lance dans la musique. Les trois piliers de sa vie ne le quit­teront plus jamais.

Dernière per­for­mance live de DMX à Paris, au 24H Fes­ti­val le 27 sep­tem­bre 2014 / ©Flavien Prioreau

« One Love Boomer »

Pour sor­tir du lot, il dis­tille ses pre­mières mix­tapes au coin des rues de New York et finit par attir­er l’attention de plusieurs labels. Et dès 1992, il signe son pre­mier con­trat chez Ruff­house Records, affil­ié à Colum­bia. Son pre­mier sin­gle s’appelle “Born Los­er”. Il est inscrit dans le son de l’époque, fon­cière­ment old-school, et n’est pas encore habil­lé de la voix toni­tru­ante et pro­fonde de DMX, celle qui fera son suc­cès. Il fau­dra atten­dre 1994 et le titre “Make A Move” pour que de sa poitrine naisse ce rugisse­ment si sin­guli­er, cette mar­que de fab­rique dont n’importe quel ama­teur de rap se sou­vient désormais.

Mais le poulain change d’écurie. En 1997, il signe chez le nou­veau label Ruff Ryders ain­si que chez Def Jam. Là, tout change. Il enchaîne les fea­tur­ings à suc­cès avec The LOX ou Ll Cool J, puis sort son pre­mier sin­gle avec sa nou­velle mai­son de dis­ques : “Get At Me Dog”. Le clip a beau être tourné dans un tun­nel en noir et blanc, il annonce claire­ment la couleur. Torse nu face à une foule déchaînée, il affiche ses tatouages, notam­ment le célèbre « One Love Boomer » flan­qué d’une tête de pit­bull dans son dos. La machine est lancée, et prend tout le monde de vitesse.

Fureur et sermons

Car en coulisse, l’équipe de Ruff Ryders ne chôme pas. Musi­cale­ment, un homme mène la bar­que. Il s’appelle Swizz Beatz, a à peine vingt ans, est le neveu du fon­da­teur du label. Il pro­pose à DMX un beat répéti­tif au pos­si­ble, sim­pliste, et en rup­ture totale avec le son old-school des années 1990. Le rappeur est avec lui en stu­dio, écrit des paroles en quinze min­utes, et façonne le titre “Ruff Ryder’s Anthem” qui devien­dra l’un des clas­siques, mal aimé par­fois, de sa discogra­phie. Dans la même soirée, il écrit deux autres morceaux : “Let Me Fly” et “Fuckin’ Wit’ D”. Deux temps forts de ce qui devien­dra It’s Dark And Hell Is Hot, son pre­mier album sor­ti en 1998, et qui file à toute berzingue en tête des charts américains.

Swizz Beatz et les pro­duc­teurs Dame Grease et P Killer Trackz sont en train de con­stru­ire un nou­veau son bour­ré de syn­thé­tiseurs décom­plexés, libéré du dik­tat du sam­pling et vis­cérale­ment tourné vers l’avenir. Ils seront les garants du son Ruff Ryders. DMX en sera l’étendard. Mais il ne faut pas lim­iter sa discogra­phie et sa pat­te sonore à cette par­tic­u­lar­ité. Le rappeur sait aus­si s’inscrire dans la tra­di­tion boom-bap et groove avec des morceaux comme “Crime Sto­ry” ou “The Con­vo”. Il laisse égale­ment une autre par­tie extrême­ment impor­tante mais trop sou­vent oubliée de sa discogra­phie : sa spir­i­tu­al­ité, faite de quête de rédemp­tion et de références bibliques. Sur It’s Dark And Hell Is Hot, il offre sa pre­mière “Prayer”, ces ser­mons acapel­las qui fig­ureront sur cha­cun de ses albums. Habité, tor­turé, DMX devient un rappeur majeur.

La mise sur orbite

Alors, il faut enchaîn­er. En décem­bre 1998, il sort son deux­ième album, et rede­vient numéro un avec Flesh Of My Flesh, Blood Of My Blood. C’est bien sim­ple, à part 2Pac avant lui, aucun artiste n’était par­venu à repro­duire cette per­for­mance au cours de la même année. Sa mar­que sonore vir­u­lente et syn­thé­tique s’affirme, notam­ment grâce à des morceaux dévas­ta­teurs comme “We Don’t Give A Fuck” avec Jadakiss et Styles P, mais “Keep Your Shit The Hard­est”, l’un des sym­bol­es de sa démarche musi­cale. Les pro­duc­tions de Swizz Beatz sont de plus en plus agres­sives, la recette a pris et est exploitée sans scrupule. En tournée, DMX est un ani­mal lâché sur la foule. Son con­cert au fes­ti­val Wood­stock 99 donne lieu à un CD live qui devien­dra l’un des plus mythiques de l’histoire du rap améri­cain. En Tim­ber­land, en aboy­ant et en toisant l’audience, il inter­prète les titres de ses deux pre­miers albums devant près de 200 000 per­son­nes. Une boucherie.

C’est aus­si à cette époque que DMX se lance dans le ciné­ma. Avec cette voix et cette gueule, il aurait eu tort de s’en priv­er. Dès le cré­pus­cule du dernier mil­lé­naire, il est, avec Nas et Method Man, le pro­tag­o­niste du film Bel­ly, puis l’un des per­son­nages prin­ci­paux de Roméo doit mourir, aux côté de la vedette Jet Li et de la chanteuse Aaliyah. Avec cette dernière, il signe l’un des sin­gles de la bande-originale, “Come Back In One Piece”. Le rappeur est sur orbite. Après le suc­cès de son album …And Then There Was X et des sin­gles “What’s My Name” et l’énorme “Par­ty Up (Up In Here)”, il sort en 2001 son qua­trième disque, The Great Depres­sion, qui est peut-être le moins appré­cié de cette péri­ode dorée. Car der­rière en 2003, il con­naît son apogée com­mer­ciale. Peu sont capa­bles de lui con­céder, sur ces quelques mois, le titre de plus gros rappeur au monde. Il y a bien l’explosion de 50 Cent, et Eminem qui surfe tou­jours sur le suc­cès de The Eminem Show sor­ti l’an passé, et Jay Z à la corde. Mais DMX est dans le match, com­mer­ciale­ment et assurément.

Une vaine quête du bonheur

C’est durant cette année qu’il sort le sin­gle “X Gon’ Give It To Ya”. A la base, il devait le réserv­er à la track­list de son cinquième album. Mais avant cela, il tourne dans un autre film avec Jet Li : En sur­sis. Là, la pro­duc­tion lui demande si elle peut utilis­er ce morceau pour la bande-originale du long-métrage. DMX hésite, puis finit par accepter, non sans avoir obtenu d’être le pro­duc­teur exé­cu­tif de cette BO. Le sin­gle est un car­ton mon­strueux et sera finale­ment ajouté en bonus track de son cinquième album, Great Champ, sur lequel fig­ure égale­ment un sin­gle fan­tas­tique : “Get It On The Floor”, pro­duit par Swizz Beatz évidem­ment. Cet album est une bro­chette de bangers. “Dogs Out”, notam­ment, pro­duit par Kanye West, avec ce superbe sam­ple vocal pitché de “Ded­i­cat­ed To The One I Love” de Sta­cy Lat­ti­saw (1979). Sur cette prod, le pro­duc­teur colle à l’esthétique dévelop­pée par les beat­mak­ers de Ruff Ryders, faisant reten­tir les pèch­es de syn­thé­tiseurs sans aucune retenue. Il faut jouer fort, mar­tial et limpi­de. C’est là que DMX sévit le mieux.

Mais le rappeur est vite rat­trap­er par son his­toire et ses démons. Jusqu’à la fin de sa vie, il ne parvient à se détach­er totale­ment de ses addic­tions aux drogues dures, fait plusieurs aller-retour en déten­tion pour des faits de cru­auté envers des ani­maux, vio­la­tion de lib­erté con­di­tion­nelle, pos­ses­sion illé­gale d’armes à feu, fraude fis­cale… Des méfaits qu’il expie dans ses textes, comme sur “Life Be My Song” en 2006, sur l’album Year Of The Dog… Again. « The pain that we bring upon our­self / For no rea­son, is the worst / That’s why I say I’m blessed with the curse / The Lord gave it all to me and in the process / I lost my soul, damn, Davil got a hold / In my mind, I’m like a lit­tle boy lost in crime ». C’est cer­taine­ment ce qui rend DMX si attachant. Si le grand pub­lic ne voy­ait que ses hits fes­tifs ou plein de con­fi­ance, ses albums étaient han­tés par le doute, la quête de rachat et d’un bon­heur qui sem­blait lui échap­per mal­gré le suc­cès. Comme en 1999 sur le titre “Angel”, lorsqu’il implore Dieu de le rap­pel­er à lui pour soulager sa peine. « I don’t know if I’ll do good enough / And we both know the hood is rough / Some­times I don’t know what to do / But I know what I got­ta do ».

Fermer des bouches

Inca­pable de sur­mon­ter des épreuves qu’il sem­ble ne pas avoir appris à éviter, DMX voit sa car­rière ralen­tir dras­tique­ment à par­tir de 2005. La recette sonore de Ruff Ryders a égale­ment fait son temps. Swizz Beatz a su se renou­vel­er, mais DMX reste peut-être l’archétype d’un son passé, daté. Quoi qu’il en soit, il con­tin­ue à faire quelques appari­tions dans des films qui, pour l’immense majorité, sor­tent directe­ment en DVD. Après un album raté en 2012, Undis­put­ed, il tente de revenir sur le devant de la scène en tra­vail­lant de nou­veau avec Swizz Beatz et Dame Grease. Mais de som­bres his­toires de con­trat font capot­er le pro­jet, et l’album Redemp­tion Of The Beast sort finale­ment sans son autori­sa­tion. Entre une pro­mo­tion presque inex­is­tante et une direc­tion artis­tique mal­adroite, le disque est un échec. Il restera le dernier album de DMX.

Mais ce n’est pas ce que les ama­teurs de rap retien­dront. Cet artiste duel et com­plexe, réputé hum­ble et fidèle, a mar­qué tout une généra­tion, a poussé cer­tains kids à se tourn­er vers le rap et fait taire pas mal de puristes de la old-school. Il n’était pas le plus tech­nique, l’auteur le plus loué ou le plus cité par­mi les intouch­ables du genre. Bizarre lorsqu’on con­naît son impact sur le rap des années 2000 et sa marche en avant com­mer­ciale. Son décès est l’occasion de lui ren­dre jus­tice. Il n’est jamais vrai­ment trop tard.

Dernière per­for­mance live de DMX à Paris, au 24H Fes­ti­val le 27 sep­tem­bre 2014 / ©Flavien Prioreau

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