Eurosonic 2019. Crédit : Bart Heemskerk

Envie de jouer dans les plus grands festivals d’Europe ? L’ETEP est là pour vous aider

Chaque année, en jan­vi­er, dans la petite ville de Gronin­gen aux Pays-Bas, se tient le fes­ti­val de décou­vertes Euroson­ic – plusieurs jours où toute la ville résonne aux sons des 250 groupes émer­gents pro­gram­més pour des show­cas­es d’une demi-heure large­ment suiv­is par les pro­fes­sion­nels. Mais sous la par­tie émergée de l’ice­berg Euroson­ic, il y a l’ETEP. Un pro­gramme européen aidant les artistes en ques­tion à tourn­er en dehors de leur pays d’o­rig­ine. Mécon­nu et pour­tant essen­tiel.

On vous par­le d’un temps que les moins de vingt ans ne peu­vent pas con­naître. Celui de l’hégé­monie des musiques anglo-saxonnes sur le monde. Alors oui, certes, c’est tou­jours un peu le cas pour tout ce qui con­cerne le doux monde rose des pop-stars – même si Ros­alia, Robyn ou Christine & The Queens nous font men­tir ces dernières années,. En tout cas, aujour­d’hui, il n’est plus rare de voir appa­raître sur l’af­fiche d’un fes­ti­val un pas­sion­nant groupe turco-néerlandais (on pense à Altin Gün), des rappeuses islandais­es (coucou Reyk­javíkur­dæ­tur !) ou cinq Fla­mands comme Shht qui ont retourné les Trans Musi­cales de Rennes il y a quelques jours. Mais c’é­tait beau­coup plus dif­fi­cile il y a vingt ans : le marché européen de la musique était sat­uré d’artistes anglais ou améri­cains – côté jeunes groupes, il n’y avait qu’eux qui tour­naient en dehors de leurs pays d’o­rig­ine. Pas ques­tion de décou­vrir un tout nou­veau groupe ukrainien sans par­tir à Kiev. Seuls quelques fes­ti­vals, comme les Trans Musi­cales, le MaMA ou Euroson­ic pour ne citer qu’eux, fai­saient l’ef­fort d’in­viter des artistes européens à franchir les fron­tières pour­tant grandes ouvertes de leurs pays de l’UE. “On appelait ça ‘la dom­i­na­tion anglo-américaine’. Les albums améri­cains étaient exportés en Angleterre en pri­or­ité, et l’An­gleterre se chargeait de dis­tribuer cette musique – et la sienne – en Europe con­ti­nen­tale. C’é­tait un sys­tème à sens unique, ils avaient l’ar­gent et étaient organ­isés pour l’ex­port”, se sou­vient Ruud Berends.

Au début des années 2000, il le voit en pre­mière ligne : Ruud était alors attaché de presse pour plusieurs artistes améri­cains sur le sol européen. Mais en 2002, il com­mence à tra­vailler pour Euroson­ic juste­ment, ce fes­ti­val néer­landais à but non lucratif (oui, ça existe !) pro­gram­mant 250 artistes émer­gents venus de toute l’Eu­rope, pour des con­certs d’une demi-heure un peu partout dans la petite ville de Gronin­gen – un rendez-vous large­ment suivi par les pro­fes­sion­nels venant faire leur marché de nou­veautés après les fêtes. Un an plus tard, en 2003, les équipes d’Eu­roson­ic mon­tent l’ETEP, l’Eu­ro­pean Tal­ent Exchange Pro­gramme, pour juste­ment con­tr­er cette “dom­i­na­tion anglo-américaine”. L’idée est sim­ple : fédér­er un ensem­ble de fes­ti­vals et salles européennes qui s’en­ga­gent à pro­gram­mer des groupes venant d’un peu partout en échange de recom­man­da­tions d’Eu­roson­ic – en gros, les Néer­landais défrichent et aident à la pro­mo­tion des groupes sélec­tion­nés, puis les salles et fes­ti­vals européens ouvrent leurs line-ups à ces décou­vertes après avoir pu les voir en live au fes­ti­val de Gronin­gen. “Mais ce qui a peut-être de plus impor­tant à l’ETEP, c’est cette com­mu­nauté qui gravite autour : il n’y a pas que les salles et les fes­ti­vals, il y a égale­ment des médias, dont un groupe de radios parte­naires, qui peu­vent aider les groupes à se faire con­naître côté pub­lic”, pré­cise Ruud Berends, aujour­d’hui à la tête du volet “con­férences” d’Eu­roson­ic. Ce groupe­ment de radio s’ap­pelle l’Eu­ro­pean Broad­cast­ing Union (EBU), en VF, l’U­nion Européenne de Radio-Télévision (UER), existe depuis les années 50 et tra­vaille en étroits liens avec l’ETEP – en France, TF1, France Télévi­sions, Canal+, Radio France ou encore Europe 1 font par­tie de l’UER. Bref, on ne par­le plus de plate-forme pour jeunes groupes à ce niveau-là, mais de porte-avion.

Devant le con­cert (plus qu’at­ten­du !) de Fontaines D.C. à Euroson­ic 2019. Crédit: Siese Veen­stra

Alors com­ment ça marche ? On s’at­tend à une foule de for­mu­laires, dossiers à présen­ter et autres pow­er­point à pré­par­er – après tout, l’ETEP est une ini­tia­tive européenne financée en par­tie par l’EU (le reste des fonds venant des fes­ti­vals qui payent pour faire par­tie du pro­gramme), et ce côté “insti­tu­tion­nel” peut faire peur. Mais non, “c’est telle­ment sim­ple que la plu­part des gens ne le savent pas”, plaisante Ruud. En effet : tous les groupes pro­gram­més à Euroson­ic font d’of­fice par­tie de l’ETEP et voient leur for­ma­tion pro­posée aux dif­férents fes­ti­vals parte­naires. Donc, jeune groupe, il suf­fit que votre label/manageur/tourneur/cousin (rayez la men­tion inutile) con­tacte les pro­gram­ma­teurs d’Eu­roson­ic, comme pour n’im­porte quel fes­ti­val où vous voudriez être bookés, et crois­er les doigts pour que votre pro­jet leur tape dans l’œil. Et par ce mail­lage dense de pro­fes­sion­nels, entre jour­nal­istes (Tsu­gi par exem­ple cou­vre chaque année Euroson­ic, et c’est là que nous avons réal­isé la toute pre­mière longue inter­view d’une cer­taine Angèle, vu les incroy­ables Psy­chot­ic Monks en live pour la pre­mière fois, ou ren­con­tré la promet­teur chanteuse-rappeuse belge Blu Samu), bureaux export qui se char­gent à l’échelle d’un pays d’aider la dif­fu­sion inter­na­tionale de nos artistes mai­son, et pro­gram­ma­teurs, votre jeune groupe pour­ra se retrou­ver à jouer dans des fes­ti­vals espag­nols, hon­grois ou fin­landais. En cette année 2019, Fontaines D.C. a ain­si été booké sur 14 fes­ti­vals parte­naires comme Dour, Glas­ton­bury, les Eurock­éennes, l’Oya Fes­ti­val à Oslo ou le Ypsi­grock ital­ien. Récem­ment, les Bri­tan­niques Dua Lipa, Idles ou Shame, la chanteuse française Alma ou encore la Norvégi­en­ne Auro­ra ont béné­fi­cié du pro­gramme – et on les a vus un peu partout. Depuis 2003, quelques grands noms ont fait leurs débuts à Euroson­ic et à l’ETEP, comme Ásgeir, James Blake, Franz Fer­di­nand, Ben­jamin Clemen­tine, The Kooks, The xx, ou Nois­ia. Dif­fi­cile de citer tout le monde : en 16 ans, l’ETEP a facil­ité plus de 4 000 dates pour plus de 1 500 groupes, dans 37 pays. En France, les fes­ti­vals parte­naires de l’ETEP sont le Print­emps de Bourges, Les 3 Ele­phants, Europavox, les Eurock­éennes de Belfort, les Vieilles Char­rues, Rock en Seine, le MaMA et les Ren­con­tres Trans Musi­cales de Rennes, et, comme tous les fes­ti­vals mem­bres de ce sys­tème d’échange, ils reçoivent une aide finan­cière de l’ETEP pour les trois pre­miers artistes (à con­di­tion qu’ils vien­nent d’un autre pays) bookés grâce au pro­gramme.

Il y a donc bien plus de rouages der­rière une affiche portée sur l’in­ter­na­tionale que ce qu’on pour­rait imag­in­er. Mais pour les groupes, Ruud Berends n’a que quelques con­seils sim­ples, en dehors du tra­di­tion­nel et essen­tiel “faites de la bonne musique”. Le pre­mier ? Choi­sis­sez bien votre moment : un groupe ne peut pas – hors rares excep­tions – jouer deux fois à Euroson­ic. Si vous n’êtes pas prêts, atten­dez, pas la peine d’aller se cass­er les dents devant tous les pros européens qui courent de shows en shows. Et si votre groupe com­mence déjà à avoir pas mal de notoriété, c’est trop tard, Euroson­ic se con­cen­trant vrai­ment sur les pro­jets émer­gents. Il y a aus­si une ques­tion d’en­tourage, rap­pelle Ruud Berends : “Si vous n’avez pas d’équipe autour de vous ou aucun argent dans votre compte en banque alors que vous voulez vous auto-financer, com­ment allez-vous pou­voir assur­er dix dates dans des fes­ti­vals européens ? Et il faut être bien sûr que le groupe souhaite tourn­er suite à son pas­sage à Euroson­ic, et pas enreg­istr­er un album ou se sépar­er dans les mois qui suiv­ent”. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Toutes les infos sur le site de l’ETEP
Eurosonic Noorderslag, du 15 au 18 janvier (Groningen)

Les rappeuses islandais­es de Reyk­javíkur­dae­tur à Euroson­ic 2019. Crédit : Jessie Kamp

(Vis­ité 621 fois)