Crédit : Marie de Crécy.

Etienne de Crécy à la Philharmonie : “ce n’est pas le genre de proposition à laquelle tu peux dire non !”

Eti­enne de Cré­cy n’arrête donc jamais. Après les albums et tournées Superdis­count, pre­miers, deux­ièmes et troisièmes du nom, il est de retour depuis l’été dernier avec une série de max­is à des­ti­na­tion des clubs, les par­faite­ment nom­més After EP, qua­tre EPs deux-titres pour retourn­er les dance­floors. En plus de la dernière sor­tie ce ven­dre­di 15 juin, il dévoile un cof­fret réu­nis­sant tous ces tracks entraî­nants, sorte de cadeau de Noël un poil en avance. Et comme une bonne nou­velle n’arrive jamais seule, voilà qu’il annonce il y a quelques mois un sacré événe­ment : il jouera à la pres­tigieuse Phil­har­monie de Paris en avril prochain, pour une date unique et excep­tion­nelle. Ce n’est pas tous les jours qu’un DJ et pro­duc­teur, héros en son temps de la French Touch et aujourd’hui par­rain des soirées où on danse avec la banane, loin des autoroutes tech­no 4/4, s’invite dans une insti­tu­tion pareille. Du coup, on a dis­cuté avec Eti­enne de Cré­cy de cette dou­ble actu­al­ité, dans les canapés moelleux de nos nou­veaux bureaux de SoPress.

Il y a quelques mois on a appris que tu allais don­ner un con­cert à la Phil­har­monie de Paris !

C’est bien tombé cette Phil­har­monie : il fal­lait que je redé­marre les lives. J’avais arrêté depuis la fin de Superdis­count. Tant qu’il n’y avait pas de néces­sité, j’avais ten­dance à reculer l’échéance, en me dis­ant qu’on ver­rait plus tard. J’adore ça, pré­par­er les lives puis jouer, mais c’est vrai que c’est du tra­vail. Quand il y a eu cette demande, je me suis dit que c’était une bonne occa­sion, d’autant que l’endroit est très pres­tigieux et beau. Le chal­lenge est intéres­sant.

D’où est venue cette propo­si­tion ?

Tout part d’une expo­si­tion qu’ils vont faire sur la musique élec­tron­ique, dont le jour­nal­iste Jean-Yves Leloup (col­lab­o­ra­teur de Tsu­gi, ndr) est le com­mis­saire. Ils cher­chaient un con­cert inau­gur­al. Il se trou­ve que, dans la short­list, j’étais là – je crois qu’il y avait aus­si Kraftwerk. Et ils m’ont choisi ! Je suis en ce moment en phase de créa­tion, je ne peux pas encore vrai­ment expli­quer ce qu’il y aura dans ce live.

On dit for­cé­ment “oui” à une demande comme ça ? Ou tu as eu des doutes ?

On dit for­cé­ment oui, mais c’est vrai que je me suis tout de même posé la ques­tion. J’aime faire par­tie de ce qui n’est pas insti­tu­tion­nel. Pour moi, la musique élec­tron­ique et la tech­no sont plutôt des mou­ve­ments en marge. Les médailles de Cheva­liers des Arts et des Let­tres, les Légions d’honneur… Ce n’est pas quelque chose vers quoi je me dirige naturelle­ment. Ce n’est pour moi pas du tout adap­té à la musique qu’on fait. Alors bien sûr je ne veux citer ni juger per­son­ne, je sais que cer­tains souhait­ent sincère­ment que les musiques élec­tron­iques soient recon­nues par les insti­tu­tions comme de vrais élé­ments de notre cul­ture française… Mais ça, pour être hon­nête, je m’en fous com­plète­ment. Mon ambi­tion, c’est de faire danser les gens le same­di soir dans des clubs ou des fes­ti­vals. Donc for­cé­ment, je me suis posé la ques­tion sur cette Phil­har­monie. Mais en dis­cu­tant avec les gens autour de moi, je me suis ren­du compte de l’impact que pou­vait avoir une date comme ça. Par con­tre, je tiens à pré­cis­er quelque chose : ce n’est pas parce que je joue à la Phil­har­monie qu’il y aura un orchestre sur scène.

Et pourquoi pas ?

C’est un mélange des gen­res que je n’ai jamais vrai­ment appré­cié. La musique clas­sique mélangée à la tech­no, ça ne m’intéresse pas, même si c’est la grande mode en ce moment. Il faut savoir qu’il n’y a pas que la tech­no qui a ten­té ça : il y a eu pas mal d’exemples dans le hardrock aus­si, avec des orchestres sym­phoniques qui repren­nent ou accom­pa­g­nent AC/DC… J’ai tou­jours trou­vé ça un peu ringard. En tout cas, côté tech­no, ça ne m’a jamais touché : l’émotion que je ressens avec la musique élec­tron­ique existe car, juste­ment, elle est élec­tron­ique et syn­thé­tique.

Tu prévois tout de même des invités ?

Pas sûr ! Pour le moment, j’ai envie de faire au con­traire quelque chose de très élec­tron­ique, avec beau­coup de syn­thé­tiseurs. Pareil pour la scéno­gra­phie.

Tu pens­es à un Cube 3.0 ?

Non, le Cube a vrai­ment vécu sa vie, qui était belle, mais je ne pense pas le ressor­tir. En plus, par rap­port à ce qui a été fait depuis, il serait un petit peu ringard aujourd’hui. L’intérêt c’est d’avancer et de pro­pos­er de nou­velles choses. Donc pas de Cube, pas d’orchestre !

Bon, on ne sait pas trop ce qu’il y aura à ce con­cert, mais on sait ce qu’il n’y aura pas !

Oui ! En revanche je fais pas mal de recherch­es au niveau de la scéno­gra­phie, je suis tou­jours intéressé par ce qui fait un peu mal aux yeux. Les trucs où tu ne sais pas exacte­ment ce qu’il se passe.

La Phil­har­monie de Paris, c’est une salle que tu con­nais ? Tu es déjà allé voir des con­certs là-bas ?

Oui, en fait je con­nais bien les gens qui ont été respon­s­ables du chantier pour Jean Nou­v­el. J’ai eu la chance de faire une vis­ite de l’endroit quand il était encore en con­struc­tion. J’ai pu avoir des compte-rendus de l’avancée des travaux par des copains, c’était pas­sion­nant ! Et depuis, je suis allé voir des con­certs, comme John Cale du Vel­vet Under­ground, dans la salle une fois ter­minée. Elle est très belle et impres­sion­nante. C’est dif­fi­cile d’imaginer un show là-bas, rien que la salle est déjà un spec­ta­cle : il ne faut pas aller con­tre.

Tes scéno­gra­phies sont générale­ment très géométriques et lumineuses, or cette salle est toute en courbes et lumières feu­trées. C’est quelque chose auquel tu pens­es ?

Oui bien sûr ! Surtout qu’il faut que je trou­ve quelque chose d’adapté à cet endroit, puis que cette scéno­gra­phie puisse être déclinée en tournée, adapt­able. Je ren­con­tre plein de gens, j’ai des idées et des visions, j’en par­le à des tech­ni­ciens et autres spé­cial­istes. La musique n’est pas encore très avancée, je me con­cen­tre sur l’aspect visuel pour le moment. Pour le Cube, j’avais fait l’inverse : j’ai d’abord tra­vail­lé la musique, et on a col­lé une scéno­gra­phie dessus. Sauf qu’en cours de tournée je rajoutais des élé­ments musi­caux pour que ça colle aux lumières ! Au final, je trou­ve ça mieux d’avoir une idée un peu pré­cise de ce qu’il va y avoir sur scène, et en fonc­tion je tra­vaille sur la musique qui irait le mieux avec cet envi­ron­nement.

Stressé ?

Oui déjà ! Je suis quelque qui stress très facile­ment. Et le fait que ça ne soit que l’année prochaine n’aide pas, parce que ça arrive vite mine de rien ! Mon dernier live date un peu main­tenant, il faut que je me remette dedans. Je sais que j’ai une cer­taine notoriété par rap­port à mes lives, et que les gens atten­dant de voir un bon con­cert. J’ai envie de les impres­sion­ner.

Tu n’as cela dit pas du tout été inac­t­if depuis la fin de Superdis­count. Une de tes dernières actu­al­ités est d’avoir fait un DJ-set devant les caméras de Cer­cle. C’était com­ment ?

C’était génial ! Cer­cle, c’est une super équipe, tout est tou­jours très bien organ­isé. Le dernier stream que j’avais fait avec eux a cumulé 500 000 vues. Donc je savais que je jouais pour un paquet de gens der­rière leurs écrans. C’est un peu stres­sant, mais c’est un for­mat intéres­sant : la majorité des gens qui vont m’écouter seront chez eux, ou en train de boss­er, en tout cas en train de faire autre chose. Mais je dois aus­si faire une presta­tion devant un pub­lic. Sauf que je ne peux pas jouer la même chose que dans un set clas­sique !

Com­ment ça ?

Les trois quarts du temps, je joue beau­coup des morceaux à moi qui ont bien marché. Pour Cer­cle, je ne peux pas vrai­ment pass­er mes tubes, parce qu’il faut quand même pro­pos­er de la nou­veauté. Dans un club ou un fes­ti­val, on s’en fout, je les joue, tout le monde s’éclate, le moment est éphémère. Quand tu écoutes plusieurs fois le mix, ça ne sert à rien, les gens con­nais­sent déjà ces titres. Là pour ce set Cer­cle, j’ai car­ré­ment choisi de ne jouer que mes pro­pres pro­duc­tions. Au départ, je fouil­lais dans mes morceaux un peu plus rares, que les DJs ne jouent pas trop. Et je me suis ren­du compte que j’avais plein de titres qui n’étaient jamais sor­tis, que je ne croy­ais pas ter­ri­ble au départ et qui finale­ment avaient peut-être quelque chose. Je les ai édités, et le set Cer­cle s’est retrou­vé com­posé de 40% d’inédits. Je ne savais pas vrai­ment com­ment ils allaient marcher sur le pub­lic qui avait fait le déplace­ment. Mais tout s’est plutôt bien passé.

Tu as égale­ment passé les deux titres de ta toute dernière sor­tie, After EP4, dévoilée ce ven­dre­di 15 juin… C’est la dernière de la série ?

Alors offi­cielle­ment oui, mais ce n’est pas du tout impos­si­ble que je con­tin­ue : j’aime bien le titre, j’aime bien la pochette car je peux y met­tre toutes les couleurs que je veux… Pourquoi pas faire une sai­son 2 !

Tu as donc sor­ti qua­tre maxi deux-titres, réu­nis à la fin sous la forme d’un cof­fret… Pourquoi ne pas avoir directe­ment fait un album ?

C’est vrai… Mais après la tournée Superdis­count, je voulais refaire des morceaux clubs. Cer­tains titres de Superdis­count peu­vent être joués en club bien sûr, mais il y avait quand même des for­mats “chan­son” dans cet album. J’avais besoin de me recon­necter avec les clubs. Ces titres-là réu­nis sur un disque, ça n’avait pas trop de sens, je trou­ve. Un album aujourd’hui, avec le stream­ing, il faut qu’il ait un sens en tant qu’album, à l’inverse d’un ensem­ble de tracks bal­ancés les uns après les autres. En plus, au moment où j’ai démar­ré la série, je n’avais pas encore les huit morceaux !

Il avait été ques­tion que tu fass­es une tournée des afters pour fêter cette série, et ça ne s’est jamais fait…

C’était trop com­pliqué. Je voulais effec­tive­ment faire une tournée de dates com­mençant à 8 heures du matin et se ter­mi­nant à midi. Le prob­lème est tout con : les salles dans lesquelles je peux aller, vu le nom­bre de gens qui se ren­dent à mes con­certs, sont plutôt grandes. Or c’est com­pliqué pour ces salles-là d’avoir leur per­son­nel présent sur des horaires du matin, vu qu’ils bossent déjà le same­di soir. Si une ou deux salles pou­vaient, il n’y en avait pas assez pour faire une tournée. Ou alors, il fal­lait que je joue dans des vrais lieux d’after, mais ça m’intéressait moins, je voulais sor­tir des salles habituelles d’after. J’étais hyper déçu que ça ne se soit pas mon­té, surtout pour des raisons logis­tiques !

Pourquoi être revenu aux morceaux clubs avec cette série ?

Superdis­count, c’était un album, qui pas­sait en radio, il fal­lait faire des clips, de la pro­mo, etc. C’est un tra­vail très intéres­sant en soi, mais j’avais envie de revenir à l’instantanéité de la musique de club, où tout va beau­coup plus vite. Et puis aus­si, en tant que DJ, je suis inspiré par dif­férents styles issus du club­bing. En ce moment, ou du moins au moment de la sor­tie du pre­mier After EP, c’était la house pro­gres­sive… Ce qui peut paraître un peu bizarre venant de moi ! (rires) Mais c’est ce que je mets dans mes mix­es de sai­son. Les trucs très house et funky sont devenus nuls, comme la g-house que je trou­vais super inspi­rante quand j’ai fait Superdis­count 3, car c’était frais… Des mecs ont trou­vé les recettes, se sont copiés entre eux indéfin­i­ment, ça m’intéressait un peu moins. Et j’ai fini par tomber sur ces morceaux de house pro­gres­sive, un peu émo dans l’âme, ce qui tech­nique­ment devrait me déplaire… Or j’ai trou­vé ça hyper bien ! Les morceaux d’After, pro­gres­sifs et avec beau­coup d’accords, sont pour moi dans cette veine-là.

La dernière fois que nous t’avons eu en inter­view, c’était dans le cadre d’une couv’ partagée avec Mia Hansen-Love, la réal­isatrice du film Eden. Tu as sen­ti qu’à la suite de ce film un nou­veau pub­lic s’intéressait à ta musique ?

Non, pas vrai­ment. En plus du film, il y a eu à cette péri­ode pas mal de doc­u­men­taires à pro­pos de la French Touch, c’était presque une date anniver­saire. Mais je ne pense pas que cer­tains soient venus pour la pre­mière fois à mes sets suite à ce nou­v­el engoue­ment pour la péri­ode, tout sim­ple­ment parce que j’ai beau avoir été un acteur impor­tant de cette scène-là à l’époque (Eti­enne de Cré­cy for­mait notam­ment avec Philippe Zdar le duo Motor­bass, ndr), ce que je fais aujourd’hui n’a rien à voir. Je ne joue pas de morceaux des années 90 dans mes mix­es, mon son s’en est con­sid­érable­ment éloigné. J’essaye de ne jamais être dans la nos­tal­gie, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse : je ne suis pas un “DJ de la French Touch”. Je préfère la musique élec­tron­ique d’aujourd’hui !

Comme la house pro­gres­sive emo ?

Oui un peu (rires). Mais cela dit, ce genre de house m’intéresse déjà moins, il y a eu une espèce d’engouement, les recettes sont con­nues, ça s’essouffle. Aujourd’hui, les tur­bines revi­en­nent à la mode, on revoit des soirées transe… Je pen­sais que c’était fini ça ! Je ne pour­rais pas aller jusque là, jusqu’au gab­ber, mais je trou­ve ça super que ça revi­enne, comme les tur­bines, ou même l’électro. J’ai eu une petite péri­ode où je ne trou­vais rien qui me plai­sait dans les nou­velles sor­ties, du coup je suis allé repêch­er des morceaux élec­tro de 2003–2004, dont les gens ne se sou­vi­en­nent pas, et ça marche hyper bien ! Alors la tech­no min­i­male, dite “d’autoroute”, car­tonne tou­jours encore : tu peux avoir un DJ qui jouera la même chose pen­dant 6 heures, ça sera la tête d’affiche. Mais les gens sont de plus en plus con­tents d’entendre des trucs un peu funs de temps en temps !

Eti­enne de Cré­cy sera (entre autres) en con­cert à la Phil­har­monie de Paris le 13 avril 2019. Plus d’infos ici

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