Crédit : Ahosera

Exclu : “Woman Training For A Republican Militia” de Maelstrom, extrait de son futur album inspiré par la guerre d’Espagne

La pater­nité (ou la mater­nité), la vie en tournée, un voy­age ou l’ac­tu­al­ité : les sources d’in­spi­ra­tion pour un album peu­vent être nom­breuses et var­iées. Mais quand on reçoit un long-format directe­ment — ou presque — inspiré de la Guerre d’Es­pagne, qui a eu lieu entre 1936 et 1939 et qui oppo­sait les Répub­li­cains de gauche aux nation­al­istes menés par Fran­co, for­cé­ment, ça intrigue. Et surtout quand le-dit album est signé Mael­strom, qui avec Louisah­hh est à la tête du pas­sion­nant label RAAR, l’un des creusets de l’ex­péri­men­ta­tion tech­no à la française. Her Emp­ty Eyes, atten­du sur RAAR pour le 19 mai, évoque ain­si l’his­toire imag­i­naire de Mari­na, une pho­tographe de guerre cou­vrant la péri­ode. Au fur et à mesure des titres, sur lesquels on dis­tingue par­fois des dia­logues en espag­nol, se des­sine la bande-son d’un roman à con­stru­ire soi-même, où peu­vent se crois­er Robert Capa et Ernest Hem­ing­way, des réfugiés fuyant vers la fron­tière française et des meurtres non élu­cidés. “Woman Train­ing For A Repub­li­can Mili­tia”, que l’on vous pro­pose d’é­couter en exclu­siv­ité plus bas, fait par­tie de cette his­toire mise en musique, et s’avère être un red­outable morceau tech­no. Pour imag­in­er tout ça, Maël­strom s’est lais­sé aller à une nou­velle méth­ode de com­po­si­tion : l’auto-hypnose. Afin de mieux com­pren­dre son proces­sus de créa­tion hyp­no­tisé — et, fatale­ment, hyp­no­ti­sant — et les raisons pour lesquelles il s’est tout à coup intéressé à cette péri­ode his­torique, on a posé quelques ques­tions au Nantais.

Cet album a été com­posé sous “auto-hypnose”… Que veux-tu dire par là ?

Cette méth­ode est con­nue depuis assez longtemps. Aujour­d’hui, elle est de plus en plus util­isée dans le domaine médi­cal. Des études ont été faites avec de la neuro-imagerie et les chercheurs se sont ren­du compte que ça avait un effet réel sur le cerveau et l’é­tat physique et biologique de la per­son­ne sous hyp­nose. C’est par­fois util­isé en réan­i­ma­tion et en anesthésie pour réduire les dos­es d’anesthésiques, notam­ment en chirurgie ambu­la­toire (opéra­tions qui ren­dent pos­si­ble la sor­tie du patient le jour même, ndlr). Donc ce n’est pas quelque chose d’é­sotérique, puisque c’est une méth­ode qui s’ap­puie sur des fonde­ments sci­en­tifiques de plus en plus solides.

L’usage que j’en fait, en tout cas pour la créa­tion de cet album, me donne plutôt les moyens d’être dans le moment présent, et d’ar­rêter de me pro­jeter dans le futur. J’in­tel­lec­tu­alise moins, et je suis plus dans l’in­stinc­tif. Dans le tra­vail artis­tique, pour beau­coup de per­son­nes en tout cas, se niche une cer­taine angoisse de la créa­tion, qui t’empêche finale­ment de tra­vailler. A trop con­cep­tu­alis­er et se pro­jeter, tu perds le con­tact avec ce que tu es en train de faire. Ma démarche avec l’auto-hypnose était d’es­say­er de retrou­ver ce contact-là au max­i­mum et d’être dans l’instantanéité, comme de l’im­pro­vi­sa­tion en quelque sorte.

Com­ment as-tu décou­vert cette méthode ?

Ça va faire super intel­lo, mais dans une émis­sion sur France Cul­ture, où deux sci­en­tifiques en par­laient dans le cadre de ce qui peut être dévelop­pé dans les hôpi­taux en anesthésie. J’ai trou­vé ça super intéres­sant, du coup j’ai trou­vé quelqu’un à Nantes, un psy­chi­a­tre qui pra­tique l’hyp­nose et j’y suis allé.

Et ça a été la révélation ?

Oui ! Avant, j’avais un rap­port dif­fi­cile et presque douloureux avec mon tra­vail, car j’é­tais très exigeant, je fai­sais 22 ver­sions d’un morceau avant d’en être à peu près sat­is­fait. Et ces séances d’hyp­nose ont fait que ça a com­plète­ment dis­paru. Je ne pense pas que j’au­rais pu faire l’al­bum sinon… Ou alors j’au­rais mis trois ans.

Il y a une dif­férence notable entre l’hyp­nose comme on l’imag­ine, en cab­i­net avec un psy­chi­a­tre, et l’auto-hypnose ?

La seule dif­férence, c’est que tu es tout seul. En cab­i­net, quelqu’un va être là pour te guider, en te par­lant. Mais, en tout cas selon ma pro­pre expéri­ence, une fois que tu as déjà emprun­té le chemin pour arriv­er à cet état d’hyp­nose, tu es plus ou moins capa­ble d’y retourn­er tout seul. C’est vrai­ment un état physique par­ti­c­uli­er : j’ai lu depuis que quand tu es dans un état d’hyp­nose, ton corps peut pro­duire de l’en­dor­phine, l’hor­mone du plaisir. Il n’y a pas de rit­uel par­ti­c­uli­er, ce n’est pas du shi­at­su ou autre, c’est plutôt un conditionnement.

Tu dis que cette méth­ode te per­met d’être plus spon­tané et de moins con­cep­tu­alis­er ta musique. Mais pour­tant c’est un album con­cept que tu as fait, avec une his­toire bien pré­cise racon­tée tout au long du disque…

Juste­ment, non, et c’est ça le para­doxe de cet album et la dif­fi­culté à l’ex­pli­quer. Ça a l’air d’être un con­cept, mais ça ne l’est pas. Cette his­toire est sim­ple­ment arrivée. Avec l’hyp­nose, j’é­tais dans un état de grande porosité par rap­port au reste de ma vie, et il se trou­ve qu’au moment où j’é­tais en train de boss­er sur l’al­bum, je lisais beau­coup de bouquins sur ce sujet-là, en pas­sant d’un livre à un autre. Et il s’est trou­vé que les morceaux que je com­po­sais cor­re­spondaient à une his­toire que j’avais lue ou une pho­to que j’avais vue. A aucun moment je me suis dit “tiens, je vais faire un album con­cept et ça va par­ler de la guerre d’Es­pagne”. Par exem­ple, “Woman Train­ing For A Repub­li­can Mili­tia” (à écouter en exclu­siv­ité ci-dessus, ndlr) cor­re­spond à une pho­to de Ger­da Taro, qui était la com­pagne de Capa, la pre­mière femme pho­tographe reporter de guerre et qui a cou­vert la guerre d’Es­pagne. J’avais fait le morceau, et je l’ai lais­sé de côté quelques temps. Puis je suis tombé sur cette pho­to dans un bouquin, qui m’a rap­pelée le titre en ques­tion – et du coup je l’ai un peu retra­vail­lé avec cette pho­to en tête, et voilà ! Ça a été assez simul­tané donc.

Woman train­ing for a Repub­li­can mili­tia”, Ger­da Taro, pho­to prise sur une plage de Barcelone, août 1936.

Tu as tou­jours réus­si à faire le lien entre les sons et les visuels comme ça ? Tech­nique­ment, il s’ag­it de synesthésie…

Non, ça n’a pas tou­jours été le cas. Mais je pense que l’é­tat d’e­sprit dans lequel j’é­tais en écrivant l’al­bum m’a per­mis de le faire plus claire­ment. J’ai tou­jours con­nec­té ma musique avec la lit­téra­ture parce que je lis énor­mé­ment. Mais c’est la pre­mière fois que ça a été aus­si évident.

Et pourquoi la guerre d’Espagne ?

Je suis tombé sur un livre de Javier Cer­cas, Les Sol­dats de Salamine, et qui très de ce sujet d’un point de vue con­tem­po­rain. Je suis par­ti de ce bouquin, et comme sou­vent je suis tombé dans un tun­nel de livre sur ce sujet-là, j’en ai dévoré plein ! Et puis je ne vais pas faire d’analo­gie trop directe avec ce qu’il se passe aujour­d’hui, mais la guerre civile, les réfugiés, l’at­ti­tude de la France… Évidem­ment cela résonne avec l’ac­tu­al­ité et cela m’a touché, même si l’idée n’é­tait pas de faire un album métaphorique, péd­a­gogique ou militant.

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