Faut‐il vraiment avoir beaucoup de fans Facebook pour faire carrière dans la musique ?

40 000 per­son­nes ont liké leur page Face­book, et pour leur pre­mière tournée en Europe, nom­breux sont les fans de Threatin à se déclar­er intéressés par l’événement créé sur le réseau social à la date du 1er novem­bre, soir de leur con­cert à l’Underworld de Lon­dres. Mais comme pour une mau­vaise soirée d’anniversaire, les chiffres annon­cés sur Face­book ne vont pas cor­re­spon­dre à la réal­ité. Le groupe de hard rock améri­cain ne se pro­duira que devant trois per­son­nes, avant que la tournée du groupe ne soit inter­rompue quelques jours plus tard quand éclate la vérité : les fans de Threatin n’existent pas.

Les 100 per­son­nes qui ont suivi la page de l’événement (et toutes les autres pages d’événement de leur tournée) sont toutes local­isées au Brésil”, révèle l’Exchange de Bris­tol, où Threatin s’est pro­duit le mar­di suiv­ant sous les seuls yeux du groupe assur­ant la pre­mière par­tie. La supercherie éclate. Ni le label du groupe, ni son tourneur n’existent, le leader du groupe Jered Threatin entre­tenant un faux site inter­net avec de faux artistes pour ces deux struc­tures fac­tices qui lui per­me­t­tent de démarcher des salles. Quant aux 40 000 likes sur la page Face­book du groupe, ain­si que le plus d’un mil­lion de vues de leur clip sur YouTube, Jered Threatin s’est con­tenté de les acheter.

C’est d’ailleurs sur cette dernière par­tie de l’histoire que se sont focal­isés les réc­its médi­a­tiques autour du groupe, qui n’a pas pu ter­min­er sa tournée après être devenu la risée des réseaux soci­aux quand les vidéos de leurs con­certs dans des salles vides ont com­mencé à cir­culer. Threatin aurait berné les pro­gram­ma­teurs des salles d’Angleterre avec son impor­tant nom­bre de likes sur Face­book. “N’importe qui peut louer une salle pour per­dre de l’argent avec ce qu’il veut, s’il en a les moyens”, nous explique pour­tant par mail Patrice, de l’Underworld de Lon­dres, qui n’a en réal­ité jamais pro­gram­mé le groupe. “Nous avons sim­ple­ment loué le site à Stage Right Book­ings (le faux tourneur de Threatin, NDLR) qui a payé pour son pro­pre show. Lorsque nous louons un site, cela ne fait aucune dif­férence pour nous que le pro­mo­teur ait un groupe à suc­cès à pro­mou­voir ou non”.

Il en va de même pour la date parisi­enne prévue sur la tournée du groupe, qui devait avoir lieu le 13 novem­bre au Klub. “Générale­ment nous louons plutôt à des groupes locaux, nous détaille Jes­si­ca, pro­gram­ma­trice au Klub. Quand un groupe qu’on ne con­naît pas vient nous voir et assure qu’il rem­plit 200 per­son­nes, on peut lui pro­pos­er de louer la salle et de se débrouiller car on ne peut pas pren­dre à chaque fois le risque financier. Ce qui était bizarre avec Threatin, c’est qu’ils venaient de loin”. Dans cette trans­ac­tion, aucune notion de pop­u­lar­ité en ligne n’entre en compte. Jered Threatin s’est pour­tant don­né la peine de con­stituer à ses frais (pour 40 000 likes, entre 600 et 750 euros, et env­i­ron 300 euros par mois pour que ces faux pro­fils réagis­sent aux posts) cette fausse fan base. Car Face­book a bien pris une place impor­tante dans les oppor­tu­nités qui s’offrent aujourd’hui aux artistes émer­gents, et l’image qu’ils ren­voient.

Pub­lic en folie devant Threatin. Et un seau.

Facebook, le nouveau CV

Valentin, du groupe lyon­nais Luje, décrit avant tout Face­book comme la prin­ci­pale plate­forme de con­nex­ion entre un groupe et un pro­gram­ma­teur. “Sou­vent, les pro­gram­ma­teurs nous bookent en pas­sant par un mes­sage privé sur notre page Face­book, et on vient plus facile­ment nous voir au fur et à mesure que notre page grandit”. Dans la discogra­phie de Peine Per­due, Face­book a même eu une impor­tance plus grande encore puisque Stéphane, mem­bre du groupe, explique même n’avoir jamais eu à démarcher aucun label. “Tous les dis­ques qu’on a faits, et on en est à notre six­ième, ça a tou­jours été des propo­si­tions qu’on nous a faites via notre page Face­book”. Pour Valentin cepen­dant, “Face­book est aus­si à dou­ble tran­chant”. En effet, le bat­teur s’inquiète du fait que “cer­taines salles parisi­ennes puis­sent se dirent que ça ne vaut pas le coup” de les pro­gram­mer “parce qu’on n’a pas 1000 likes”.

Face­book est le nou­veau CV, affirme quant à lui Stu­dent Kay. Quand les pro­fes­sion­nels tapent ton nom pour te con­naître, ils tombent immé­di­ate­ment sur ton Face­book”. Aus­si la présen­ta­tion se doit d’être soignée. Sur sa page, qui compte un peu plus de 1000 likes, le rappeur tra­vaille chaque post avec une for­mule récur­rente à l’adresse de ses fans et une charte graphique qui rend son con­tenu facile­ment iden­ti­fi­able. “On poste beau­coup de vidéos et de live pour met­tre en avant la musique qu’on pro­duit sur scène, ou des pho­tos qu’on prend avec des pho­tographes”. Le rap est aujourd’hui le genre musi­cal dans lequel le visuel est le plus impor­tant, et Face­book est devenu pour les artistes un book à présen­ter, au pub­lic comme aux pro­gram­ma­teurs.

Ce qui est impor­tant pour moi, c’est de mesur­er l’investissement des artistes dans leur pro­jet”, racon­te Toni, pro­gram­ma­teur de l’Alimentation Générale. “J’ai besoin de sen­tir qu’il y a de l’investissement dans un univers, avec un visuel bien pro­duit, de belles images, un beau clip”. Cet investisse­ment, Danièle, pro­gram­ma­trice au FGO‐Barbara, con­firme qu’il se mesure égale­ment sur Face­book. “Un groupe qui n’est pas investi sur les réseaux soci­aux, ça révèle qu’il est un peu décon­nec­té de ce qu’il faut aujourd’hui pour pou­voir se faire repér­er. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’est pas intéres­sant. Ça va racon­ter com­ment ces groupes vont com­mu­ni­quer sur leurs dates de con­cert. Parce que pro­gram­mer un groupe émer­gent dans une salle vide, ça n’a d’intérêt pour per­son­ne”. Mais tous deux pla­cent bien sûr le critère artis­tique au‐dessus de tous les autres quand il s’agit de pro­gram­mer ou non un groupe dans leur salle.

Une plus grande communauté pour de plus grandes opportunités

Bat­teur dans les groupes Whist et Deep Mer­ries sur la scène lyon­naise, Théo sait qu’une belle page Face­book n’est pas suff­isante pour trou­ver des dates où se pro­duire. Mais il con­state qu’avec la pro­gres­sion de celle de Whist, le groupe est de plus en plus con­tac­té par des pro­gram­ma­teurs. “On s’est ren­du compte qu’avec une façade comme ça, au‐delà des démarch­es que nous faisons pour trou­ver des dates, c’est nous qui nous faisons con­tac­ter. On a pu jouer au Long Live Fes­ti­val à Lyon parce qu’Anthony Cham­bon d’Alternative Live nous avait déjà fait jouer sur une date, et a vu qu’on avait pris de l’ampleur. Et on n’en reve­nait pas”. Alors que Whist pense prin­ci­pale­ment ses pub­li­ca­tions en direc­tion de ses fans, leur com­mu­nauté gran­dis­sante en ligne leur offre de nou­velles oppor­tu­nités sur scène. “Les deux autres gars de Deep Mer­ries sont plus vieux que moi, ont plus d’expériences et savent com­ment aller chercher des dates. Ils se bougent peut‐être dix fois plus que ce qu’on fait dans Whist, mais au final on a plus de dates avec Whist, parce que je pense qu’on se présente un peu mieux et que les pro­fes­sion­nels du milieu ont une meilleure pre­mière impres­sion”.

Pour Toni, les réseaux soci­aux ser­vent surtout à ren­forcer ou atténuer la pre­mière impres­sion faite à l’écoute. “On peut se dire d’un groupe qui a de gros chiffres sur Face­book qu’il y aura du coup un peu de monde à son con­cert. Mais il m’arrive aus­si sou­vent le con­traire. Un groupe qui nous con­tacte, avec des liens vers YouTube ou Sound­cloud, et on voit que les morceaux ne sont en ligne que depuis quelques heures alors on a ten­dance à être plus méfi­ant”. Mais le pro­gram­ma­teur explique égale­ment que tous les gen­res musi­caux ne sont pas égaux devant cette règle. Son homo­logue Danièle abonde dans le même sens : “Il y a des styles musi­caux où les artistes sont plus con­cen­trés sur la musique, comme le jazz. Alors que dans la pop, les groupes sont un peu plus sur les réseaux soci­aux et dans le tra­vail du visuel”.

C’est pour cela que Jes­si­ca, pro­gram­ma­trice du Klub, tem­père aus­si de son côté l’influence que peu­vent avoir les réseaux soci­aux dans la déci­sion de pro­gram­mer ou non un groupe. Elle qui ne s’occupe que du met­al a dévelop­pé une con­nais­sance pointue de la scène. “Pour pro­gram­mer, il faut savoir ce qui se passe dans le milieu et con­naître les groupes. On est cen­sé pou­voir éval­uer quel groupe fera com­bi­en de per­son­nes sur Paris, et on n’a pas à regarder les Face­book”. Un regard pointu sur telle ou telle scène que cer­tains pro­gram­ma­teurs peu­vent aus­si appli­quer à Face­book, selon Stéphane du groupe Peine Per­due. “Dans des milieux spé­cial­isés, les gens vont plutôt regarder quel type de fol­low­ers vous avez pour voir s’ils sont dans la com­mu­nauté musi­cale qui les intéresse. Le genre de fol­low­ers devient plus impor­tant que le nom­bre. Parce que ce sont des gens qui sont très fidèles, qui achè­tent des places de con­cert et des dis­ques. C’est une autre qual­ité de suivi”.

Et c’est finale­ment cette qual­ité de suivi qui a fait défaut à Threatin. Dif­fi­cile en effet d’attendre d’un faux fan acheté sur inter­net qu’il four­nisse plus que des likes et des com­men­taires. Quant à la mau­vaise pub­lic­ité qu’ils se sont offert en novem­bre dernier, dif­fi­cile encore de dire si elle leur a vrai­ment été prof­itable. Leurs sta­tis­tiques sur les dif­férents sites de stream­ing ont aug­men­té pour touch­er env­i­ron une dizaine de mil­liers de per­son­nes, et Jes­si­ca affirme qu’il est “dom­mage” que le con­cert du groupe n’ait finale­ment pas eu lieux à Paris, tant le buzz a attisé la curiosité des gens. Mais cet essor d’écoutes en stream­ing n’a pas duré plus d’une semaine, et le groupe n’existe aujourd’hui plus depuis que les musi­ciens ont appris la supercherie. Jered Threatin aurait peut‐être donc mieux fait d’investir tout ce temps et cet argent dans une vraie cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion autour de sa musique. Car si les chiffres comptent, ils ne peu­vent être basés sur du vide.

Non.

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