FEQ 2023 - © Philippe Ruel

Festival d’été de Québec : pass pour tous et chaleur des coeurs

Onze jours de fes­ti­val pour tout autant de têtes d’affiche –et quand on dit tête d’affiche, on par­le d’artistes de la trempe de Lana Del Rey, Green Day, The Smile (l’un des side-projects de Thom Yorke, le chanteur de Radio­head), Cypress Hill ou Imag­ine Drag­ons. On anticipe déjà le prix mirobolant de l’aventure. Ou pas ! Imag­inez un pass unique à 140 dol­lars cana­di­ens (soit 95 euros) pou­vant se refiler entre copains en fonc­tion des goûts et disponi­bil­ités de cha­cun. C’est la for­mule mag­ique du Fes­ti­val d’Eté de Québec (FEQ). Récit. 

C’est un fait, et on vous en par­lait dans notre numéro 155, le busi­ness des fes­ti­vals est plus con­cur­ren­tiel que jamais. Les têtes d’affiche s’arrachent à coups de mil­lions d’euros, les coûts de pro­duc­tion ont dra­ma­tique­ment aug­men­té, et l’escalade s’est accélérée suite au Covid. On pour­rait dis­sert­er longtemps sur l’ineptie de cette course aux head­lin­ers grasse­ment payés. Mais il n’empêche que quand arrivent les beaux jours et les virées entre copains, nom­breux sont ceux qui ont envie de voir des gros noms sans se pren­dre la tête, une bière plus ou moins fraîche à la main, sans non plus devoir ven­dre un rein –à défaut de sauve­g­arder son foie. Alors oui, depuis la France, ça fait une petite trotte pour y aller. Mais la solu­tion pour con­cili­er tout ça se situe peut-être à Québec.

Le Fes­ti­val d’Eté de Québec a en effet la par­tic­u­lar­ité de pro­pos­er un bil­let à 140 dol­lars cou­vrant l’entièreté de l’événement de onze jours, sous la forme d’un bracelet main­tenu par une petite per­le qui peut se desser­rer. Fini les con­tor­sions du poignet pour ten­ter d’enlever un bracelet trop ser­ré et le fil­er à un pote qui s’y est pris trop tard pour chop­er sa place –entre­prise tout à fait illé­gale par chez-nous, mais tout le monde a déjà essayé, on ne vous jet­tera pas la pierre. Non, le pass du Fes­ti­val d’Eté de Québec est très offi­cielle­ment ces­si­ble. En même temps, en jetant un coup d’œil à la pro­gram­ma­tion, cela sem­blait évi­dent : rares sont les gens à la fois fans de Pit­bull et de Robert Charlebois. Pour­tant, seules 24 heures séparaient leurs con­certs gar­gantuesques devant les 90 000 per­son­nes réu­nies aux Plaines d’Abraham, immense parc de Québec. Pub­lic dif­férent, mais mêmes bracelets.

 

Joli mélange des genres

Au-delà de l’intérêt pure­ment pra­tique et pécu­nier de l’affaire, cette poli­tique a un effet inat­ten­du : un pub­lic à la fois curieux et impliqué. Car deux solu­tions : soit il sait exacte­ment pourquoi il est là, en bon fan de la pre­mière heure (on a vu des gens déguisés en Pit­bull, faux crânes chauves inclus, ou des fans hard­core de Lana del Rey chan­tant “Video Games“ dans les rues de la ville plusieurs heures avant le coup d’envoi du con­cert), soit son voisin avait aqua-poney ce soir-là et lui a refilé une place, comme ça, pour pas gâch­er. Le point com­mun de ces deux publics ? Ils sont con­tents d’être là. Ça peut paraître bateau, dit comme ça. Mais l’ambiance du FEQ a sincère­ment quelque chose de par­ti­c­uli­er, d’unique, avec un pub­lic motivé, souri­ant, poli, socia­ble. À moins que ça soit un truc de Québé­cois. Les habitués de la Belle Province le savent : on se sent bien, safe et accueil­li, quand on passe quelques jours à Québec. Alors imag­inez le résul­tat quand toute la ville vibre au gré d’une affiche maousse.

 

Green Day

Green Day — © Sébastien Dion

 

De nos aven­tures nap­pées de sirop d’érable, on retien­dra donc ce sys­tème ingénieux et fair-play de pass, l’ambiance chaleureuse, mais aus­si qua­tre con­certs qui res­teront gravés bien longtemps dans nos cervelles de mau­dits français –en plus de men­tions spé­ciales à la pop en français de Lysan­dre et au charis­ma­tique Jonathan Roy. Com­mençons par le plus improb­a­ble pour les habitués de Tsu­gi. Car c’est la pre­mière fois (et sûre­ment la dernière) que vous lirez quelque chose à pro­pos de Green Day ici. Et pour­tant : assis­ter à un con­cert de ces éter­nels ados à cra­vate, c’est faire l’expérience d’un punk-rock teenag­er et de quelques accents ska (oui oui, promis, grâce à un saxo taquin) absol­u­ment jouis­sifs. Dès le pre­mier morceau de la setlist, “Amer­i­can Idiot“, le ton est don­né. Les Améri­cains vont jouer les tubes, tous les tubes, ultra-généreux, en sueur dès le deux­ième titre mais dans une forme olympique, loin des vidéos pathé­tiques pub­liées il y a une dizaine d’années mon­trant le chanteur ivre mort sur scène. Impres­sion­nant, drôle, jouant avec le pub­lic comme 90 000 mar­i­on­nettes, Bil­lie Joe Arm­strong a même fait mon­ter une fes­ti­val­ière sur scène pour une petite jam sur gui­tare (qu’elle a pu garder ensuite, en pleurs). N’en déplaise aux snobs : c’est l’un des meilleurs shows dits “de stade“ qu’on a pu voir ces dernières années. Et enten­dre autant de dizaines de mil­liers de per­son­nes hurler à l’unisson, ça fait quelque chose. Voilà, pre­mière et dernière fois sur Tsu­gi certes, mais : Green Day en live, c’est de la balle. 

 

Shows à l’américaine et scènes intimistes

Autre ambiance, autre jauge : sur la petite scène Hydro-Québec, plan­tée devant le Par­lement et en accès gra­tu­it, le FEQ a pu décou­vrir Del­grès. La for­mule est, à notre con­nais­sance, unique : inspi­ra­tions blues venues de Louisiane sur paroles en créole et dis­cours mil­i­tant fustigeant l’esclavage mod­erne –le nom de ce trio est un hom­mage à Louis

Delgres

© Philippe Ruel

Del­grès, l’homme qui s’est opposé au retour de l’esclavage dans les Antilles sous Napoléon. Quelques hip­pies de la ville se sont don­né rendez-vous, il y a pas mal de Birken­stock au mètre car­ré, et ça danse, toutes généra­tions con­fon­dues. Un cock­tail à décou­vrir dès que vous en aurez l’occasion, ce blues dansant et trop­i­cal, entre gui­tare, chant, cor, bat­terie et per­cus­sions, ayant le charme si pré­cieux des propo­si­tions sin­gulières. 

Rien à voir à nou­veau, mais c’était l’un des événe­ments de ces onze jours de fête : fraîche­ment débar­quée de sa date à l’Olympia à Paris, la reine Lana Del Rey est venue jouer presque à domi­cile, elle qui a gran­di dans le Ver­mont, l’Etat améri­cain voisin (“quand on arrive à l’aéroport, on a l’impression de sen­tir la forêt à tra­vers les murs. Ça me rap­pelle la mai­son, à trois heures et demie de route d’ici… Mer­ci pour ça“). Peut-être que toute la beauté de ce con­cert s’est jouée dès les pre­mières sec­on­des : Lana arrive sur scène, en robe à den­telle, sorte de Dame blanche glam­our d’un Hol­ly­wood déchu, les lumières s’allument, et l’espace d’une nanosec­onde, on voit l’angoisse dans ses yeux retrans­mis sur écran géant. 90 000 per­son­nes sont devant elle, et au milieu de danseuses ultra con­fi­antes et sexy, elle sem­ble per­due, seule par­mi tant de monde, éclairée mais cher­chant l’ombre. Vite, bien sûr, son regard bardé de faux cils rede­vient pro­fes­sion­nel. Mais c’est cette fragilité, ce soupçon de nor­mal­ité au cœur d’un show à l’américaine, qui la ren­dent si dif­férente des autres pop-stars. Et c’est pro­fondé­ment touchant, surtout dans les instants les plus épurés de sa setlist le duo avec son pianiste sur “Can­dy Neck­lace“ et, bien sûr, “Video Games“, tou­jours aus­si belle. “Je n’arrive pas à croire le nom­bre de gens qu’il y a ici. C’est nor­mal pour vous ?“. Non, pas trop, on l’avoue. C’est ras­sur­ant de voir que le ver­tige de cette grande foule con­t­a­mine aus­si ce côté-là de la scène. Plus tard, au gré d’un change­ment de cos­tume hasardeux, une éti­quette rose fluo indi­quant “inside“ restera col­lée à sa robe. Imprévu. Ensuite, une coif­feuse vient lui recrêper le chignon en direct. Prévu. À la suite d’un bain de foule, elle s’écorche le genou. Imprévu. Qu’il s’agisse de mis­es en scène ou de réels aléas, Lana Del Rey est humaine. La preuve, elle saigne. Ecorchée, littéralement.

The Smile Québec

The Smile — © Philippe Ruel

Enfin, The Smile. Peut-être la tête d’affiche la plus Tsu­gi-com­pat­i­ble de cette pro­gram­ma­tion 2023, puisqu’il s’agit du pro­jet de Thom Yorke et John­ny Green­wood de Radio­head en col­lab­o­ra­tion avec Tom Skin­ner, bat­teur du quar­tet jazz Sons of Kemet. Plus psy­ché, plus jazz, plus per­ché que Radio­head, The Smile donne tout de même la sen­sa­tion d’être à la mai­son, que l’on con­naisse ou non les morceaux de leur album A Light For Attract­ing Atten­tion (en même temps, c’est Nigel Godrich, pro­duc­teur fétiche de Radio­head, qui a tra­vail­lé sur le disque). Un con­cert hors du temps, accueil­li par un pub­lic silen­cieux quand il fal­lait, à fond le reste du temps, pour une grande messe rock, jazz, afrobeat, post-punk, face à un Thom Yorke ondu­lant sur sa basse ou son piano. Fris­sons, tout du long. 

C’est ça la force du FEQ : être capa­ble d’aligner d’énormes shows à l’américaine sur l’immense scène Bell tout en préser­vant des moments intimes et pleins d’émotions sur les plus petites Loto-Québec et Hydro-Québec. Con­cili­er fes­ti­val pop­u­laire et excel­lent accueil du pub­lic, défense de la fran­coph­o­nie et groupes anglo­phones mythiques. Une machine de guerre, qui peut repro­gram­mer, en l’espace d’une nuit, le con­cert à 90 000 âmes des Cow­boy Fringants annulé pour cause d’orage, tout en sem­blant être un fes­ti­val famil­ial et d’habitués. De grands écarts pour un grand festival.

» Pour en savoir davan­tage sur le Fes­ti­val d’Eté de Québec, retrou­vez prochaine­ment notre inter­view d’Arnaud Cordier, l’un des pro­gram­ma­teurs du festival.