Fête de la musique à l’Elysée : le line‐up de la discorde

Je vais ramen­er ma com­mu­nauté noire et homo au cœur du sys­tème” : Kid­dy Smile donne le ton pour sa per­for­mance de ce soir à l’Elysée. Large­ment com­men­té sur les réseaux, l’hommage de la Nation à la cul­ture élec­tro con­coc­té par Busy P devrait fray­er son chemin entre dance­floor et con­tes­ta­tion. Enquête.

Si on com­mence à se fâch­er à pro­pos de la fête de la musique, c’est grave !”. Pedro Win­ter n’a pas envie de s’énerver. Il a eu une longue journée : “Ça fait deux jours que mon télé­phone n’arrête pas de son­ner”, résume‐t‐il pen­dant que son chat fait ses griffes sur son bras. Depuis que l’État lui a con­fié la pro­gram­ma­tion de la fête de la musique 2018 dans le palais de l’Élysée, le patron du label Ed Banger s’est trans­for­mé en qua­si haut‐fonctionnaire : “Les gens me deman­dent des accrédi­ta­tions, comme si je tra­vail­lais pour Macron”. Il se marre. Il faut dire que l’événement intrigue : ce jeu­di 21 juin 2018, les jardins de l’Elysée accueilleront un “line‐up” – terme repris offi­cielle­ment sur Twit­ter par Sibeth Ndi­aye, chargée des rela­tions presse de la Prési­dence – ori­en­té élec­tro : Busy P et Kavin­sky seront rejoint par le (plus si) jeune Cezaire du label Roche musique. Surtout, le cou­ple prési­den­tiel assis­tera aux DJ sets de Chloé et de Kid­dy Smile, ce dernier étant engagé dans les luttes LGBTI et dans le mou­ve­ment queer.

A l’électro la patrie reconnaissante

L’annonce de l’événement s’est faite same­di. Les deux milles places gra­tu­ites ont été réservées en quelques heures. Et presque aus­si rapi­de­ment, la petite récep­tion a fait l’objet d’un débat. Le cli­mat social ten­du et les choix poli­tiques du gou­verne­ment ne don­nent pas envie de danser à tout le monde au sein de la grande famille de l’électro français. “C’est un gros sym­bole l’Elysée”, con­cède l’ancien man­ag­er des Daft. “Ça va faire 25 ans que je défends la musique élec­tron­ique, alors la faire entr­er dans l’enceinte du palais prési­den­tiel, c’est une forme de con­sécra­tion”.
Il est déjà arrivé que des artistes pop s’invitent dans les jardins du Prési­dent. Pour Véronique San­son, c’était sous Jacques Chirac en 2000. En homme de goût, François Mit­terand y avait invité Julien Clerc en 1994. A cette époque, la musique élec­tro était can­ton­née aux raves, aux squats et aux clubs gays des grandes villes. “Aujourd’hui encore, c’est une musique qui effraie. Le grand pub­lic com­prend mal ce que nous faisons”, affirme Busy P qui espère touch­er un pub­lic large lors de l’événement.

Convergence des luttes

De l’eau a coulé sous les ponts depuis les années 1990, mais la musique élec­tron­ique représente tou­jours une bonne part de l’underground français. C’est sans doute cette dimen­sion de contre‐culture orig­inelle qui motive les cri­tiques à pro­pos de l’événement. En off, beau­coup de DJs regret­tent que Busy P et son line up aient accep­té de jouer dans la mai­son de Jupiter. Les réformes du statut des cheminots, les déc­la­ra­tions du Prési­dent sur le “pognon de dingue” dépen­sé dans les aides sociales et surtout la poli­tique migra­toire, autant de points qui ne passent pas dans cer­tains milieux alter­nat­ifs. De son côté, Fany Cor­ral, respon­s­able du fes­ti­val LGBTI Loud & Proud, craint le coup poli­tique : “que l’Elysée invite Chloé et Kid­dy Smile à jouer, c’est très bien. Mais pour moi, ça reste de la com­mu­ni­ca­tion. Ce que j’attends de mon Prési­dent, c’est qu’il garan­tisse l’égalité des droits. Depuis qu’il a été élu il a surtout ten­du la main à la manif pour tous en dis­ant que cer­taines per­son­nes avaient été humil­iées par la loi Taubi­ra. Il a aus­si ten­du la main aux Évêques de France en dis­ant que les rela­tions Église état avaient été abîmées et qu’il fal­lait les restau­r­er. À aucun moment il n’a ten­du la main aux LGBTI. Pour Christophe Vix‐Gras, patron du Rosa Bon­heur et mem­bre du Col­lec­tif Action Nuit, la polémique n’a pas lieu d’être : “Il ne faut pas con­fon­dre tous les com­bats”, prévient‐il. “L’Elysée, c’est surtout le sym­bole de la République et cet événe­ment est avant tout fait pour rassem­bler les Français”. Pas ques­tion pour lui de boy­cotter l’événement : “ces DJs ont été con­viés à jouer par un Prési­dent de la République élu, c’est for­cé­ment un hon­neur”.

Con­tac­tée, l’Élysée nie toute récupéra­tion poli­tique de l’événement : “l’électro est un style qui fait ray­on­ner la France dans le Monde. Nous souhaitons que cet événe­ment soit cul­turel et fes­tif”. Il n’est pas cer­tain que les com­mu­ni­cants du Prési­dent soient tout à fait au courant de ce que leur con­cocte Kid­dy Smile. L’artiste House, fig­ure de proue du Vogu­ing et ouverte­ment queer compte bien prof­iter de l’occasion pour faire pass­er un mes­sage à Emmanuel Macron. “La poli­tique migra­toire menée par ce gou­ver­nent me répugne. Si cette loi ‘’Asile et immi­gra­tion’’ avait été adop­tée avant ma nais­sance, moi, enfant d’immigré noir et homo, je n’existerais pas.” Alors, plutôt que de boy­cotter l’événement, le Parisien compte s’en servir comme tri­bune : “Je compte ramen­er avec moi mes danseurs LGBTI de couleur, je vais faire danser ma com­mu­nauté au cœur même du sys­tème”. L’artiste pro­posera un DJ set : “Ce for­mat me per­me­t­tra de délivr­er mon mes­sage. J’aurais refusé de faire un live”. Et pas ques­tion que le Prési­dent récupère à son compte la per­for­mance : “J’ai accep­té parce que je con­sid­ère qu’il faut se par­ler. J’ai une carte à jouer et ma per­for­mance n’a rien à voir avec La république en Marche”.

Le cachet de chaque artiste s’élève à 1500 euros. “On voulait jouer gra­tu­ite­ment mais l’Élysée a tenu à ce que l’on soit payés”, révèle Pédro Win­ter. L’argent sera rever­sé au Sec­ours Pop­u­laire, à l’exception du cachet de Kid­dy Smile : “J’ai décidé de revers­er mon cachet à une asso­ci­a­tion qui vient en aide aux migrants. C’est le min­i­mum que je puisse faire”. A quelques heures de l’événement, Busy P sourit : “Ça me plait de faire dia­loguer toutes ces cul­tures. On va quand même faire venir des danseurs de vogu­ing chez le Prési­dent quoi !”. Ouver­ture des portes à 20h.

Maxime Jacob

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