Fight Club : le nouveau Tricky, pour ou contre ?

par Tsugi

Un album, deux avis. Aujour­d’hui sur le ring, le dernier album de Tricky, Fall To Pieces. Fight ! Arti­cle pub­lié dans le Tsu­gi 133 : quel futur pour le monde de la nuit ?, disponible en kiosque et en ligne.

Après avoir sor­ti en seule­ment qua­tre petites années, entre 1995 et 1999, des albums de la trempe de Max­in­quaye, Pre-Millenium Ten­sion, Angels With Dirty Faces et Jux­ta­pose, Adri­an Thaws alias Tricky aurait pu s’arrêter là et s’effacer en se bâtis­sant ain­si un mythe. Per­son­ne ne lui en aurait voulu. Mais non, l’ancien com­pagnon de route des débuts de Mas­sive Attack, inven­teur d’un trip-hop cré­pus­cu­laire, pois­seux et sexy, n’a jamais cessé de s’agiter. Avec une inspi­ra­tion très fluc­tu­ante, il a tou­jours pub­lié à inter­valles réguliers des albums sou­vent dis­pens­ables, par­fois très her­mé­tiques. Trop de THC embrume le cerveau, c’est bien con­nu. Mais il peut y avoir de bons crus. Tel ce qua­torz­ième disque, enreg­istré dans son antre/studio berli­nois. Une œuvre courte (les onze titres dépassent rarement cha­cun les trois min­utes) qui hon­ore sa nou­velle muse Mar­ta Zlakows­ka, embauchée au pied levé sur sa dernière tournée européenne. Elle porte lit­térale­ment Fall To Pieces avec une trou­ble sen­si­bil­ité et une grâce irréelle, marchant ain­si par­faite­ment dans les traces de ses prédécesseures Mar­ti­na Topley-Bird ou Francesca Bel­monte. Le natif de Bris­tol se fait lui dis­cret vocale­ment, en pous­sant quelques bor­bo­rygmes ici ou là, préférant se con­sacr­er à con­stru­ire un écrin somptueux à sa nou­velle héroïne, impul­sant un blues élec­tron­ique lan­goureux et surtout acces­si­ble, qu’il aime juste­ment décrire comme étant sa ver­sion de la pop music. Sans grand espoir non plus de le voir au som­met des charts, il ne faudrait peut-être pas rêver. Même si le groove house indo­lent de « Fall Please » ou la bal­lade déglin­guée « Run­ning Off » méri­tent assuré­ment de décrocher la tim­bale. Quand arrive la con­clu­sion décharnée « Viet­nam », on regrette déjà que ce soit fini. Tou­jours un bon signe.

Patrice Bar­dot

 

La brièveté d’un disque est tou­jours appré­cia­ble quand les sec­on­des sem­blent dur­er des min­utes, et les min­utes des heures. Car effec­tive­ment, Tricky aurait pu (dû ?) s’arrêter à l’aube des années 2000, après ses qua­tre pre­miers albums pois­seux. Non pas que le son de la mou­ette cacochyme heurte nos oreilles (on a enten­du bien pire), mais qua­torze albums à râler, souf­fler, gron­der, mau­gréer, rognon­ner ou encore ron­chon­ner der­rière un micro, c’est tout de même maron­ner au-delà du raisonnable. Tricky ne sera jamais une pop star, ne rem­pli­ra jamais les stades, ne déchaîn­era les pas­sions… à l’inverse de ses anciens com­pars­es de Mas­sive Attack. Cinq albums au comp­teur, des appari­tions spo­radiques et une occu­pa­tion de l’espace médi­a­tique diamé­trale­ment opposée de celles d’Adrian Thaws. Un même point de départ, mais deux salles, deux ambiances. Fall To Pieces donc. Tomber en morceaux. Sous ce titre clair­voy­ant, notre héraut bris­tolien, que la vie a bien trop mal­mené, s’efface der­rière une cer­taine Mar­ta Zlakows­ka, énième avatar de la « chanteuse trip-hop » comme en trou­vait au kilo­mètre à la fin des années 90. Mono, Mulu, Sneak­er Pimps, Emil­iana Tor­ri­ni, Poe… Si l’un de ces noms résonne au fond de votre cerveau, vous avez com­pris. Sinon, redé­cou­vrons avec Mar­ta l’organe typ­ique de ces chanteuses inter­change­ables, dont le parlé-chanté du bout des lèvres ferait presque pass­er Char­lotte Gains­bourg pour la Castafiore. Mais trêve de mau­vaise foi éhon­tée, Fall To Pieces ne démérite pas dans une discogra­phie longue comme le bras. Il ne brille juste pas, il se tra­verse et s’oublie une fois écouté. Il n’est pas assez claus­tro­phobe pour nous étouf­fer, pas assez som­bre pour nous achev­er, et trop peu lumineux pour nous embar­quer (à l’exception notable de « Fall Please »). Il reste plat, dés­espéré­ment plat.

Benoît Car­reti­er

Retrouvez plus de chroniques dans le dernier Tsugi 133 : quel futur pour le monde de la nuit ?, disponible en kiosque et en ligne

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