Crédit photo : Pierre-Emmanuel Rastoin

Flavien Berger x Étienne Daho : l’interview croisée

Arti­cle extrait de notre 100ème numéro de Tsu­gi, sor­ti en mars 2017 et disponible à la com­mande ici

L’un a inven­té la pop élec­tron­ique chan­tée en français, l’autre est train de la réin­ven­ter. Dia­logue inédit et libre entre Éti­enne Daho et Flavien Berg­er.

Lorsque des chan­sons arrivent à s’immiscer pro­fondé­ment dans la cul­ture musi­cale col­lec­tive, il est dif­fi­cile d’imaginer des années après le choc qu’elles ont pu pro­duire lors de leur décou­verte. Pour­tant, quand au début des années 80, on a écouté pour la pre­mière fois “Le Grand som­meil”, “Week­end à Rome” ou “Tombé pour la France”, on a eu le sen­ti­ment qu’il était désor­mais pos­si­ble d’inventer une pop française élec­tron­ique, ouverte à tous, qui s’inspirerait autant de Françoise Hardy ou de Serge Gains­bourg que de la pop anglo‐saxonne. De ces temps héroïques où le suc­cès n’était bien sou­vent qu’éphémère, Éti­enne Daho, 61 ans aujourd’hui, en est ressor­ti en “chanteur pop­u­laire”, mais sans jamais renier ses “fon­da­men­taux” que ce soit le Vel­vet Under­ground ou Syd Bar­rett, tout en étant con­stam­ment à l’écoute des révo­lu­tions musi­cales. Pour nous, il était donc évi­dent de lui pro­pos­er cette ren­con­tre avec Flavien Berg­er, 29 ans, un des tal­ents les plus sin­guliers à avoir émergé ces derniers temps de notre pays. À l’image des com­po­si­tions de son ami Jacques, ses chan­sons com­pul­sives et sur­réal­istes qui, mal­gré leur phénomé­nale puis­sance, sem­blent bricolées avec deux bouts de ficelles, vien­nent bous­culer la rou­tine et agrandir les fron­tières d’une scène élec­tron­ique longtemps arc‐boutée sur elle‐même. Mais soyons égale­ment hon­nêtes, il ne s’agit pas de leur pre­mière ren­con­tre…

Éti­enne Daho : J’avais acheté son album Leviathan et j’ai tout de suite sen­ti une affinité avec sa musique, que j’ai adorée, donc j’ai un peu enquêté. (rires) Finale­ment, j’ai ren­con­tré Flavien en juil­let dernier au Midi Fes­ti­val à Hyères. C’était un peu par­ti­c­uli­er parce que je pre­nais en pho­to les artistes qui jouaient au fes­ti­val. La pho­to que j’ai faite de lui est la plus belle de toutes. Je l’ai trou­vé très charis­ma­tique.
Flavien Berg­er : C’était à La Vil­la Noailles. Je me sou­viens qu’il fai­sait très chaud. Dehors le soleil tapait sur les murs, on avait l’impression d’être dans Le Mépris, le film de Jean‐Luc Godard, et d’un coup, j’entre dans une pièce som­bre et là je tombe sur Éti­enne. On dit sou­vent que lorsqu’on est jeune, on écoute la musique de ses par­ents, or ils n’écoutaient pas de musique française. J’ai décou­vert Éti­enne tar­di­ve­ment. J’avais la ving­taine, c’était chez des amis et il y avait une cas­sette de “Week‐end à Rome” qui traî­nait. Je l’ai tou­jours. C’est un médi­um très impor­tant pour moi la cas­sette, je con­tin­ue à l’utiliser.
Éti­enne Daho : J’adorais les répon­deurs télé­phoniques qui fonc­tion­naient avec des cas­settes audio. D’ailleurs, je les ai gardées et numérisées. J’ai des mes­sages incroy­ables de Nico ou d’Alan Vega. C’est une énorme tranche de ma vie d’une péri­ode assez floue. (rires) Mais cela pour­rait faire l’objet d’un ouvrage si c’était retran­scrit, car c’est comme une cor­re­spon­dance.

Crédit : Pierre‐Emmanuel Ras­toin

Flavien, est‐ce que tu sens une prox­im­ité avec la musique d’Étienne ?

Flavien Berg­er : Quand on s’est ren­con­tré à Hyères dans cette pièce som­bre, il y a eu tout de suite une sorte de calme, parce que tu dégages une sérénité qui me touche beau­coup. Je crois que ta musique exprime la même chose. Même s’il y a des métaphores, des per­son­nages, j’ai l’impression que tes chan­sons sont vrai­ment proches de toi. Je ressens aus­si une sorte de famille de voy­age, c’est-à-dire que nous nous ser­vons tous les deux de notre musique pour aller explor­er des sen­ti­ments, des ter­ri­toires ou des cul­tures. Et puis il y a égale­ment la manière dont nous nous ser­vons de notre voix, qui est assez proche.

Et vous chantez tous les deux en français…

Éti­enne Daho : Quand j’ai démar­ré, ce n’était pas évi­dent : il fal­lait faire du rock chan­té en anglais. J’étais com­plète­ment “ovniesque” pour la péri­ode. Mais la pop en français, c’est mer­veilleux. Si on la retra­verse, on décou­vre ou on redé­cou­vre des artistes incroy­ables. Dernière­ment j’ai redé­cou­vert Obso­lete de Dashiell Heday­at, qui est un album essen­tiel. Tout comme cer­tains dis­ques de Brigitte Fontaine…
Flavien Berg­er : J’en ai par­lé récem­ment avec Jacques et c’est bizarre, mais nous, quand on chante la mélodie, le “yaourt”, il nous vient en anglais plutôt qu’en français, parce que l’on a écouté beau­coup de musique anglo‐saxonne.
Éti­enne Daho : Moi aus­si bien sûr. Mes pre­mières références, c’était le Vel­vet Under­gound et Syd Bar­rett. J’étais telle­ment impres­sion­né par ces albums absol­u­ment incroy­ables. Quand j’ai com­mencé à faire de la musique à quinze ans, mes pre­mières chan­sons c’était du copié/collé : j’essayais d’être eux, ce qui était absurde. Mais quand j’ai com­mencé à écrire, je me suis dit qu’il fal­lait que je trou­ve un truc en français qui soit moi. D’ailleurs, il ne fal­lait pas que je fasse du rock. Et j’ai donc cher­ché dans la cul­ture française : Françoise Hardy, les yéyés, Brigitte Fontaine et bizarrement, c’est venu de manière flu­ide. La langue française est fab­uleuse et très riche, on peut jouer avec, comme ce que fait très bien Flavien avec des his­toires un peu sur­réal­istes. On se laisse attrap­er par ses his­toires comme “Bagarre molle”.

Éti­enne, à tes débuts tu as été soutenu par Elli et Jac­no, est‐ce qu’à ton tour tu joues par­fois ce rôle de pyg­malion ?

Éti­enne Daho : J’ai tou­jours été très ent­hou­si­aste de la musique des autres. Donc chaque fois que je tombe amoureux d’un disque, je prends un cla­iron et je fais partager à tout le monde. J’aime écouter ce qui se fait, ça ne me quitte pas, c’est une pas­sion. J’achète beau­coup de dis­ques. Sou­vent, je suis attiré par les pochettes et puis il y a le bouche‐à‐oreille, les gens aux­quels je fais con­fi­ance qui me dis­ent: “Tiens, tu con­nais ça?”

Tu te sou­viens de la pre­mière fois où tu as écouté de la musique élec­tron­ique ?

Éti­enne Daho : Je crois que c’était l’album de Michel Colom­bier et Pierre Hen­ry, Messe pour le temps présent. Et puis il y a le pre­mier album de Sui­cide (duo new‐yorkais punk syn­thé­tique des années 70 com­posé de Mar­tin Rev aux machines et Alan Vega au chant, ndr), mais ce n’est pas vrai­ment de la musique élec­tron­ique.
Flavien Berg­er : Ah si, ça en est. Cela n’a pas pris une ride.
Éti­enne Daho : Lorsque j’entends leur chan­son “Cheree”, j’ai l’impression de pénétr­er dans le rêve de quelqu’un.
Flavien Berg­er : C’est une transe, une boucle qui monte, c’est mag­nifique, c’est un album pili­er.
Éti­enne Daho : Ah, pour toi aus­si !
Flavien Berg­er : Oui, c’est la réin­ven­tion du blues. On est dans une pro­duc­tion pau­vre, mais très riche en matière.
Éti­enne Daho : Ils ont inven­té quelque chose. Une tex­ture, un son, un cli­mat avec un petit côté rockab’ aus­si.
Flavien Berg­er : Les deux s’apportent un truc mutuel qui est génial, quand tu écoutes Mar­tin Rev tout seul, ce n’est pas vrai­ment pareil. Ce que j’aime en musique, c’est quand on refait quelque chose que l’on aime, mais avec d’autres out­ils, et cela devient une autre musique. Éti­enne par exem­ple, il ne voulait pas faire du rock et bien du coup, il a inven­té un truc.
Éti­enne Daho : J’étais con­traint aus­si, parce que sinon j’aurai été écrasé.
Flavien Berg­er : La con­trainte c’est très impor­tant dans la créa­tion. Moi, je ne fais pas la musique que j’écoute.

Et qu’est-ce que tu écoutes ?

Flavien Berg­er : J’écoute beau­coup de hip‐hop, mais demain je ne vais pas me met­tre à rap­per.
Éti­enne Daho : Oui, je suis d’accord. On ne fait pas la musique que l’on écoute, parce que l’on est soi‐même et on développe quelque chose de per­son­nel. On essaie de met­tre en musique cette chose informe que l’on a dans la tête.
Flavien Berg­er : Le chal­lenge est de faire une musique qui n’existe pas. C’est grat­i­fi­ant quand tu es en train de com­pos­er un morceau qui te sem­ble naturel et que quelqu’un te dit: “Ah, je ne m’attendais pas à cela !” Bien sûr, cela n’existe que grâce à des références.
Éti­enne Daho : Oui, mais c’est passé à tra­vers le fil­tre de ta sen­si­bil­ité. C’est ce qui est extra­or­di­naire. Il n’y a pas de créa­tion amnésique, donc on est pétri de choses que l’on a aimées et c’est un grand mélange. C’est ce que j’aime dans ta musique. Quand je l’ai écoutée pour la pre­mière fois, j’ai trou­vé qu’elle était dif­férente. C’était quelque chose que je n’avais pas encore enten­du. C’est très mélodique. Il y a de l’émotion, même si par­fois il y a de la dis­tance, et il y a un côté un peu humoris­tique, mais c’est tou­jours authen­tique, donc c’est pour cela que ça me touche aus­si. Même s’il y a des trucs très bien fou­tus et séduisants pour l’oreille, je détecte très vite un truc de faiseurs auquel je ne peux pas adhér­er à 2000%.
Flavien Berg­er : En fait, il n’y a pas de sec­ond degré dans ma musique. Je suis un peu pince‐sans‐rire, mais à aucun moment, je ne me car­i­ca­ture.
Éti­enne Daho : Mais quand tu écris une chan­son comme “Bagarre molle”, il n’y a aucun moment où ça te fait mar­rer ?
Flavien Berg­er : Oui bien sûr, mais l’humour n’est pas for­cé­ment cynique. Quand je dis que je ne suis pas sec­ond degré, cela veut dire que ce n’est pas parce que c’est drôle que c’est une blague. La chan­son que tu cites est un peu inspirée de “Long Song For Zel­da” de Dashiell Heday­at.

Crédit : Pierre‐Emmanuel Ras­toin

Com­ment est‐ce que l’on a le déclic de met­tre en chantier un album ?

Flavien Berg­er : J’ai pris cela comme un exer­ci­ce de classe, du genre : c’est la ren­trée, il faut que je fasse un album de 60 min­utes avec dix morceaux.
Éti­enne Daho : Je crois que l’on ne peut pas l’expliquer. Je suis fab­riqué pour faire cela. J’ai de la musique en per­ma­nence dans mon corps, dans ma tête, et si ça ne sort pas je me sens mal physique­ment. Là je suis dans une péri­ode où je pré­pare un album, et bien je ne me sens pas bien. J’ai des pal­pi­ta­tions. Je suis envahi par des peurs de mort. Même quand je fai­sais mon pre­mier album, je regar­dais vingt fois avant de tra­vers­er la rue. J’avais peur de mourir avant que cela ne soit fini.
Flavien Berg­er : L’envie de laiss­er une trace, je com­prends tout à fait. Mais je me sens bien même, si c’est stres­sant et angois­sant, parce que je suis fait pour ça. Et puis je suis dans un sys­tème génial où autour de moi, tout le monde est con­tent que je fasse ça. Depuis mon pre­mier con­cert en févri­er 2014, je ne vois que de la bien­veil­lance. Je venais de finir mes études et la pre­mière fois que j’ai ren­con­tré un label, c’est devenu mon label.

Com­ment voyez‐vous le rôle de l’artiste dans le monde d’aujourd’hui qui est très tour­men­té ?

Éti­enne Daho : Je me méfie de ces trucs‐là parce que cela appa­raît très pré­ten­tieux d’avoir un mes­sage, mais quand même la musique, c’est très dor­lotant. Ça sauve de moments com­pliqués. Sans la musique, je n’aurai jamais survécu à mon ado­les­cence. Donc j’imagine que mes chan­sons font le même effet à d’autres gens. En tout cas, c’est ce qu’ils me dis­ent… C’est logique, puisque la musique des autres me fait cet effet soignant qui m’ouvre aus­si des per­spec­tives, comme la musique de Flavien. La musique est sou­vent une réponse à la péri­ode.
Flavien Berg­er : À un niveau plus social, je me suis ren­du compte que grâce à l’économie des con­certs, on pou­vait soulever des fonds. Donc dernière­ment avec l’association les Éveil­lés, on a organ­isé une soirée au Zig Zag à Paris pour récolter des fonds pour acheter des cou­ettes à des migrants, d’ailleurs on en a refait une autre à la Gaîté Lyrique. Là, il y a un rôle sim­ple : tu prends cet argent et tu le donnes à des gens qui en ont besoin. Je crois aus­si que la musique élec­tron­ique à la base à Detroit, c’était de la musique engagée, ou bien la pre­mière Tech­no Parade à Paris, ce n’était pas du gâteau. C’était un com­bat, donc il n’y avait pas besoin de s’engager dans d’autres caus­es. Aujourd’hui on par­le de club­bing avec des DJ’s qui jouent dans des clubs, qui sou­vent ne sont là que pour ven­dre de l’alcool. On peut se pos­er la ques­tion : qu’est ce que l’on peut faire d’autre avec cet argent ?

Com­ment est‐ce que vous rêvez la musique de demain ?

Flavien Berg­er : J’ai com­mencé à faire de la musique au moment où le disque était mort, donc je ne pen­sais pas sor­tir un disque ou pass­er à la radio. Cela a été une chance que l’on presse un jour sur une galette mes pro­duc­tions. Aujourd’hui, je trou­ve ça cool le fait qu’il faille réin­ven­ter l’industrie.
Éti­enne Daho : Les moyens de dif­fu­sion de la musique se réin­ven­tent tous les jours et c’est tant mieux. Le prob­lème est que les artistes ont été com­plète­ment floués par les maisons de dis­ques, qui ont touché des avances phénomé­nales pour dif­fuser leurs cat­a­logues sur les sites de stream­ing, sans revers­er un cen­time aux artistes. Grosse arnaque. Il est impératif que les artistes s’unissent pour rené­goci­er leur rémunéra­tion sur le stream­ing avec les maisons de dis­ques.

Est‐ce que vous avez envie de col­la­bor­er ?

Éti­enne Daho : Mais oui, d’ailleurs je voulais te pos­er la ques­tion
Flavien Berg­er : J’adorerais. Je me sens très chanceux d’avoir pu dis­cuter avec toi grâce à un média qui par­le de notre musique. Je trou­ve que c’est un sys­tème qui s’alimente de manière vertueuse.
Éti­enne Daho : Met­tons ça en route et faisons un titre ensem­ble…

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