Rex Club, à Paris / ©Alban Gendrot

Frédéric Hocquard : “On ne verra pas avant des mois une salle avec 1000 personnes entassées à l’intérieur”

C’était une pre­mière. En 2014, la Mairie de Paris prend en con­sid­éra­tion la vie noc­turne comme étant aus­si impor­tante pour l’épanouissement cul­turel d’une ville qu’un théâtre, un musée ou un ciné­ma, en nom­mant Frédéric Hoc­quard comme adjoint à la vie noc­turne (aujourd’hui, le tourisme est aus­si à sa charge). Depuis, de Con­crete aux free par­ties du Bois de Vin­cennes en pas­sant par La Sta­tion ou le Rex, les occa­sions sont nom­breuses de le crois­er.

Un cinquan­te­naire pas­sion­né par la nuit et ancré solide­ment à gauche, qui aime être au cœur des prob­lé­ma­tiques, plutôt qu’isolé dans la tour d’ivoire de son bureau de la mairie. En préam­bule à une longue inter­view à paraître dans le Tsu­gi de la ren­trée, il était per­ti­nent d’avoir son sen­ti­ment sur la crise san­i­taire qui sec­oue si fort la nuit parisi­enne. Une cer­ti­tude : le chemin vers la vie “d’avant” sem­ble bien une voie sans issue.

Arnaud Rebo­ti­ni (à gauche) et Frédéric Hoc­quard (au milieu) / ©Jacob Khrist

À quel point les gestes bar­rières, le port du masque, la dis­tan­ci­a­tion sociale vous sem­blent com­pat­i­bles avec la vie noc­turne ?

For­cé­ment, ce n’est pas très com­pat­i­ble. La vie noc­turne, c’est quand même en par­tie : on se ren­con­tre, on se touche, on se frotte même les uns et les autres. Donc il va bien fal­loir faire atten­tion, parce que la Covid annonce une phase dans l’histoire de l’humanité où l’on va devoir cohab­iter avec des virus. Il y a une dizaine d’années, le SRAS était un aver­tisse­ment : on allait vers de grandes péri­odes d’épidémie avec une trans­mis­sion de virus res­pi­ra­toires. Il y en aura d’autres. Donc ce serait ter­ri­ble d’avoir dans les prochaines années soit une vie noc­turne qui a dis­paru ou alors qui soit dev­enue asep­tisée. Il faut s’adapter à ces con­di­tions san­i­taires, puisque l’on va devoir cohab­iter avec des virus, en étant inven­tif et en trou­vant des modes de fonc­tion­nements dif­férents sans per­dre l’essence de la vie noc­turne, basée sur les ren­con­tres, la créa­tion d’un moment alter­natif.

Il faut que les clubs s’organisent, qu’il y ait des pro­lon­ga­tions des aides.”

Ces dernières semaines, il y a un débat : fallait-il rou­vrir les clubs tout de suite ou alors atten­dre sep­tem­bre, quelle est votre posi­tion ?

Les clubs qui dis­ent “il faut rou­vrir tout de suite parce que sinon on va mourir”, je ne suis pas pour. D’abord parce que ce n’est pas pos­si­ble sur le plan san­i­taire. Ensuite, ça ren­voie la nuit à cette image du “on n’en a rien à foutre, ce qui nous intéresse c’est de nous amuser”. Alors que le milieu de la vie noc­turne est l’un de ceux où la préven­tion des risques est la plus dévelop­pée. Prenons l’exemple du Tekni­val du 14 juil­let dans la Nièvre. On a tous vu cette vidéo où à la fin de la free par­ty, l’organisateur dit au méga­phone : “Pour ceux qui veu­lent, on a des bons gratos pour aller se faire dépis­ter pour la Covid.” Et bien tout le monde y est allé. À Paris même, on a ouvert un endroit dans le 14e, pour des tests de dépistage gra­tu­it. Qui vient ? Tous les gamins parce que juste­ment ils ont été à une fête la veille, ils ont peut-être pris des risques et ils ont appris qu’un de leurs potes avait des symp­tômes. Les gens sont respon­s­ables dans la nuit. Mais il ne faut pas que la vie noc­turne s’arrête et qu’elle reste blo­quée sur ce qui exis­tait avant la Covid. C’est pour cela qu’on a dévelop­pé le plein air parce qu’il y a beau­coup moins de risques. La réin­ven­tion de la vie noc­turne va pass­er par là. On a com­mencé à le faire avec les ter­rass­es. D’autres choses se sont lancées comme le Jardin Sus­pendu, le Palais Brong­niart.

Quel avenir pour les salles de con­cert qui accueil­lent un pub­lic debout dans un espace fer­mé ?

Je ne dis pas que c’est ter­miné pour elles, mais les évène­ments seront dis­tan­ciés et assis. Les théâtres ont rou­vert sous ces formes-là. On ne ver­ra pas avant des mois et des mois une salle avec 1 000 à 2 000 per­son­nes toutes entassées les unes sur les autres. C’est illu­soire de penser que l’on ver­ra cela à court terme. C’est un dis­cours de réal­ité, dur à tenir, car s’il y a bien quelqu’un qui sou­tient les con­certs, et tous les aspects fes­tifs de la nuit noc­turne à Paris, c’est bien moi, mais ce n’est pas pos­si­ble de revenir en arrière, donc essayons de dévelop­per autre chose et notam­ment en plein air. Et pour ce qui est des clubs, j’ai du mal à voir com­ment les pou­voirs publics vont don­ner les autori­sa­tions d’ou­ver­ture. Ça ne va pas rou­vrir tout de suite, mais à un moment où l’épidémie sera com­plète­ment éteinte, et qu’il n’y aura plus de risques qu’elle revi­enne. Donc il faut que les clubs s’organisent, qu’il y ait des pro­lon­ga­tions des aides. Je sais que les syn­di­cats se bat­tent là-dessus et non plus sur une réou­ver­ture sys­té­ma­tique. Cer­taines salles vont pou­voir faire de l’intérieur en assis, mais ce ne sera pas le même type de musique. Je le répète, il faut qu’il y ait un accom­pa­g­ne­ment économique avec un plan d’urgence. L’état a bien mis sept mil­liards dans l’aéronautique. Pour­tant, on sait que les avions ne vont pas redé­coller tout de suite. Si un vac­cin est décou­vert entre six mois et un an, on pense que le traf­ic aérien ne repren­dra réelle­ment qu’en 2022, donc il y a deux ans à tenir. Si les salles et les clubs ne peu­vent pas faire le plein air qui représente l’avenir proche, il faut les soutenir économique­ment le temps qu’il fau­dra, pour éviter que le sys­tème s’écroule.

 

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Est-ce que la crise san­i­taire actuelle a démon­tré une mécon­nais­sance du secteur des musiques actuelles par les pou­voirs publics ?

Oui. On l’a encore vu récem­ment avec Rose­lyne Bach­e­lot qui a déclaré : “La ques­tion de la réou­ver­ture des dis­cothèques, ce n’est pas moi, c’est le min­istère de l’Intérieur.” Ça, c’est un prob­lème. Lau­rent Gar­nier, Arnaud Rebo­ti­ni, Chloé, Ago­ria, ce ne sont pas des artistes ? Ils jouent où ? Dans des dis­cothèques. Donc oui, c’est elle la min­istre con­cernée. Ce sont des artistes, c’est de la cul­ture, c’est de la créa­tiv­ité. Ce n’est pas unique­ment la min­istre de l’Opéra. Les clubs sont des endroits de bouil­lon­nement artis­tique très impor­tant, donc dans tous les plans de relance du domaine cul­turel il faut inclure le milieu noc­turne alors qu’il ne l’est pas à la base.

La suite de l’interview sera à lire dans le numéro de Tsu­gi de sep­tem­bre

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