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Fuse : dans le temple de la techno belge

par Tsugi

Presque trente ans après sa créa­tion, le Fuse affiche une forme inso­lente. Com­ment expli­quer la longévité de ce tem­ple brux­el­lois de la tech­no, qui a réus­si à sur­mon­ter les mois de fer­me­ture liés au Covid-19? Par sa fidél­ité à l’underground et à une cer­taine éthique de la nuit!

Par Didi­er Zacharie

Vingt-huit ans, ça ne devrait pas être l’âge d’un club. Il y a vingt-huit ans, le Palace com­mençait à pour­rir, l’Haçienda de Man­ches­ter s’écroulait sous les balles et il fal­lait se per­dre dans les champs pour prof­iter à son aise du pou­voir du beat. En Bel­gique, la fête était finie, les méga­clubs ayant porté la new beat fer­maient les uns après les autres par déci­sion de police. En clair, tout ce qui s’apparentait aux musiques élec­tron­iques était con­sid­éré comme vile débauche, dan­ger pour la société et secte satanique. À peu de chose près. Peter Decuypere, lui, avait une tout autre vision des choses. Pour lui, la tech­no était la musique du futur et Brux­elles se devait d’y élever un tem­ple. C’est ain­si que le Fuse est né, le 16 avril 1994. “J’étais per­suadé que le Fuse était le club tech­no que le monde entier attendait, explique-t-il aujourd’hui. Mais on s’est rapi­de­ment ren­du compte qu’il n’y avait pas de pub­lic pour la tech­no à Brux­elles ni aux alen­tours. Chaque semaine, on per­dait l’équivalent de 2500euros. Au point de se dire qu’on allait devoir fer­mer.” Et puis, un beau jour de sep­tem­bre, Lau­rent Gar­nier est arrivé. Et le Fuse, pour la pre­mière fois, a fait la fête toute la nuit. Depuis, et à quelques excep­tions près (les mois post-attentats), il n’a pas désem­pli. La tech­no a fini par s’imposer et le club s’est tail­lé une jolie répu­ta­tion à tra­vers le monde. Tous les DJs qui comptent y sont passés, des habitués Dave Clarke et Lau­rent Gar­nier aux jeunes Daft Punk, Aphex Twin et Autechre, sans compter 2 Many DJs, Jus­tice, Björk, Hele­na Hauff, Paula Tem­ple ou Char­lotte De Witte. Le Fuse est bel et bien devenu le tem­ple belge de la tech­no, mais com­ment en est-on arrivé là? Manuel de survie club­bing pour les plus téméraires.

Tu garderas toi-même les portes de la perception

La porte, c’est le plus impor­tant.” On est au troisième étage d’une vieille bicoque brux­el­loise trop étroite, là où la petite équipe (trois per­son­nes) gère ses affaires. Face à nous, de l’autre côté d’une table trop grande pour la pièce, Peter Decuypere, le vision­naire retiré des affaires depuis 2003 (il reste cepen­dant attaché au Fuse, notam­ment pour tout ce qui est com­mu­ni­ca­tion), et Nick Ramoudt, qui gère le club après avoir com­mencé comme… ramasseur de ver­res. Pour eux, les choses sont claires, la clé, c’est la porte. Nick Ramoudt: “Tu as telle­ment de boîtes qui ont été dirigées par l’équipe de sécu. C’est d’ailleurs ce qui a pré­cip­ité la fin de l’Haçienda, pour pren­dre un exem­ple con­nu. Déjà pour pass­er la porte, c’est la sécu qui décide. Tu as beau faire une belle pro­gram­ma­tion, si le porti­er fait ren­tr­er les deal­ers et tabasse des clients pour 100 balles, c’est foutu.” À l’époque, la mafia albanaise est au cen­tre du traf­ic de drogues à Brux­elles et “ce sont eux qui pre­naient toutes les portes des boîtes, se sou­vient Peter Decuypere. Tu avais beau être le patron, tu n’avais rien à dire aux Albanais! Mais au Fuse, j’avais pris de gars de Cour­trai (petite ville fla­mande située à 30 kilo­mètres de Lille, ndr) que je con­nais­sais très bien. C’était des gars cor­rects en qui je pou­vais avoir totale­ment con­fi­ance et qui n’avaient aucune con­nex­ion avec Brux­elles et ses réseaux crim­inels”. “Je suis sûr que les flics sont venus en civ­il à plusieurs repris­es, com­plète Nick, mais ils ont vu que l’équipe de sécu­rité était com­plète­ment dif­férente des autres clubs en Bel­gique. D’ailleurs, c’est tou­jours la même équipe.” Résul­tat, alors que tous les méga­clubs de l’ère new beat ont été fer­més, le Fuse s’est vu affubler la répu­ta­tion de club clean. À une époque, il y avait même un médecin attaché au club.

Silence, on dort!

Ques­tion: com­ment le Fuse a‑t-il tenu 25 ans dans le quarti­er pop­u­laire et très rési­den­tiel des Marolles? D’autant plus qu’en Bel­gique, un voisin qui gueule aura tou­jours rai­son. Nick: “C’est à toi de te débrouiller pour qu’il n’y ait pas de nui­sance sonore. Quelqu’un qui achète un apparte­ment à côté d’une dis­cothèque pos­sède tous les droits, comme s’il s’installait à la cam­pagne. Et ils peu­vent aller très loin, jusqu’à te pouss­er à fer­mer.” Quelle est la solu­tion mir­a­cle face à cet état de fait? “Déjà, on par­le beau­coup avec les voisins. Ensuite, on a dépen­sé des cen­taines de mil­liers d’euros pour insonoris­er le bâti­ment. En plus, les règles à Brux­elles sont les plus strictes d’Europe. Bref, on est obligé de béton­ner le bâti­ment, en faire un bunker. Ce n’est pas évi­dent et ça coûte une for­tune.” Ce qu’il investit en infra­struc­tures, le Fuse le récupère ailleurs. Ou, du moins, il essaie d’éviter les dépens­es super­flues: pro­mo unique­ment en ligne (“À l’époque de l’affichage, je voy­ais bien qu’ils se ser­vaient sur notre dos, on per­dait un fric dingue rien que là-dessus”) et surtout, ne pas suiv­re la flam­bée des cachets de DJs.

Fuse

L’ancien mur des célébrités du Fuse, quand chaque DJ passé par le club avait droit à une plaque à son nom. © Solovov

Arrête de te la péter!

Pour ses 25 ans, le Fuse va quit­ter ses murs le temps d’une soirée maousse au Palais 12, immense et hor­ri­ble hangar situé là-bas, au loin, là où per­son­ne ne va, au pied de l’Atomium. “On a eu une grande dis­cus­sion à ce sujet: doit-on plac­er des tables comme c’est de plus en plus le cas dans les clubs? Tu as des gens qui payent pour avoir leur table à côté de la cab­ine DJ, leur petit coin VIP. Doit-on ren­tr­er dans ce jeu?” La réponseest limpi­de: “Fuck off! Ça tue com­plète­ment la vibe, ce n’est pas notre idée d’une soirée techno.”

Pas de côté m’as-tu-vu au Fuse, qui suit l’exemple du Berghain en inter­dis­ant les pho­tos, self­ies et paus­es Insta­gram. “Mon idée, c’est que le Fuse devait être Dis­ney­land pour tout le monde, dit Pierre Decuypere. Une fois les portes passées, on n’est plus celui qu’on est en journée. Mon­sieur qui est trad­er, madame insti­tutrice, on s’en fout. Je ne voulais pas d’un club où les gens vien­nent pour dra­guer, mais qu’ils soient là pour la musique et pour se laiss­er aller.” “La pre­mière fois que je suis allé au Fuse, je n’étais plus sor­ti depuis des mois parce que ça ne m’intéressait plus, se sou­vient Nick. Mais j’ai con­nu une épiphanie. J’ai com­pris en un instant que c’est ce que je voulais faire. L’atmosphère était dif­férente, plus relax, comme si on était tous copains et qu’on partageait une même vision des choses.” Bref, le pub­lic du Fuse n’est pas là pour se la montrer.

La ligne techno

Le Fuse a tou­jours fonc­tion­né de façon DIY. Sans aucun sub­side (“Si on rece­vait des aides publiques, les bureaux ne seraient pas dans cet état”), à trois salariés, ne vivant que sur les événe­ments organ­isés et la loca­tion. À la démerde et à la pas­sion. Du coup, les modes qui vien­nent et qui passent comme le retour de la tech­no depuis deux, trois ans, “on ne les sent pas plus que cela”. La folie Tomor­row­land? “Les artistes qui y jouent, sauf quelques excep­tions, ne passent pas au Fuse. Ce sont deux mon­des très dif­férents.” D’un côté le main­stream, de l’autre, l’underground. “Le Fuse a tou­jours été un club under­ground, con­tin­ue Nick. L’influence des ten­dances de masse joue, mais n’a pas un impact énorme. On a tou­jours eu une ligne édi­to­ri­ale tech­no au sens large, avec des artistes qui nous plaisent plutôt que des artistes qui vendent.” Dave Clarke, un habitué du club depuis les débuts, qui fut par­mi ceux à partager la bonne parole, ne dit pas autre chose: “Le Fuse fonc­tionne parce que tout ce qu’ils font est basé sur la musique. Ils auraient pu suiv­re les ten­dances, mais ils ont juste suivi leur âme. C’est très rare dans ce milieu. En général, les gens ont un plan de départ qui se base sur la musique et puis, quand l’argent arrive, ils suiv­ent l’argent. Le Fuse a suivi son cœur.”

On offrira cepen­dant la con­clu­sion à Sebas­t­ian Szary de Mod­e­se­lek­tor: “Je me suis réveil­lé un jour à Brux­elles en ayant quelques sou­venirs épars de la nuit précé­dente. Je me sou­ve­nais surtout avoir été dans ce club et y avoir passé un super moment. J’ai demandé à Ger­not (Bron­sert, son com­parse au sein du duo alle­mand, ndr) quel était cet endroit, et il m’a répon­du le Fuse. J’ai trou­vé ça bizarre. Com­ment cela se faisait-il qu’on n’y ait jamais joué? Ça n’avait pas de sens. La tournée d’après, on a réparé cette erreur.”

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