Génération afrobeats

par Tsugi

Cinquante ans après les pre­mières appari­tions discographiques de Fela Kuti, l’afrobeat se con­jugue désor­mais au pluriel. Le genre a fini par délaiss­er le jazz et le funk pour se frot­ter à d’autres musiques (la pop, le rap, le dance­hall) et tutoy­er le som­met des charts mon­di­aux. His­toire d’un style musi­cal moite et enflam­mé comme une nuit en club. 

Arti­cle écrit par Maxime Del­court, issu de Tsu­gi 150 : Élec­tro, le monde d’après

Il est dif­fi­cile, a pos­te­ri­ori, de savoir où nais­sent les idées. Oxlade, par exem­ple, est aujourd’hui encore bien inca­pable d’expliquer la genèse d’ “Away”. Élevé par sa grand-mère, dans ces lieux où on ne dit pas “décrois­sance”, mais “faut pas gâch­er”, le Nigéri­an n’a peut-être pas encore le recul néces­saire pour juger son pro­pre suc­cès. C’est que tout est allé très vite pour ce gamin de 25 ans, orig­i­naire de Lagos, deux­ième ville la plus peu­plée d’Afrique (env­i­ron 17 mil­lions d’habitants) : en 2019, il y a d’abord eu son pre­mier tube, “Mami­wo­ta”, présent sur l’album du rappeur BlaqBonez, mais Oxlade dit n’avoir rien vu venir. À l’époque, il tra­vaille encore dans un cyber­café. Il a trop faim pour penser à écrire et n’a de toute façon pas les moyens de se pay­er une ses­sion en stu­dio. “Away” va tout changer.

On est alors en 2020, et Oxlade voit soudaine­ment son petit monde bas­culer : son dernier tube affole rapi­de­ment les comp­teurs (près de 4 mil­lions de vues sur YouTube) et séduit jusqu’aux oreilles de Rolling Stone, qui fait de cette frénésie de sons l’une des cinquante meilleures chan­sons de l’année. Depuis, Oxlade se veut plus ambitieux. Il a beau ne pas avoir les mêmes vues, renom­mée, suc­cès ou nom­bre de sin­gles sous le coude que les stars de l’afrobeats (Davi­do, Bur­na Boy, Mr Eazi, Wiz­kid), il sait qu’il peut s’élever au même niveau. Voire traîn­er au som­met du genre : “Mon objec­tif, confie-t-il sans trem­bler, c’est d’être le plus grand expor­ta­teur d’afrobeats à venir d’Afrique. Je veux que la sor­tie de mes albums soit un évène­ment, le sym­bole de la toute-puissance de cette musique.” 

 

Sono mondiale

Au moment de mesur­er l’impact de l’afrobeats au sein du paysage musi­cal mon­di­al, il est toute­fois con­seil­lé de s’arrêter sur trois autres évène­ments, tous sur­venus ces dernières années. Le pre­mier a lieu en jan­vi­er 2016, péri­ode choisie par Sony Music pour offi­cialis­er la sig­na­ture de Davi­do con­tre un mil­lion de dol­lars, recon­nais­sant de fait le poten­tiel com­mer­cial de la musique du Nigéri­an. Le deux­ième s’acte au print­emps de la même année : “One Dance”, tube impa­ra­ble pen­sé par Drake aux côtés de Wiz­kid, devient alors le titre le plus streamé de l’histoire (880 mil­lions à l’époque, plus de 2 mil­liards aujourd’hui). Le troisième évène­ment est plus récent, et est à créditer au Bill­board. Le 29 mars dernier, la bible de l’industrie musi­cale améri­caine a en effet offi­cial­isé le lance­ment d’Afrobeats Music Charts, un nou­veau classe­ment qui entérine d’office le suc­cès démen­tiel des artistes d’afrobeats, cette musique qui croise dans un même souf­fle la pop, le rap, le R&B, les musiques d’Afrique noire (high­life, jùjú) et dif­férents courants issus des cul­tures élec­tron­iques, sans se souci­er des dogmes et des chapelles. Preuve que la ten­dance est réelle, il est désor­mais courant de voir les stars du genre con­vi­er les plus grands noms de la pop music sur leurs albums, voire encour­ager les plus anci­ennes généra­tions à suiv­re le mouvement.

Il y a sans doute en nous l’idée que nous irons plus loin ensem­ble. ” Oxlade

Bur­na Boy a ain­si mul­ti­plié les col­lab­o­ra­tions (Future, Jor­ja Smith, etc.), tan­dis que la légende Angélique Kid­jo a invité Bur­na Boy et Mr Eazi sur Moth­er Nature (2021). Mal­gré une discogra­phie bercée de soul, de reg­gae et de folk, Asa vient quant à elle de pub­li­er un disque nour­ri d’afrobeats (V). “Au fond, je pense que j’en ai tou­jours fait, nuance-t-elle. C’est juste que l’Occident a longtemps préféré par­ler de “world music” ou de “sonorités tra­di­tion­nelles”. Désor­mais, Inter­net per­met d’accentuer cette diver­sité, de l’affirmer et de lui don­ner un véri­ta­ble nom.” Sur sa lancée, Asa tente même de don­ner une déf­i­ni­tion pré­cise de ce qu’est l’afrobeats. “Au-delà des per­cus­sions et des mélodies qui sec­ouent le corps, l’afrobeats est surtout un phénomène cul­turel, tout comme le hip-hop ou la pop. Ça englobe la mode, ça génère un vrai culte et ça encour­age les col­lab­o­ra­tions – seul moyen, selon moi, de con­tin­uer à ouvrir cette musique.”

À l’image de ce qu’il se passe dans le rap, le fea­tur­ing per­met effec­tive­ment de s’entraider, de s’élever mutuelle­ment, mais démon­tre aus­si l’homogénéité solide d’une com­mu­nauté et d’un genre musi­cal. “Il y a sans doute en nous l’idée que nous irons plus loin ensem­ble”, con­firme Oxlade, dont l’album Oxy­gene a généré trois mil­lions de streams la semaine de sa sor­tie, en mars 2020. Sur ses pro­jets ou ailleurs, le Nigéri­an applique d’ailleurs à la let­tre ses vel­léités col­lab­o­ra­tri­ces, partageant le micro avec un cer­tain nom­bre d’artistes locaux : Reeka­do Banks, Melvit­to, Jin­mi Abduls et même Davi­do, le temps d’un con­cert au O2 de Lon­dres, intro­duit par Idris Elba en personne.

 

Nouvelle pop”

L’erreur serait toute­fois de scléros­er l’afrobeats dans un son, une atti­tude, une zone géo­graphique. Car, si les décli­naisons sont nom­breuses (afro-pop, afro-swing, etc.), l’afrobeats sem­ble repos­er sur un même principe, fon­cière­ment uni­versel : la danse. Ou plutôt, la résis­tance par la fête, qui débor­de large­ment du club pour envahir le quo­ti­di­en, ain­si que toutes les strates de la société. “C’est la nou­velle pop, notre nou­veau pét­role”, pré­tend fière­ment Oxlade, là où Mr Eazi, entre deux inter­views pro­mo­tion­nelles, recen­tre le pro­pos autour d’un com­bat presque iden­ti­taire : “Il ne s’agit plus seule­ment de revendi­quer notre african­ité. Il faut don­ner une réso­nance à l’Afrique, faire corps avec elle

Qu’importe si les tubes de Bur­na Boy, Adekun­le Gold ou Joe­boy sont dif­fusés aus­si bien dans les salons de coif­fure que dans les taxis ou directe­ment dans la rue, l’ambition est plus grande. À Surulere, un des quartiers de Lagos, tous rêvent désor­mais d’une car­rière à la Wiz­kid ou Simi, deux artistes orig­i­naires des envi­rons. Oxlade l’affirme sans gêne : pass­er chaque jour devant la mai­son de la mère de Wiz­kid suf­fit à don­ner de la force. “De toute façon, l’afrobeats a ici investi chaque foy­er, enchaîne Asa, qui a invité Wiz­kid, Amaarae et The Cave­men sur son dernier disque. C’est devenu un mode de vie, le reflet de la cul­ture nigéri­ane.

Il faut en effet voir Bur­na Boy danser le shaku shaku, porter des vestes tra­di­tion­nelles ou arbor­er une chaîne à l’effigie de Fela Kuti pour com­pren­dre que l’afrobeats est bien plus poli­tisé qu’on ne pour­rait le penser. Il faut lire les inter­views de Joe­boy ou Adekun­le Gold, où ils prô­nent les pro­duc­tions locales, se moquant des mar­ques de luxe et du bling-bling, pour saisir leur volon­té d’abandonner les derniers signes d’une cul­ture colonisatrice, quand bien même leurs textes se refusent d’en inven­to­ri­er les innom­brables rav­ages. Il faut enten­dre Oxlade chanter en impro des vieux tubes de high­life pour recon­naître que tous ces artistes ne débar­quent pas de nulle part : ils s’inscrivent dans une tra­di­tion qui envis­age l’afrobeats comme un espace de lib­erté et d’expression, une manière de restau­r­er l’identité africaine, du ves­ti­men­taire au poli­tique, de la lin­guis­tique au religieux.

Il ne s’agit plus seule­ment de revendi­quer notre african­ité. Il faut don­ner une réso­nance à l’Afrique, faire corps avec elle. ” Mr Eazi

Plusieurs exem­ples en attes­tent : quand Mr Eazi sem­ble pou­voir citer sur le bout des doigts les précurseurs de la musique mod­erne nigéri­ane (Onye­ka Onwenu ou King Sun­ny Ade), Bur­na Boy con­clut “Mon­sters You Made” par la voix de la poétesse et uni­ver­si­taire ghanéenne Ama Ata Aidoo, où elle explique que les colo­nial­istes occi­den­taux ont pil­lé sans scrupule l’Afrique pen­dant des siè­cles, s’abreuvant volon­tiers des richess­es du con­ti­nent. Quand Rema est salué par Barack Oba­ma et que le yoru­ba devient une langue famil­ière aux oreilles du monde entier, c’est l’aura de Fela Kuti qui sem­ble plan­er au-dessus de tous ces artistes.

 

ADN militant

De son nom à son ambi­tion – mêler des modes d’expression typ­ique­ment africains (les per­cus­sions, le high­life) à des musiques occi­den­tales –, l’afrobeats (au pluriel) doit évidem­ment beau­coup à l’afrobeat, sans doute le pre­mier genre musi­cal mod­erne venu d’Afrique, imag­iné par Fela Kuti dans les années 1960. À l’époque, l’idée est de pro­pos­er de l’inédit, d’aller vers tou­jours plus de groove, d’oser la répéti­tion, quitte à encour­ager un retour à l’état prim­i­tif. La tech­nique impor­tait peu. Du moins, pas autant que le souf­fle, l’émotion, l’énergie, la portée poli­tique – rap­pelons que l’on doit au sax­o­phon­iste la créa­tion de la République Kalaku­ta (“Vau­rien”, en yoru­ba), une flopée d’hymnes anti­mil­i­taristes (dont “Zom­bie”, où il com­pare les sol­dats à des morts‑vivants) et un cer­tain nom­bre de brûlots dénonçant la cor­rup­tion, la préémi­nence des com­pag­nies pétrolières et la vio­lence des régimes poli­tiques africains.

Depuis, cet afrobeat pre­mière généra­tion a essaimé sur une bonne par­tie du con­ti­nent africain. Cer­tains s’en sont fait le relais (Tony Allen, Ebo Tay­lor, Seun et Femi Kuti), tan­dis que d’autres ne cessent de clamer leur admi­ra­tion pour Fela (sam­plé par le gratin du rap US, le Nigéri­an a même eu le droit à une comédie musi­cale pro­duite par Jay‑Z…). Reste qu’un nou­veau mou­ve­ment d’envergure s’est longtemps fait atten­dre, une musique qui en reprendrait les pré­ceptes avec cette con­ver­gence de rythmes qui envoû­tent, de chants qui tri­om­phent et de beats tail­lés pour affol­er les chevilles.

Au-delà de la musique, on pro­longe finale­ment la démarche de Fela en prô­nant un mes­sage éman­ci­pa­teur. ” Oxlade dit vrai : loin d’embrasser formelle­ment l’urgence poli­tique des aînés, l’afrobeats reflète mal­gré toute l’aspiration d’une pop­u­la­tion à explor­er sa lib­erté retrou­vée. En inter­view, tous les artistes ou presque dis­ent ain­si avancer avec le même souci : représen­ter le con­ti­nent africain à tra­vers le monde. L’époque s’y prête : tan­dis que “Peru” de Fire­boy DML a eu le droit à une sec­onde ver­sion aux côtés d’Ed Sheer­an, rece­vant au pas­sage les salu­ta­tions du gou­verne­ment péru­vien, Wiz­kid a été nom­mé dans deux caté­gories aux Gram­my Awards en 2022, un an à peine après que Bur­na Boy ait rem­porté le Gram­my du “Best Glob­al Music Album” ; alors que “Love Nwan­ti­ti” de CKay était la chan­son la plus shaz­a­mée en 2019 grâce à son omniprésence sur Tik­Tok, Bey­on­cé a con­vié les pontes de l’afrobeats sur la BO du Roi Lion ; pen­dant que Bur­na Boy rem­plit le Madi­son Square Gar­den de New York (20 000 places), la pre­mière édi­tion du Trace Made In African Fes­ti­val à Por­to accueillera en juin (juin 2022) Yemi Alade et Busiswa, deux des fig­ures féminines actuelles, ou encore Mr Eazi.

 

African Music

Mr Eazi, signé sur le label de Dip­lo (Mad Decent), a plusieurs faits d’armes à son act­if : un morceau avec Major Laz­er et Nic­ki Minaj (“Oh My Gawd”), mais surtout des clips vus entre 3 et 8,5 mil­lions de fois. Pour­tant, le Nigéri­an refuse de se laiss­er aveu­gler par les lumières du showbusi­ness. S’il craint l’appropriation cul­turelle, l’auteur de “Leg Over” souhaite surtout que l’on rende aux artistes africains ce qu’ils créent plutôt que d’uniquement voir l’afrobeats par le prisme des charts occi­den­taux et des éloges faites par les popstars améri­caines.Les artistes africains, car l’afrobeats dépasse les fron­tières nigéri­anes, sont les pre­miers à con­tribuer au renou­veau et à la pop­u­lar­ité de la scène musi­cale du con­ti­nent, affirme‑t‑il. Il ne faut pas oubli­er que Wiz­kid ou Davi­do étaient là bien avant que l’Occident ne s’intéresse à eux : ces artistes abat­tent un tra­vail con­sid­érable depuis quelques années. ” Rap­pelons qu’ “Oliv­er Twist” de D’Banj s’est classé dès 2012 à la neu­vième place des sin­gles au Royaume-Uni, porté par un clip où Kanye West et Pusha T font un caméo.

Si cer­tains sont si méfi­ants vis-à-vis de l’industrie améri­caine, c’est pos­si­ble­ment parce qu’elle a l’habitude d’aspirer les nou­velles ten­dances pour con­coc­ter des tubes plané­taires. C’est aus­si parce que l’afrobeats est un pur pro­duit de son envi­ron­nement : du Nige­ria, du dynamisme de son secteur cul­turel (qui a généré 13,4 % de revenus sup­plé­men­taires entre 2016 et 2021), d’une indus­trie qui se struc­ture autour de maisons de dis­ques indépen­dantes (Mar­vin Records) et d’une classe moyenne très mobile, à la fois ouverte aux cul­tures occi­den­tales et à même de dif­fuser les musiques locales. Surtout, le suc­cès de l’afrobeats est con­comi­tant avec la poli­tique des deux dernières décennies.

Rav­agé par un demi-siècle de dic­tature, le Nige­ria a com­plète­ment changé depuis l’arrivée de la démoc­ra­tie en 1999 : les radios libres ont fleuri, l’économie a explosé, le pou­voir d’achat a aug­men­té et per­mis à la pop­u­la­tion de faire la fête. Qu’importent les iné­gal­ités - “Même un type qui n’a pas d’argent veut acheter du cham­pagne”, dit le pho­tographe Andrew Esiebo dans un entre­tien à Red Bull, l’idée est avant tout de s’ambiancer. L’afrobeats s’avère être un excel­lent moyen d’assouvir cette pul­sion : on l’entend à chaque coin de rue, dans des clubs chics (Spice Route), des fêtes annuelles (Jimmy’s Jump Off) et des fes­ti­vals (l’Afro Nation au Ghana, le plus grand d’Afrique, Fel­e­bra­tion, nom­mé ain­si en hom­mage à Fela Kuti, etc.), comme sur Internet.

La pop­u­lar­i­sa­tion de l’afrobeats est en effet haute­ment redev­able aux réseaux soci­aux, notam­ment Tik­Tok, où cer­taines choré­gra­phies virales favorisent le suc­cès des morceaux sur lesquels elles sont réal­isées. À tra­vers ces vidéos, c’est tout un mode de vie africain qui est mis en valeur, faisant de Wiz­kid, Davi­do ou Joe­boy l’incarnation du cool, le sym­bole d’une fierté retrou­vée : “Quand j’étais à l’école, être africain était une honte. On aurait dit que vous aviez besoin d’aide pour pronon­cer cor­recte­ment mon nom, miss”, rap­pait Skep­ta en 2015 sur le remix de “Ojueleg­ba” de Wiz­kid. Sept ans plus tard, tout le monde a fini par met­tre du respect sur le nom de ces artistes, con­scients d’être au cen­tre des atten­tions et déter­minés à être bien plus qu’une sim­ple ten­dance.À présent, conclut Oxlade, il est temps de redéfinir l’avenir de l’afrobeats.” On a hâte ! 

 

Maxime Del­court

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