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Quel futur pour les festivals ?

par Tsugi
Réchauffement climatique, baisse de fréquentation… le festival est en pleine mutation et son modèle actuel remis en question. À quoi pourrait ressembler un festival en 2040 ? Accrochez-vous, Tsugi vous téléporte dans le futur.

Arti­cle écrit par Céline Puer­tas et issu du Tsu­gi 151 : Fes­ti­vals mon amour 

Juin 2043. La tem­péra­ture dépasse les 40 degrés. Pas de quoi décourager la foule de spec­ta­teurs massée devant la grande scène du fes­ti­val No Future. On s’habitue à tout, même à la canicule. Cas­quette vis­sée sur la tête et gourde d’eau accrochée à la cein­ture, le pub­lic attend le début du DJ-set de Susan­nah. Enfin, de son holo­gramme, depuis que l’artiste, basée en Aus­tralie, a décidé de ne plus pren­dre l’avion pour lim­iter son empreinte car­bone. À quelques enca­blures de là, le con­cert acous­tique de Vir­ta­nen Kosk­i­nen est sur le point de com­mencer. Pour dimin­uer leur con­som­ma­tion énergé­tique, de plus en plus d’artistes et de fes­ti­vals ont opté pour cette for­mule lo-fi. Tout près de là, Edgar, 20 ans, sirote une bière, locale bien sûr. Il se remé­more la con­ver­sa­tion qu’il a eue le matin même avec sa mère : “Avant on savait s’amuser”, lui a lancé celle qui a passé sa jeunesse la tête dans les enceintes des fes­ti­vals de France et de Navarre. Si sa généra­tion s’était amusée un peu moins et alar­mée un peu plus en lisant les rap­ports du Giec, on n’en serait pas là, songe-t-il.

Der­rière, on s’active du côté des stands de bouffe : sauciss­es de tofu ou cous­cous végé­tal ? Sup­primer la viande dans les fes­ti­vals n’a pas été une mince affaire. Mais aujourd’hui ça ne viendrait à l’idée de per­son­ne de cro­quer dans un ani­mal mort, même s’il est cuit dans une sauce déli­cieuse. Cette fic­tion vous sem­ble tirée par les cheveux ? On a pour­tant toutes les raisons de croire qu’elle des­sine les con­tours d’une réal­ité pas si loin­taine. Nul ne l’ignore (sauf Don­ald Trump), la planète se réchauffe à toute vitesse. Et notre chère cul­ture, elle aus­si, con­tribue à ce désas­tre. Un fes­ti­val de musique qui accueille env­i­ron 50 000 per­son­nes a un bilan car­bone de 1 000 tonnes de CO2, soit 400 allers-retours Paris-New York en avion. On vous laisse faire le cal­cul pour les fes­ti­vals comme le Hellfest ou les Vieilles Char­rues, qui rassem­blent à chaque édi­tion respec­tive­ment 180 000 per­son­nes et près de 300 000. Au pied du mur, l’industrie de la musique, comme toutes les autres, se doit donc d’imag­in­er un mod­èle plus vertueux. Et vite.

 

Chaud devant

Si dans les pays européens au cli­mat tem­péré les effets du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sont encore “lim­ités”, ils sont déjà très con­crets pour d’autres coins du globe, comme à Coachel­la, en Cal­i­fornie. Son fes­ti­val culte se déroule chaque année au mois d’avril et accueille 250 000 per­son­nes dans cette val­lée aride. Depuis quelques années, les ther­momètres de la région s’affolent. Les chercheurs de l’université de Cal­i­fornie prévoient que le nom­bre de jours pen­dant lesquels les tem­péra­tures y dépasseront les 30 degrés entre novem­bre et avril devrait aug­menter de 150 % avant la fin du siè­cle. À Palm Springs, la ville la plus proche, de nom­breux com­merces ont déjà fer­mé leurs portes, les touristes se raré­fi­ant en juil­let et en août quand le mer­cure flirte avec les 42 degrés. De quoi son­ner le glas d’un des plus grands fes­ti­vals du monde ? Il est per­mis d’en douter.

Selon la même étude relayée dans le jour­nal Sci­ence Dai­ly, la prob­a­bil­ité que son pub­lic soit con­fron­té à des chaleurs extrêmes sera mul­ti­pliée par six d’ici la fin du siè­cle si le fes­ti­val se main­tient à cette péri­ode. On imag­ine aisé­ment les organ­isa­teurs choisir une date plus hiver­nale et con­tin­uer à par­ticiper gaiement au réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Car Coachel­la est tout sim­ple­ment l’un des fes­ti­vals les plus pol­lu­ants au monde (et aus­si le plus rentable avec ses béné­fices de 100 mil­lions de dol­lars). Le total des émis­sions de gaz à effet de serre qu’il génère est d’environ 100 000 tonnes de CO2 (d’après le Cen­ter For Urban Resilience de Man­hat­tan). Mais, pour la pre­mière fois cette année, les organ­isa­teurs ont mis en place des “ini­tia­tives envi­ron­nemen­tales”, à la demande des col­lec­tiv­ités locales : lim­iter le plas­tique à usage unique, déploy­er une foule de bénév­oles pour ramass­er les déchets, com­poster les restes ali­men­taires… Une goutte d’eau quand on sait que beau­coup de fes­ti­va­liers du monde entier débar­quent en avion à Coachella…

Selon The Shift Project, think tank français qui a signé l’excellent rap­port Décar­bonons la cul­ture, ce sont les déplace­ments qui génèrent le plus de CO2, du pub­lic d’abord, et des artistes ensuite. Pour ses auteurs, les fes­ti­vals qui accueil­lent des cen­taines de mil­liers de per­son­nes, surtout quand ils sont éloignés d’une grande ville et n’utilisent pas d’infrastructures déjà exis­tantes, sont des aber­ra­tions écologiques. Ils ne devraient à terme plus exis­ter. Leurs pré­con­i­sa­tions ? Rem­plac­er un événe­ment avec une jauge de 100 000 per­son­nes par cent petits fes­ti­vals accueil­lant seule­ment 1 000 per­son­nes, et étalés au fil de l’année. Une vision certes rad­i­cale, mais dont les argu­ments font mouche en France, où les sub­ven­tions dépen­dront bien­tôt de la moti­va­tion des organ­isa­teurs à lim­iter leur empreinte car­bone. Une “éco-conditionnalité des aides” qui deviendrait la norme pour l’Hexagone et motiverait les plus récal­ci­trants à pass­er au vert.

 

Le festival d’après

Heureuse­ment, cer­tains organ­isa­teurs n’attendent pas d’être con­traints pour agir. C’est le cas de l’équipe der­rière NDK, anci­en­nement Nordik Impakt – dédié à toutes les musiques élec­tron­iques. Instal­lé jusqu’ici au Parc Expo de Caen, le fes­ti­val rece­vait 30 000 per­son­nes à chaque édi­tion. Mais il a opéré un virage à 360 degrés. Et si trou­ver un nou­veau mod­èle économique fai­sait par­ti du pari, dessin­er les con­tours d’un fes­ti­val plus vertueux est aus­si au coeur des préoc­cu­pa­tions de l’association Art Attacks. “On a imag­iné un for­mat avec une jauge plus réduite, et plus ancré dans le centre-ville, pour favoris­er l’accessibilité et l’usage des mobil­ités douces”, explique Pauline Longeard, chargée de pro­duc­tion. Au fil de son proces­sus, l’association n’hésite pas à se pencher sur ses pro­pres don­nées de con­som­ma­tion pour cibler ses pri­or­ités, et à se remet­tre en ques­tion : “On a util­isé les out­ils d’évaluation mis à dis­po­si­tion par le Col­lec­tif des fes­ti­vals. Cela nous a per­mis de com­pren­dre que les trans­ports représen­taient 65 % des émis­sions de gaz à effet de serre sur notre édi­tion 2021″, pour­suit Pauline Longeard.

Un max­i­mum d’artistes rejoint donc le site en train. Tout sim­ple­ment parce qu’ils ne vien­nent pas du bout du monde : “On ne cherche pas à attir­er des têtes d’affiche, mais plutôt des artistes émer­gents qu’on a envie de faire décou­vrir.” Si pour l’instant le fes­ti­val prend ses mar­ques au Cargö, la salle de con­cert caen­naise d’une capac­ité de 1 000 per­son­nes (égale­ment gérée par l’association), l’équipe planche sur un nou­veau lieu qui pour­rait accueil­lir 3 000 per­son­nes. “On organ­ise égale­ment des ren­con­tres ani­mées par des pros et des uni­ver­si­taires, des mas­ter­class, ou des cours de sport en lien avec la musique comme le bass fit ou l’ambient yoga, majori­taire­ment en accès libre. Notre objec­tif est de ren­dre la cul­ture élec­tro acces­si­ble grâce à d’autres pra­tiques. Le développe­ment durable est pour nous un enjeu envi­ron­nemen­tal mais aus­si socié­tal.” Autant de bonnes idées qui dessi­nent les con­tours d’un poten­tiel fes­ti­val du futur, moins éner­gi­vore, et qui fait la part belle à une pro­gram­ma­tion, et à un pub­lic, plus local.

Évidem­ment, ces ini­tia­tives sont plus faciles à met­tre en place pour un fes­ti­val à taille humaine que pour une grosse machine bien rodée. À Dour, en Bel­gique, c’est 250 000 per­son­nes qui s’installent à chaque édi­tion au milieu d’un champ d’éoliennes. “Notre fes­ti­val est éloigné de tout, alors on essaie d’inciter le pub­lic à faire du cov­oiturage et à utilis­er notre ser­vice de navettes depuis la gare”, explique Damien Dufrasne, directeur général du fes­ti­val. L’équipe a mis les bouchées dou­bles sur la ques­tion du tri des déchets, du gaspillage ali­men­taire, et du recy­clage. Pour le reste, c’est une autre paire de manch­es. Très chal­lengé par la con­cur­rence européenne, Dour mise sur des têtes d’affiche venues de l’étranger pour boost­er sa fréquen­ta­tion. “On serait heureux de dire qu’on peut dimin­uer cet impact mais c’est une ques­tion com­plexe, pour­suit Damien Dufrasne. Et puis qu’est-ce qui pol­lue le plus ? Un groupe qui par­court 500 km en tour bus avec cinq semi-remorques de matériel, ou un duo qui a juste un lap­top, mais vient en avion depuis les États-Unis ? C’est un sys­tème où il faudrait que tout le monde revoie sa copie. Je ne suis pas sûr que des groupes comme Imag­ine Drag­ons ou Metal­li­ca, habitués à jouer devant 50 000 per­son­nes, aient envie de se pro­duire devant 5 000 en réduisant leur cachet par dix…”

 

Rendez-vous dans le métavers

Et la tech­nolo­gie dans tout ça ? Sera‑t‑elle l’un des piliers du fes­ti­val de demain ? Le champ des pos­si­bles est vaste. Comme l’option pour un artiste de se pro­duire en holo­gramme. Cette tech­nique avait plutôt été util­isée pour « ressus­citer » des artistes dis­parus comme 2Pac ou Whit­ney Hous­ton. Du côté des vivants (quoique), ce sont les mem­bres d’ABBA qui ont ravis leurs fans en annonçant leur retour sur scène quar­ante ans après leur sépa­ra­tion. Enfin presque : ce sont leurs “abbatars” qui se sont lancés dans une tournée mon­di­ale fin mai. Rien n’empêche donc aujourd’hui d’imaginer qu’un pro­gram­ma­teur puisse book­er un holo­gramme sur la scène de son festival.

Mais le plus prob­a­ble reste tout de même que les con­certs du futur se déroulent dans le métavers (voir Tsu­gi 149). Travis Scott s’y est essayé en 2020 (et plus récem­ment Ari­ana Grande), avec un live virtuel dans le jeu Fort­nite, réu­nis­sant ain­si plus de vingt mil­lions de per­son­nes. Dont Dori­an Dumont, ancien gui­tariste du groupe The Teenagers, recon­ver­ti en youtubeur spé­cial­isé dans les jeux vidéo (sous le pseu­do­nyme Altis). “J’ai trou­vé ça incroy­able. C’est du jamais vu de réu­nir autant de monde con­nec­té en même temps, et sans bug, pour un événe­ment. Pour les artistes c’est une pro­mo de malade. Travis Scott est devenu hyper con­nu dans le milieu des gamers alors que ce n’était pas le cas, il a vrai­ment réus­si à con­quérir un nou­veau pub­lic.” Dif­fi­cile de faire plus effi­cace pour un one shot, pas vrai ? Ces con­certs virtuels pos­sè­dent un autre avan­tage : celui de ménag­er des artistes sou­vent érein­tés par leurs tournées aux qua­tre coins de la planète. En Asie, les nou­velles stars de la K‑pop qui font vibr­er les foules sont virtuelles. Pas exclu donc que dans dix ans, on s’extasie der­rière un écran devant le live du nou­veau prodi­ge de l’électro. Qui n’existera peut-être même pas IRL.

 

Céline Puer­tas

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