© Bongani Ngcobo

L’appel de Berlin : ces françaises expatriées dans la capitale allemande

Si les DJs Wal­lis, Stel­la Zekri et Léa Occhi incar­nent la scène élec­tron­ique française de demain, c’est depuis Berlin, où elles se sont instal­lées. Un phénomène loin d’être nou­veau quand on con­naît les par­cours de Kit­tin et Jen­nifer Car­di­ni. Por­traits croisés de nos DJs expa­triées pour mieux cern­er cette attrac­tion germanique.

Arti­cle issu du Tsu­gi 152 : Être artiste en 2022 

Berlin a cette aura mythique depuis tou­jours !” Elle n’y vit plus depuis 2006, mais Kit­tin garde une forte impres­sion de la ville dans laque­lle elle est restée cinq ans. Durant cette péri­ode, l’artiste française, qui tour­nait sous l’alias Miss Kit­tin, a dévelop­pé un lien fort avec la cap­i­tale alle­mande. “Berlin reste impor­tante pour une rai­son spir­ituelle ! Cette ville donne beau­coup mais si vous ne lui ren­dez rien en retour, vous en pay­erez le prix, estime-t-elle. Il faut avoir un pro­jet pour y vivre ! Aujourd’hui, je con­tin­ue de lui ren­dre ce qu’elle m’a apporté.”

 

Du hip-hop à la house

Une sub­til­ité saisie par Stel­la Zekri. En 2015, après avoir quit­té le groupe dans lequel elle chan­tait, la jeune Parisi­enne nour­rit des envies d’ailleurs. “Grâce aux orig­ines alle­man­des de ma mère, je maîtri­sais un peu la langue. J’ai logique­ment choisi Berlin même si cer­tains potes se moquaient de moi : ‘Mais pourquoi Berlin si t’aimes pas la tech­no ?’ “, con­fie Stel­la. À l’époque, le hip-hop, la soul, le jazz et le funk la font davan­tage vibr­er, mais la répu­ta­tion d’une ville qui vit au rythme des BPM de la tech­no alle­mande ne l’effraie pas. “Avant d’y démé­nag­er, jamais je ne me serais vue écouter de la musique élec­tron­ique, se souvient-elle. Quand je suis arrivée, je me suis ren­due dans les jam ses­sions, pas dans les clubs.” Et pour­tant… Au cours d’une de ces jam, elle ren­con­tre un cer­tain Moritz alias DJ Quentin. “Un quadragé­naire fan absolu de hip-hop à la col­lec­tion de dis­ques incroy­able. Grâce à lui, j’ai com­mencé inno­cem­ment à en acheter.” À l’époque, elle traîne sou­vent au Aller Eck, un ancien bar punk accueil­lant des soirées hip-hop les jeud­is soir.

Un jour, le DJ ne se pointe pas. Stel­la, voi­sine et habituée du lieu, le rem­place au pied levé. “Le mec me mon­tre com­ment ça fonc­tionne et pen­dant qua­tre heures, je joue tous mes dis­ques et passe toutes les faces. Je ne mixe pas du tout mais je kiffe trop”, se remé­more celle qui, sans le savoir, vient de décou­vrir son futur méti­er. Dès lors, Stel­la s’ouvre à d’autres gen­res musi­caux. “Tout en con­tin­u­ant de jouer au Aller Eck, je sors de l’obsession hiphop. Je décou­vre le dis­co et com­mence à jouer dans des lieux plus dansants et à sor­tir en club”, se sou­vient la jeune femme, qui prend une claque lors d’une Cock­tail d’Amore. Une fête men­su­elle dans laque­lle elle retourne régulière­ment pour écouter du dis­co mais pas que… “À la fin, il y a tou­jours un twist avec des trucs hard house ou new beat. Je décou­vre de nou­velles choses.

En par­al­lèle, elle com­mence un nou­veau job chez le dis­quaire Lat­i­tude. Entre 2017 et 2018, Stel­la apprend beau­coup auprès de Julien, gérant de ce shop de dis­ques berli­nois. “Il est bril­lant et très péd­a­gogue. Aujourd’hui, je me rends compte que rares sont les bons DJs qui n’écoutent qu’un seul style. L’essentiel est de savoir s’adapter, d’être capa­ble d’essayer autre chose pour que la foule te suive”, explique-t-elle. La jeune DJ mène une vie intense entre son tra­vail et les soirées queer qu’elle organ­ise. En face du Griessmühle, sur Ziegras­trasse, se situe un com­plexe DIY avec plusieurs clubs illé­gaux. Avec ses ami.e.s, iels créent cet espace queer dans lequel elle mixe tous les week-ends. Jusqu’au jour où Stel­la se retrou­ve enfin bookée à la Cock­tail d’Amore. Depuis, les gigs plus “offi­ciels” se sont enchaînés mal­gré un petit ralen­tisse­ment du proces­sus lié à la pandémie de Covid-19.

Après le dis­quaire, par­al­lèle­ment au dee­jay­ing, Stel­la est dev­enue direc­trice d’un cen­tre de tests. “À Paris, je n’aurais jamais pu vivre de la même manière qu’à Berlin. Vivre d’un boulot ali­men­taire à Paris, ça veut dire que tu boss­es six à sept jours par semaine. Ça aurait été un gros frein. La vie berli­noise me per­met de tra­vailler deux à trois jours et de con­sacr­er le reste de la semaine à ce que j’aime. Pen­dant le Covid, les mag­a­sins étant fer­més, j’achetais sur Discogs. Même sur le site, c’est assez fou de voir le nom­bre de gens qui vendent des dis­ques depuis Berlin. Tu n’es pas oblig­ée de te le faire envoy­er. Il y a une grande com­mu­nauté autour du vinyle ici. En général, j’achète tous mes dis­ques d’occasion. Je traîne sou­vent à Audio-In et Lib­er­tine Records. Plus la bou­tique est grande et en bor­del, plus ça me plaît ! »

 

From socio to techno

Si elle était restée à Paris, Stel­la ne serait sûre­ment pas DJ. Et en 2022, en plus de la sor­tie de son mag­nifique EP Détend­stoi, elle enchaîne les gigs et com­mence à tourn­er hors Europe avec des pre­mières dates aux États-Unis. “J’ai un agent depuis un an. Ça m’aide et me pro­tège. Ce taf me rend heureuse”, réalise-t-elle, épanouie. Elle n’est pas seule dans ce cas de fig­ure. Même si elle joue une tech­no plus énervée, sa com­pa­tri­ote Wal­lis est égale­ment dev­enue DJ et pro­duc­trice après avoir démé­nagé à Berlin en 2015. Si elle appré­ci­ait déjà la ville pour sa vibe tech­no, Wal­lis n’avait aucune­ment l’ambition d’y démar­rer une car­rière de DJ ou de pro­duc­trice. À la base, elle vient pour son mas­ter de soci­olo­gie. “Je vivais à Paris et j’en avais marre de cette ville nor­mal­isée. Il y règne une grosse pres­sion sociale. C’est moins créatif et libéré que ce que j’ai pu trou­ver ici. À chaque fois que je venais à Berlin pour club­ber avec mes potes, je ren­con­trais des gens super inspi­rants”, se sou­vient la pro­duc­trice techno.

En démé­nageant, la jeune femme ne con­naît per­son­ne à part ses clubs favoris : le Berghain, le Tre­sor, le Griess­muehle ou encore ://about blank. Rapi­de­ment, le temps qu’elle y passe empiète sur celui qu’elle con­sacre à l’université. Lassée par ses cours et fascinée par la tech­no, elle se réori­ente et démarre en 2017 la dBs, une école de musique récem­ment renom­mée Cat­a­lyst (Insti­tute For Cre­ative Arts And Tech­nol­o­gy). “Pen­dant trois ans, j’y ai passé tout mon temps. J’y étais tous les jours de 10 h à 22 h”, explique-t-elle. Totale­ment axée sur la pro­duc­tion, la for­ma­tion de la Cat­a­lyst la trans­forme pro­gres­sive­ment. Tan­dis qu’elle poste sur Youtube, Sound­cloud et Insta­gram des extraits de ses pre­mières ses­sions stu­dio, Wal­lis con­tin­ue ses sor­ties noc­turnes. Son oreille s’affine et tend vers une tech­no indus qui lui cor­re­spond plus.

Paris est moins créatif et libéré que ce que j’ai pu trou­ver ici.” Wal­lis

En club, elle sort sobre pour écouter les per­for­mances de ses artistes préférés et par­fois échang­er avec eux. “Beau­coup de DJs habitent ici. Quand ils jouent, ils ne repar­tent pas tout de suite après leurs gigs. Tu peux par­fois forcer le des­tin. Je l’ai fait quand j’ai com­mencé. J’allais voir Rebekah ou Perc pour par­ler, pren­dre leurs adress­es e‑mails et, le lende­main, leur envoy­er de la musique”, se souvient-elle. Les con­tenus postés sur ses réseaux soci­aux por­tent leurs fruits. Accom­pa­g­née de son syn­thé­tiseur mod­u­laire, de son octa­track et de ses pédales d’effets, Wal­lis com­mence à être bookée pour des live sets autour de Berlin. Au même titre que Stel­la, elle jon­gle avec plusieurs activ­ités au départ. “Je tra­vail­lais dans un café tout en étant encore étu­di­ante alors que les gigs s’additionnaient”, se sou­vient l’artiste qui se fait “couper l’herbe sous le pied” au moment du Covid. Pen­dant la pandémie, elle finit ses études et sort diplômée de la Catalyst.

 

Expérience club

Des raisons sim­i­laires ont poussé Léa Occhi à s’installer dans la cap­i­tale alle­mande en 2019. Deux ans plus tôt, cette jeune étu­di­ante de mode lançait son col­lec­tif Spec­trum à Paris avec l’envie “de recréer l’esprit des soirées queer berli­nois­es” à la Station-Gare des Mines. “C’est un peu cliché mais, en 2014, lors d’un week-end à Berlin et de ma pre­mière fois au Berghain, je me suis ren­du compte que je voulais vrai­ment m’investir dans ce milieu”, explique la DJ. Dans ses soirées, elle invite ses artistes préférées, elle joue et com­mence logique­ment à se faire con­naître sur la scène parisi­enne. “D’autres col­lec­tifs m’ont fait jouer, comme Sub­tyl, Flash Cocotte, Pos­ses­sion ou encore Con­crete”, liste Léa qui mixe dans ces lieux où elle se rendait pour faire la fête lorsqu’elle était encore étudiante.

En France, la tech­no men­tale que j’affectionne est moins bien com­prise.” Léa Occhi

Tout sem­ble fonc­tion­ner, pour­tant elle ne se sent pas bien dans sa ville. “Paris deve­nait très stres­sante. Je fai­sais des crises d’angoisse. C’était étrange, confie-t-elle. J’ai démé­nagé à ce moment-là. Par­tir pour recom­mencer à zéro, c’était risqué mais je ne me recon­nais­sais plus.” En 2019, au plus grand dam de ses potes de Spec­trum, Léa débar­que à Berlin sans aucun con­tact avec la scène locale. “Je suis totale­ment sor­tie de ma zone de con­fort.” Rapi­de­ment, la jeune DJ ren­con­tre Jus­tine Per­ry. Cette autre DJ française aide Léa à se créer un “petit réseau”. Elle joue au Tre­sor, à ://about blank ou encore au Griessmühle. “L’année suiv­ante, je suis entrée dans la même agence que Jus­tine et c’est devenu sérieux avec des dates à l’international.” Jusqu’à l’apparition du Covid. Mal­gré cette par­en­thèse pour le monde du club­bing, Léa reste à Berlin car elle sait que c’est le bon choix.

En France, la tech­no men­tale que j’affectionne est moins bien com­prise. Ici, j’ai ren­con­tré les bonnes per­son­nes. Fred­dy K, Rød­håd, Setaoc Mass, tous mes artistes préférés habitent Berlin.” Même obser­va­tion quant au club­bing. “Les clubs, leurs grands jardins, les lieux de fête sont telle­ment dif­férents de Paris. Les gens que tu ren­con­tres, la musique, la sécu­rité, les fumoirs, etc. À Berlin, ça se vit comme une expéri­ence où tu peux rester des heures. Tu es plus libre. Il n’y a aucun juge­ment. En tant que femme, tu peux te balad­er nue, per­son­ne ne te fait chi­er. Aucune vio­lence. Sim­ple­ment du respect.” Des valeurs qu’elle n’a pas tou­jours retrou­vées partout. “Au début, en France, j’entendais sou­vent dire que j’étais bookée parce que j’étais jolie, se souvient-elle tris­te­ment. Même s’il y a eu de l’évolution durant ces dernières années, ce n’est pas encore au niveau de Berlin. Ici, je ne me suis jamais sen­tie jugée en tant que femme.”

 

Basée à Leipzig, la DJ alle­mande Marie Mon­tex­i­er – aux orig­ines français­es – jette un regard avisé sur l’ensemble de la scène et nuance la sit­u­a­tion : “Berlin peut être très pro­gres­siste mais il y a encore des efforts à fournir. En ter­mes d’accessibilité, l’enseignement du mix reste majori­taire­ment mas­culin et réservé à une cer­taine classe sociale. Il faut avoir les moyens de se pay­er le matériel néces­saire. J’aimerais que ça soit davan­tage ouvert.” Que ses col­lègues français­es soient à l’aise dans leurs car­rières a pour elle une réelle logique. “La scène a atteint une cer­taine matu­rité en Alle­magne. Le con­som­ma­teur de musiques élec­tron­iques est plus ouvert. Les DJs s’installent en Alle­magne, spé­ci­fique­ment à Berlin, car la cul­ture élec­tron­ique y est davan­tage soutenue. Beau­coup de jeunes act­ifs défend­ent cette cul­ture, plus riche que dans n’importe quelle autre ville.” Selon elle, si tant d’artistes démé­na­gent à Berlin, c’est en par­tie parce que la ville les recon­naît en tant que tel.le.s ! En leur don­nant la pos­si­bil­ité de cumuler plusieurs jobs sans crouler sous la charge de tra­vail, en leur offrant un envi­ron­nement prop­ice aux ren­con­tres et des lieux dédiés à l’art, Berlin per­met sim­ple­ment à ses artistes d’exister et de s’exprimer. Une ques­tion de bon sens.

(Vis­ité 1 794 fois)