Grace Jones : pop star insoumise

par Tsugi

Cette semaine, Tsu­gi vous invite à lire ou relire cinq arti­cles de la série con­sacrée aux pop stars, ini­tiale­ment pub­liée dans le zine bor­de­lais Le Gospel (le #6 se chope ici). Aujourd’hui, nous réé­cou­tons l’album Night­club­bing de Grace Jones, sor­ti en 1981 qui fit la tran­si­tion entre dis­co, soul, new wave, art rock et synth pop. Rien que ça.

Par Adrien Durand

Findeclaire”

En lisant l’“hos­pi­tal­i­ty rid­er” d’un artiste, on en apprend sou­vent beau­coup plus que dans n’importe quel com­mu­niqué de presse ou arti­cle com­plice du jeu de la pro­mo. Celui de Grace Jones, pub­lié récem­ment, est assez instruc­tif à bien des égards. Passées les tra­di­tion­nelles bouteilles de vin français que ni vous ni moi ne pou­vons nous offrir, on décou­vre que la chanteuse demandait deux douzaines de “find­e­claire” (sic) et un couteau car “Grace ouvre elle même ses huîtres”. Si cette femme de goût n’avait peut-être pas for­cé­ment envie qu’un régis­seur mette ses doigts dans ses pré­cieuses coquilles (ce que je peux tout à fait com­pren­dre), il y a quand même dans cette micro-anecdote une notion forte : Grace Jones était une artiste indépen­dante (pas au sens busi­ness du terme) qui con­tin­u­ait d’affirmer une volon­té de fer par une poigne qui ne l’était pas moins. Même en baig­nant dans un luxe somme toute bien mérité.

Il faut tout de même not­er que la chanteuse se trim­balle une image de guer­rière depuis la fin des années 1970, la presse la désig­nant régulière­ment comme une valkyrie, une ama­zone et (mal­heureuse­ment) aus­si une diva. Soit tout un lex­ique car­i­cat­ur­al qu’on accole générale­ment aux femmes libres et échap­pant au cliché de la gen­tille épouse soumise ou de la bim­bo ultra sex­u­al­isée un peu bête (l’assistante du magi­cien). Quoiqu’il en soit, une chose est sûre: Grace Jones n’avait besoin de per­son­ne pour ouvrir ses huîtres.

 

Autodafé disco

Quand Grace Jones sort Night­club­bing en 1981, deux épo­ques se chevauchent. L’hédonisme des années dis­co a suc­cédé aux utopies hip­pies mais pas pour longtemps. La dis­co demo­li­tion night du 12 juil­let 1979 est une mise en scène spec­tac­u­laire de la mort du dis­co, lors d’un match de base­ball entre les White Sox de Chica­go et les Tigers de Detroit. Si ce sont seule­ment des dis­ques qui y sont brûlés, cet événe­ment est bien sou­vent con­sid­éré comme l’exécution publique d’un genre et des com­mu­nautés qui y sont asso­ciées. Alors que quelques mois aupar­a­vant, Arthur Rus­sell (aidé dans l’ombre par Julius East­mann) sort l’hymne ultra­sex­uelle Go Bang (sous l’alias Dinosaur L), les maisons de dis­ques pren­nent leurs dis­tances avec le dis­co. Et nom­breux sont les obser­va­teurs de l’époque (Nile Rodgers en tête) à inter­préter cette autodafé comme une démarche de net­toy­age eth­nique de la musique des 70’s (un spec­ta­teur qui était dans le stade a racon­té à NPR que les spec­ta­teurs brûlaient pêle-mêle les dis­ques d’artistes afro-américains, dis­co ou non).

Le début des années 1980 est mar­qué par l’avènement de la new wave et Night­club­bing est claire­ment une incur­sion sur les ter­ri­toires esthé­tiques de cette musique tail­lée pour les class­es moyennes blanch­es. Ce disque n’est pour­tant pas un exer­ci­ce de style. Il est un digest extrême­ment réus­si de dance music, rock, dis­co et soul avec une pro­duc­tion soyeuse qui sonne encore aujourd’hui totale­ment crédi­ble. Et c’est entre autres pour ça qu’il est un “instant clas­sic”, comme on dirait sur VH1. Expli­ca­tions…

« Tu cherches quoi ? À rencontrer la mort ?”

Pour enreg­istr­er son cinquième album, Grace Jones embar­que aux côtés de Chris Black­well (le prési­dent d’Island) pour le mythique Com­pass Point Stu­dios de Nas­sau aux Bahamas. Enreg­istr­er un album noc­turne sur une île au soleil brûlant ? Une idée un peu saugrenue mais qui avec le recul a con­tribué forte­ment à la réus­site et la sin­gu­lar­ité de ces enreg­istrements. Soutenus par la sec­tion ryth­mique for­mée par Sly & Rob­bie (qui ont joué avec à peu près tout le monde, de Gains­bourg à Dylan), les morceaux du disque béné­fi­cient d’une ron­deur excep­tion­nelle que seul un héritage dub pou­vait garan­tir (et qui a toute sa place chez la chanteuse jamaï­caine).

Night­club­bing est un disque qui (plus ou moins volon­taire­ment) efface les gim­micks de styles et donne un exem­ple d’une musique de danse qui s’écoute aus­si à la mai­son. Et qui con­tient effec­tive­ment tous les sen­ti­ments et humeurs par lesquels passent le “night­club­ber”, de la tombée de la nuit au lever du jour. C’est un cas d’école qui inspir­era des généra­tions de musi­ciens, de MIA à LCD Soundsys­tem. Et qui nous trans­forme en petite souris invitée dans des fêtes flam­boy­antes où l’on aurait jamais espéré être con­vié. On décou­vre à cette occa­sion aus­si la saleté der­rière les pail­lettes, l’odeur du cuir et le cham­pagne sans bulles. La fête triste. Pour la pre­mière fois. Grace Jones trim­balle avec elle tout le folk­lore des nuits new yorkaises de la fin des années 1970, celui du Stu­dio 54 en par­ti­c­uli­er. Arché­type de la créa­ture noc­turne, elle va faire de ce disque une œuvre pro­fonde et nar­ra­tive, un pied dans l’histoire de la musique, l’autre dans son jour­nal intime.

On retrou­ve sur Night­club­bing trois repris­es, qui, savam­ment choisies et ré-interprétées, racon­tent entre les lignes l’état d’esprit de l’artiste à l’époque. Il y a bien évidem­ment le morceau titre emprun­té à Iggy Pop & David Bowie, copains de soirées (on l’imagine), déjà une œuvre de pas­sage et de tran­si­tion pour les deux drug bud­dies trans­for­mée ici en dub min­i­mal. Use Me, emprun­té à Bill With­ers et qui offre à l’héritage soul un écrin futur­iste et syn­thé­tique. Et enfin I’ve Seen That Face Before (Lib­er­tan­go), basé sur un morceau tra­di­tion­nel de Astor Piaz­zol­la et qui com­porte oppor­tuné­ment un pas­sage en français (écho idéal au suc­cès de sa reprise de “La vie en rose” de Piaf). Un morceau ultra ciné­matographique (immor­tal­isé par Fran­tic de Polan­s­ki) qui pro­jette des images de dan­ger et de sex appeal dans la tête des ado­les­cents du monde entier. Les morceaux écrits par Jones elle-même ne sont pas en reste (le robo­t­ique Art groupie, comme un Devo SM ou Pull Up the Bumper, ultra tube dance punk avant l’heure). Sur Demo­li­tion Man, écrit par Sting, elle se per­met même une petite incur­sion poli­tique et met claire­ment à l’amende la ver­sion enreg­istrée quelque mois plus tard par The Police. En 1981, le ciel bleu des Bahamas est la seule lim­ite pour la chanteuse.

Pinterest

En 2015, Grace Jones, après une car­rière rel­a­tive­ment impec­ca­ble (et avoir trau­ma­tisé quelques enfants dont votre servi­teur dans Conan le Bar­bare face à Schwarzie), pub­lie une auto­bi­ogra­phie, adroite­ment inti­t­ulée I’ll nev­er write my mem­oirs. Elle s’y dévoile enfin davan­tage, évo­quant notam­ment sa rela­tion avec son père pas­teur et sa rébel­lion ado­les­cente qui pas­sa par (je vous le donne en mille) la fréquen­ta­tion des night-clubs new-yorkais. Elle y déglingue dans les règles de l’art toute une généra­tion de nou­velles chanteuses et célébrités qui se récla­ment à vis­age plus ou moins décou­vert de son héritage. En pleine pro­mo pour la sor­tie du livre, elle con­fi­ait aux Inrocks :

« Bien sûr que j’aime Rihan­na, elle a une super voix mais je pense qu’elle devrait suiv­re sa pro­pre voie et ne pas faire comme moi en imi­tant mes coupes de cheveux ou en se faisant pein­dre tout le corps comme je l’avais fait avec Kei­th Har­ing. J’ai décou­vert que l’idée ne venait pas d’elle mais d’un styl­iste qui aimait notre tra­vail. »

Pas décidée à être réduite au statut d’épingle sur un mood­board Pin­ter­est, Grace Jones a de quoi avoir les glan­des. Quand Kim Kar­dashi­an repro­duit une pho­togra­phie iconique avec le même pho­tographe (Jean-Paul Goude, respon­s­able aus­si de l’identité visuelle de Night­club­bing et de bien d’autres choses chez Jones) et qu’elle “casse Inter­net”, c’est tout un sché­ma d’innovation qui s’écroule dans un nuage de viral­ité. Grace Jones incar­ne pour­tant un dépasse­ment rare de la fig­ure de la pop star (ou au moins une remise en cause). Insoumise aux canons de son époque et hors for­mats, pio­nnière d’une cer­taine forme d’empow­er­ment, plutôt rare dans la pop cul­ture d’alors, elle est aus­si der­rière des dis­ques charnières de la musique mod­erne, qu’on réé­coutera prob­a­ble­ment encore dans quelques décen­nies, des images d’ivresse, d’éclats de rire, de caress­es et de coups de mar­tinets plein la tête.

L’article orig­i­nal a été pub­lié sur Le Gospel ici. Le zine #6 est disponible par là.

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