Izïa avant l'annulation / ©Joffrey Wingrove

Grand Bonheur : Marseille met la francophonie musicale à l’honneur

par Tsugi

Depuis 2013, la coopéra­tive de musique Grand Bon­heur s’attache à faire ray­on­ner la fran­coph­o­nie à Mar­seille, mais égale­ment à l’international. Sans fron­tières de gen­res. Embar­que­ment pour le Sud. 

Par Manon Michel

Le soleil mar­seil­lais n’aura pas suf­fi à sauver le fes­ti­val Avec Le Temps, con­sacré à la scène fran­coph­o­ne. Ini­tiale­ment prévu du 5 au 28 mars, à tra­vers plusieurs lieux emblé­ma­tiques de la ville, la pandémie de coro­n­avirus aura eu rai­son en par­tie des fes­tiv­ités. Une mau­vaise nou­velle pour cet événe­ment lancé il y a vingt-deux ans déjà, et par­tie inté­grante de la struc­ture Grand Bon­heur.

L’affiche aurait dû accueil­lir Vladimir Cauchemar, L’Impératrice, Aloïse Sauvage, Mau­vais Œil, Suzane, Jok’Air et bien d’autres. Mais le fes­ti­val entend bien se rat­trap­er l’année prochaine. Il faut dire que c’est une belle his­toire. Tout com­mence il y a 22 ans par l’intermédiaire du Crac, un col­lec­tif mar­seil­lais autour de la chan­son française. Mais il y a cinq ans, après avoir con­nu des hauts et des bas, les organ­isa­teurs se tour­nent alors vers Grand Bon­heur: « Ils nous ont con­tac­tés, car on avait toute une par­tie de notre cat­a­logue artis­tique qui rel­e­vait de la scène fran­coph­o­ne. On s’est asso­ciés, puis on a rapi­de­ment repris le fes­ti­val », explique Olivi­er Jacquet, cofon­da­teur de la coopéra­tive. Au départ présen­té comme un fes­ti­val de chan­sons français­es, Avec Le Temps s’est imposé comme un évène­ment dédié à l’ensem­ble des scènes fran­coph­o­nes musi­cales.

Entre ironie et utopie

Com­pren­dre le fonc­tion­nement de Grand Bon­heur n’est pas chose aisée à la pre­mière lec­ture, Olivi­er le recon­naît. De nom­breuses activ­ités sont gérées par cette coopéra­tive créée en 2013 : pro­duc­teur, tourneur, direc­tion artis­tique, label… Le codi­recteur résume ain­si le pro­jet : « Grand Bon­heur, c’est une dynamique à qua­si 360 sur les métiers de la musique. Et c’est aus­si une manière de retourn­er la table sur les liens entre artiste et pro­duc­teur. » En effet, loin des rap­ports de force par­fois ten­dus dans l’industrie musi­cale, où des artistes reçoivent une part mineure des béné­fices, ils se retrou­vent ici employeurs. Tout est dit dans la déf­i­ni­tion du mot coopéra­tive : « Entre­prise où les droits de chaque asso­cié à la ges­tion sont égaux et où le prof­it est répar­ti entre eux. » Olivi­er explique : « Quand au sein du con­seil d’ad­min­is­tra­tion de la struc­ture, il y a une part non nég­lige­able d’artistes, de tech­ni­ciens, etc.… Cela change la donne. Finale­ment, on essaye de trou­ver le juste milieu entre le pro­fes­sion­nal­isme et l’ar­ti­sanat. »

On avait envie de mon­tr­er que pour s’en­gager dans une ini­tia­tive comme ça, il faut une grande dose d’op­ti­misme, voire d’u­topie.”

Quand Olivi­er revient sur le choix de du nom par­ti­c­uli­er de la coopéra­tive, il laisse échap­per un rire : « Il vient de con­ver­sa­tions à n’en plus finir. On avait envie de mon­tr­er que pour s’en­gager dans une ini­tia­tive comme ça, il faut une grande dose d’op­ti­misme, voire d’u­topie. Il y a une forme d’ironie dans Grand Bon­heur qui nous allait bien. » Si le nom est tein­té d’ironie, les actions sont con­crètes. Et la struc­ture s’attache à un niveau local, au sein de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur comme à l’international : « Être organ­isés en coopéra­tive n’a été aucune­ment un frein pour boss­er avec des groupes du monde entier. Par con­tre, quand les artistes vien­nent de Kin­shasa, des États-Unis ou d’Aus­tralie, on ne leur demande pas tous d’être coopéra­teurs. Le fait de s’im­pli­quer est un choix, il n’y a aucune oblig­a­tion. »

Ther­a­pie Taxi en 2019 / ©Lea Espos­i­to

L’amour de la langue de Molière

Si son activ­ité n’a pas de fron­tière, la scène régionale est au cœur des préoc­cu­pa­tions de la struc­ture sud­iste. Et non, Jul et Sopra­no ne sont pas les seuls à faire vibr­er les enceintes de Mar­seille. Olivi­er décrypte : « Ici, il y a une scène à dimen­sion humaine. Les artistes se côtoient, échangent et créent ensem­ble, mais il n’y a pas véri­ta­ble­ment une esthé­tique com­mune. » Mais la langue française tient un rôle pri­mor­dial dans l’aventure : « Les jeunes artistes s’emparent avec tou­jours autant d’a­vid­ité pos­i­tive du français. On a eu la chance de con­stater, quand on a repris le fes­ti­val, qu’il y avait beau­coup d’esthé­tiques dif­férentes qui com­mençait à s’emparer du français. Je craig­nais que ce phénomène soit un feu de paille, mais ce n’est pas le cas. »

Que les pro­jets soient locaux ou inter­na­tionaux, Olivi­er est caté­gorique : le rôle de la musique dépasse ce que l’on croit : « Il y a un aspect socié­tal, qui se voit ici dans la manière dont on com­mu­nique avec nos publics, jusqu’à notre mode de gou­ver­nance. On s’implique dans énor­mé­ment d’ac­tions éduca­tives, bien sou­vent sur nos fonds pro­pres. Et on essaye d’in­té­gr­er au max­i­mum les ques­tions écologiques dans notre tra­vail, au niveau des sup­ports, des trans­ports, de la pol­lu­tion numérique… » Une impor­tance socié­tale de la musique encore plus vis­i­ble durant cette péri­ode de con­fine­ment si par­ti­c­ulière, où chaque note devient une poten­tielle échap­pa­toire. Une chose est sûre : nous prof­iterons du fes­ti­val Avec Le Temps en 2021, et plutôt deux fois qu’une.

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